Véronique Hervouët : « La fonction des limites dans le psychisme et le champ social »

octobre 17, 2010 dans Nos textes par admin

Véronique Hervouët l'enjeu symbolique

Dans le contexte de relativisme politique et culturel contemporain que nous traversons,  nous pouvons constater en maintes occasions que les concepts philosophiques qui ont fondé la pensée occidentale ne font plus évidence quand nous en faisons usage.

Il est un concept dont j’aimerais dire quelques mots.  Il s’agit du concept de « religion ». Il nous intéresse d’une part en raison de ce  phénomène majeur, qui ne cesse d’interroger, qu’est l’insurrection du discours religieux sur l’avant-scène  politique et culturelle de la mondialisation économique.  Et aussi parce qu’il nous paraît  fondé de nous positionner d’emblée par rapport au phénomène religieux,  ne serait-ce que pour couper court à toute éventuelle tentation de discrédit qui pourrait frapper nos propos au seul motif qu’ils s’expriment sous les auspices d’une enseigne chrétienne.  Et ce n’est pas là s’engager dans un détour par rapport à l’objet de notre exposé puisque ce propos va au contraire nous y conduire.

Dans le cas le plus général (incluant les positions les plus opposées), les religions sont assimilées à des croyances. C’est là s’en tenir à leur montage formel, c’est-à-dire aux fictions narratives qui les supportent. Cette considération des religions en terme de croyance, qui se spécifie de les accréditer ou de les discréditer au regard de leur formulation sur le mode métaphorique du récit,  présente   l’inconvénient d’empêcher de discerner quels sont le sens et les enjeux qui motivent leur insurrection sur la scène mondiale.

C’est pourquoi nous rapporterons le terme de « religion » à un autre dénominateur commun, celui des fonctions anthropologiques qui leurs sont sous-jacentes.  Ces fonctions,  identiques dans toutes les sociétés humaines, sont les fondements de l’ordre symbolique. Ils consistent pour l’essentiel à gérer la problématique de la différence sexuelle, les représentations qui s’y affèrent,   les modalités de jouissance et les interdits qui s’y rapportent.  La diversité de leurs modes d’application  déterminent toutefois des façons de vivre et des organisations sociales fort différentes qui ont donné lieu à des civilisations très différenciées.

A cet égard, il y a deux façons de se positionner dans le champ civilisationnel qui nous a formatés. On peut s’y positionner en tant que « croyant », c’est-à-dire adhérer aux énoncés métaphoriques et, plus ou moins consciemment,  aux particularismes anthropologiques qui leur sont sous-jacents.  Mais on peut aussi s’inscrire pleinement dans sa culture sans pour autant être croyant. Cette position, qui est de distanciation,  suppose pour le sujet de reconnaître le rôle de sa culture dans sa construction subjective mais aussi de prendre conscience de leur caractère  fictionnel.

Si cet allègement des pesanteurs identitaires en facilite l’analyse et la critique, il n’empêche pas de reconnaître les aspects positifs, structurants, des montages culturels et de leurs fondements religieux.  C’est de ce point de vue que je vais essayer d’aborder le sujet qui m’est imparti, celui du rôle des limites dans le champ social.

Qu’est-ce qu’on appelle « les limites » ?

Ce sont les énoncés et applications du principe de l’Interdit.

Ceux-ci peuvent comporter de notables différences d’une civilisation à l’autre.

La fonction de l’Interdit

Un vecteur structurant du sujet :

Pour parler de la fonction de l’Interdit au niveau subjectif, il nous faut préciser d’abord en quelques mots en quoi  consiste  un sujet humain et ce que l’on appelle son « éducation », c’est-à-dire les modalités de son entrée dans l’ordre symbolique qui régit la société dans laquelle il est appelé à s’inscrire.

Le sujet est un montage fictionnel lié à l’avènement de la parole. C’est en effet le langage qui, dans la relation intersubjective, interpelle le sujet comme tel et le construit en lui donnant  reconnaissance. Mais en même temps le langage le divise.  Car l’Autre de la parole laisse dans le sujet une empreinte en creux, qui fait manque.  Ce manque à « être », qui frappe l’existence humaine du sceau de l’incomplétude,  est ce qui fonde le désir.  S’il est vrai que  le désir est  suscité  par un objet convoité, il n’en reste pas moins que le vide qui le cause est de structure. C’est en quoi aucun objet, fût-il le plus désirable, n’est approprié pour le combler. La satisfaction du désir laisse toujours à désirer  C’est ce qui fait dire que le désir est insatiable.  Quoi qu’ils possèdent,  les humains en proie au désir qui les creuse, réclament  « toujours plus »…

Mais quel est donc cet obscur objet du désir ?

Pour ce qui est de l’objet du désir, il réfère incontournablement à celui de la mère.  Le désir de la mère constitue en effet une entrave à la demande d’amour et à la satisfaction des besoins de l’enfant, qui voudraient que sa mère se consacre entièrement à lui. C’est pourquoi l’enfant veut être l’objet du désir de sa mère. Ce désir premier reste inscrit dans le psychisme comme une indélébile référence du désir humain. Et comme le désir féminin est orienté du côté mâle, le symbole phallique est investi d’un prestige unique et référent qui est à l’origine du phallocentrisme qui structure le psychisme de tous les sujets humains (quel qu’en soit le sexe), mais aussi les institutions de l’ensemble des sociétés humaines.

Cette symbolique fondatrice étant posée, la découverte de la différence sexuelle – qui est pour l’essentiel découverte de ce qui manque à la mère –  est un moment essentiel dans la construction psychique du sujet. Elle fait basculer le désir de l’enfant de la problématique primordiale de « l’être » vers celle de « l’avoir » où le sujet est appelé à s’identifier sexuellement.  Cette séquence, des plus difficiles pour les deux sexes (mais qui diffère d’un sexe à l’autre), amorce la destitution de la mère de sa position de toute puissance et introduit  la loi du père. C’est à  partir de ce moment que la médiation paternelle, séparatrice, devient opératoire.

De l’interdit et des limites dans le contexte familial judéo-chrétien

Il y a cinquante ans à peine, les processus normatifs psycho-éducatifs s’élaboraient encore sous les auspices du christianisme et de l’Interdit judéo-chrétien. Dans la cellule familiale,  l’Interdit était incarné par le père, dont le rôle majeur est de séparer la mère et  l’enfant.   La meilleure façon pour le père de s’opposer au désir de l’enfant pour sa mère étant de faire valoir  les prérogatives du sien. Le désir de l’enfant reste ainsi en souffrance, interdit.  C’est à l’issue d’une période dite de « latence » et à la faveur des poussées hormonales de l’adolescence que le désir refait surface. Il incite le sujet à s’affranchir de l’interdit paternel, à renoncer à son objet  incestueux en se reportant vers un objet de désir choisi hors du cercle familial.

Cette configuration liée à cette chronologie  font que le désir du sujet est lié structurellement à l’énoncé de l’Interdit.

L’Interdit, vecteur structurant du lien social

Dans le champ social, ce sont les institutions (religions, lois) qui assument la continuité de la représentation de l’Interdit. Elles ont pour fonction d’édicter, faire respecter et transmettre des normes, c’est-à-dire d’assigner un cadre – des limites – au champ d’action des différentes composantes humaines de la société.  Les Interdits assument ainsi dans les sociétés humaines une fonction vitale, salutaire, en assurant la cohésion, identitaire et fonctionnelle, des structures psychiques individuelles et institutionnelles. Cohésion sur laquelle se fonde le lien social.

Sédiments du vécu des hommes, les normes s’inscrivent au cœur des textes fondateurs (religions, lois) et des traditions (modèles familiaux et éducatifs). Elles varient donc en fonction des civilisations. Mais toutes ont pour objet de faire obstacle au déchaînement anarchique des pulsions qui engendre la guerre de tous contre tous pour s’accaparer les objets de jouissance. En s’opposant au chaos et à la barbarie, contexte où la loi du plus fort reprend ses droits, les applications de l’Interdit que sont les normes et les limites conditionnent l’ordre et la paix sociale, c’est-à-dire  l’existence même de la société qui a pour raison d’être de protéger (y-compris d’eux-mêmes) les individus qui la composent.

C’est ce qui faisait dire à Freud que le degré de civilisation d’une société est proportionnel aux  renoncements pulsionnels qu’elle exige.

Dans l’immense majorité des sociétés traditionnelles, le phallocentrisme commun à l’ensemble des sociétés humaines est étroitement relayé dans l’imaginaire et donne prévalence au sexe mâle. Ceci se traduit par une valorisation de la jouissance et une application inégalitaire des Interdits et contraintes qui se concrétise par l’affectation d’un statut inférieur aux femmes, généralement étendu aux minorités ethniques et religieuses.

Dans la société occidentale,  la culture s’est façonnée dans les champs linguistiques hébreu, grec et latin – qui ont engendré les valeurs de justice et d’égalité inscrites dans les Évangiles – et s’est structurée sur le modèle du droit romain (1). Ceci se traduit dans les textes religieux par une dévalorisation radicale de la jouissance qui implique dans le champ social  une application égalitaire mais très contraignante de l’Interdit. C’est cette configuration spécifique qui a déterminé la dynamique et le développement spécifiques du modèle occidental.

Comme tout remède comporte à son principe des effets secondaires, le principe de l’Interdit a des contreparties négatives. Il s’agit principalement de la frustration. Réactionnelle à la contention du désir, ses expressions varient en fonction des modes d’application de l’Interdit. Leur expression classique est la névrose. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet,  cette mémoire de la frustration du désir étant encore si prégnante dans la société occidentale qu’elle constitue un des  moteurs les plus actifs de l’idéologie libérale-libertaire actuellement à l’œuvre.

Que se passe t-il quand une société congédie le principe de l’Interdit, efface ses applications que sont les normes et les limites pour leur substituer le contraire, c’est-à-dire le principe de l’Impératif de jouissance ?

La logique qui sous-tend l’ordre symbolique que nous venons d’exposer trouve aujourd’hui à se vérifier a contrario.

De la carence du désir à la crise identitaire

Dans un contexte familial où la présence paternelle tend à s’effacer, la séparation de la mère et de l’enfant devient aléatoire. Le désir tend alors à se perpétuer sur le mode primaire et narcissique du désir « d’être », articulé au désir de la mère. Quant à l’identification sexuelle, elle devient  hypothétique  faute de la contribution du père et de sa loi pour assurer la représentation de la différence sexuelle et engager l’affranchissement du sujet.  Ce qui vient alors à émerger à l’état brut, désarimé du désir d’objet qui le positive, c’est le manque à « être », c’est-à-dire le vide structurel intérieur qui  habite l’être humain du fait qu’il parle. Les symptômes de cette carence identitaire s’expriment de multiples façons. Sous la forme de marquages du corps qui tentent de palier à l’effacement du sujet du langage et du désir : percings, tatouages, coiffes, rasages, marques et accessoires vestimentaires ostentatoires.  Retour spontané et privatisé de rituels identificatoires,  comparables à ceux qui sont institués dans  les sociétés primitives et tribales.

Cette faillite subjective et cette carence du désir se projettent dans le champ de la consommation sur le mode de l’achat compulsif, de l’anorexie et de la boulimie. Tandis que dans l’espace médiatique, qui a pris en otage et oriente la réalité, elle prend  le caractère pathétique de la fascination pour la célébrité et de la quête effrénée de notoriété.

Sur le plan social, la quête identitaire se poursuit sur le mode de la revendication d’appartenance (sexuelle, ethnique, religieuse), connotée de rivalités et frustrations qu’engendre toujours la recherche aléatoire de « l’être ».

Cette quête identitaire comporte aussi un revers : le dégoût et le déni de soi. Position  que l’on peut constater,  sur le plan individuel, par  l’expansion du suicide (notamment chez les jeunes, les chômeurs, les  victimes du stress en entreprise). Mais aussi sur le plan politique,  sur le mode du déni culturel qui aboutit concrètement au sacrifice de la civilisation chrétienne, actuellement mis en œuvre par voie institutionnelle (notamment à l’initiative des instances européennes, par la création de dispositifs non-démocratiques tel que la Halde (2)

Ce mouvement de désymbolisation-décivilisation, porté par une logique d’inversion issue de la substitution de l’Impératif de jouissance à l’Interdit judéo-chrétien (3), a engagé une inversion en chaîne des paradigmes et concepts qui y étaient indexés.

Le paradigme du  choix, agent dialectique structurant et mobilisateur de la stratégie du « marché »,  s’est ainsi substitué à celui de  limite, qui était le paramètre régulateur de l’économie chrétienne, tant matérielle que libidinale.

Tous les paramètres de  « non-choix » – qui sont autant de limites à la jouissance et donc au déploiement du marché – tendent aujourd’hui à être transformés en « choix de jouissance ». Les limites sont ainsi repoussées jusqu’à atteindre aujourd’hui les éléments les plus incontournables du réel, autrefois marqués du signe du « destin » tels que  le sexe, les apparences physiques, la procréation, la vieillesse, la mort,  considérés comme d’insupportables obstacles et potentielles privations. Nous pointerons-là le passage du caprice et de l’immaturité infantile à la  revendication délirante. Celle-ci consiste à  forcer les limites ultimes opposées à la jouissance en formatant le réel au modèle du fantasme.

Les revendications homosexualistes, qui ont pour visée de subvertir le réel biologique, s’inscrivent de plain pied dans ce processus délirant qui a pour effet d’inverser les places du sujet et du socius. De ce point de vue, ça n’est plus en effet au sujet qu’il revient d’assumer son sexe ou de se remettre en question s’il ne l’assume pas. C’est à la société toute entière d’accepter de remettre en cause la réalité sexuelle. Ce faisant, ce qui est demandé à la société occidentale, c’est de répudier les fondements normatifs hétérosexuels qui supportent ses structures sociales et juridiques. C’est-à-dire de renoncer à ses fondements anthropologiques et culturels, sur lesquels se sont élaborés de plus de deux mille ans de civilisation qui ont conduit à la démocratie. Organisation politique et sociale qui  n’est  sans doute pas le meilleur des mondes mais jusqu’à nouvel ordre  le moins pire. Autrement dit de consentir à sa propre destruction.

Nous dirons pour conclure que les processus d’inversion portés par la légitimation de l’Impératif de jouissance, l’expansion totalitaire de l’économisme, de la rentabilité et du profit,   paramètres idéologiques et fonctionnels qui leur sont associés, ont pour effet logique d’ôter à l’être humain la place centrale qu’il occupait dans la société, de répudier la valeur du  langage qui le détermine comme tel et engendre sa culture, au point de sacrifier aujourd’hui  les conditions de  sa  survie biologique et jusqu’au concept même d’humanité.

                            Véronique Hervouët

Notes relatives à l’article :

1) Voir l’ouvrage de Maurice Sachot : Quand le christianisme a changé le monde – La subversion du monde antique, Ed. Odile Jacob, 2007.

2) La Halde, Haute Autorité de Lutte contre les Discrimination et pour l’Egalité, participe de la  politique européenne dite de « défense des minorités »  qui consiste à encourager les revendications identitaires (linguistiques, sexuelles, ethniques, religieuses, régionales, etc), à attiser leur dimension conflictuelle en accréditant leurs discours victimaires et en les mettant en concurrence au sein de dispositifs institutionnels  « anti-discriminatoires » spécifiquement conçus pour accueillir et gérer ces conflits. Cette méthode du pompier pyromane,  mise au service d’une stratégie impériale  notoire (diviser pour régner),  a pour fonction et conséquence de dissoudre la citoyenneté, les solidarités politiques et sociales qui s’y attachent, en fragmentant le corps social en communautés consuméristes concurrentes.

3) J’ai fait état de ces processus d’inversion dans : L’Enjeu symbolique – Islam, christianisme, modernité, éd. de L’Harmattan, novembre 2004.