« Syrie : les enjeux stratégiques de la bataille d’Al Qousair » par Alain Corvez

septembre 25, 2013 dans Nos textes par admin

Assad

Située aux confins syro-libanais, à environ 150 kilomètres au nord-est de Damas, la région entourant la ville d’Al Qousair est un verrou stratégique commandant les accès au Liban, d’une part vers le sud-ouest par la plaine de la Bekaa libanaise avec Hermel puis Baalbek,  parcourue par l’Oronte (Nahr el Assi), d’autre part au nord par Homs à 30 kilomètres elle relie la région de Tripoli, la ville la plus septentrionale du Liban ainsi que le pays alaouite avec Tartous et Latakieh.

Tellement stratégique que Kadesh, la colline qui domine cette région, a été le lieu d’affrontements historiques dont celui qui opposa les Egyptiens de Ramsès II aux Hittites en 1300 avant JC.

Les rebelles syriens s’étaient emparés de la région depuis plusieurs mois et les combattants islamistes  avaient annoncé leur intention d’étendre leur emprise sur le Liban voisin pour y installer un califat à l’aide des combattants sunnites libanais sympathisants de la région de Tripoli. De nombreux imams salafistes étaient venus annoncer ce plan dans les villages frontaliers. Ce projet avait évidemment  pour objectif de porter un coup fatal aux positions du Hezbollah au Liban.

En avril, le Vice-ministre des Affaires étrangères russe, M. Bogdanov avait rendu visite à Hassan Nasrallah à Beyrouth, ainsi qu’un émissaire iranien et il est probable que la décision fut prise alors que, la menace étant pressante,  le Hezbollah devait engager ses forces dans la bataille de Qousair, d’autant plus que de nombreux villages de la région étaient habités par des chiites, dont certains libanais.

Appuyés et soutenus par les forces régulières de l’armée syrienne, les combattants du Hezbollah, au nombre d’environ 5 à 6000 parmi lesquels une majorité d’habitants de la région, reprirent en quelques jours une quarantaine de villages, sécurisant simultanément la région du Nord Liban pour empêcher toute réaction des milices sunnites libanaises qui trouvent refuge dans les nombreux camps de la région de Tripoli, donnant d’ailleurs souvent du fil à retordre à l’Armée libanaise. Puis ils s’attaquèrent à la colline centrale de Kadesh qu’ils finirent par prendre en quatre jours de combat du 21 au 25 avril, encerclant 17.000 rebelles composés de Syriens et de 2500 djihadistes étrangers, dont environ 400 Libanais. La manœuvre d’encerclement continua et le 30 mai, voyant le combat perdu, 12.000 rebelles syriens originaires de la région renoncèrent au combat et redevinrent  civils en une nuit. Restaient 4000 combattants  dont 2500 étrangers de diverses nationalités parmi lesquels 400 Libanais.

Environ 90 combattants du Hezbollah furent tués depuis le 21 avril dans ces combats très âpres et plus d’un millier de rebelles. Les possibilités de retraite pour les rebelles étant difficile, des renforts ont tenté de venir les secourir depuis le nord, sans doute venant de Turquie, mais il ne semble pas qu’ils aient, pour le moment, pu leur porter secours. Tout indique que l’Armée syrienne, notamment la Garde Républicaine, contrôle désormais la zone avec l’aide du Hezbollah et que le prochain effort pourrait porter sur Alep.

Il y a environ 350.000 chiites en Syrie dont un dixième au moins sont des combattants en faveur du régime.

La complexité de « l’Orient compliqué », doit amener les décideurs occidentaux  à avoir « des idées simples » mais pas simplistes.

L’alliance Iran-Iraq-Syrie-Hezbollah est une alliance forte car elle repose sur des intérêts communs que soutiennent en outre la Russie et la Chine. A l’approche d’une réunion de paix initiée par la Russie et l’Amérique, mais souhaitée par de nombreux autres pays dont la Chine, il ne faut pas prendre de positions volontairement vindicatives contre tel ou tel acteur de la crise, ni faire de déclarations intempestives qui nuiront ensuite au progrès des négociations.

Envisager, sous l’instigation forte des Britanniques, de mettre la partie militaire du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes serait une grave et dangereuse erreur qui, en outre, ne rapporterait rien à La France. Le Hezbollah est un parti politique qui a des députés et des ministres du gouvernement libanais et une telle décision nuirait à nos relations équilibrées avec le Liban ; la majorité de la population chiite se sentirait offensée mais aussi les chrétiens du CPL du général Aoun qui sont leurs alliés et sans doute majoritaires au Liban, ainsi que les sunnites qui partagent leurs objectifs.

Prendre cette décision en raison de l’intervention en Syrie des troupes du Hezbollah rappellerait que de nombreux pays soutiennent les rebelles directement et que la morale du droit international n’est peut-être pas la même pour tous. La définition du terrorisme, comme disait de Gaulle, dépend du point de vue où l’on se place. (1)

Le Hezbollah s’est engagé dans les combats de Qousair pour défendre son allié syrien mais surtout pour défendre le Liban contre les djihadistes que l’Armée libanaise ne serait pas en mesure d’arrêter.

Se mettre en de mauvais termes avec le Hezbollah serait aussi mettre la position de nos 900 soldats membres de la FINUL en danger, ce qui ne dérangerait pas les Britanniques qui ne sont pas présents au Liban militairement. Actuellement les liaisons entre les chefs français de la FINUL et le Hezbollah par l’intermédiaire de l’Armée libanaise permettent d’éviter bien des difficultés et de résoudre les heurts quand ils se produisent dans tout le Sud-Liban.

Nous n’aurions donc rien à gagner en prenant une telle décision, au contraire. Comme à Fontenoy en 1745, laissons donc les Anglais tirer les premiers, ce qui donna la victoire au Maréchal de Saxe et à Louis XV.

(1) Lors de sa conférence de presse à l’Elysée du 27 novembre 1967, tirant les conséquences de la récente guerre des six jours, le général disait :

«  Maintenant il organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour, il qualifie de terrorisme ».

L’auteur

Alain Corvez est conseiller en stratégie internationale