Sylvain Pérignon : « Feu le roman national »

avril 24, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Histoire de France - A Aymard

Ma mère est décédée en décembre 2011, à l’âge de 101 ans. Née en 1910, elle gardait le souvenir de la Grande Guerre et racontait à ses enfants, puis à ses petits-enfants, qu’à l’école on leur faisait déchirer en lambeaux des tissus usagés, pour en faire de la charpie destinée au pansement des blessés.

Elle se souvenait avoir accompagné ses parents à Paris, le 14 juillet 1919, pour voir le grand défilé de la Victoire, les troupes françaises et alliées défilant sous l’Arc de Triomphe, menées par les maréchaux vainqueurs, Joffre, Foch et Pétain. La France, pourtant saignée à blanc, se croyait encore une des premières puissances mondiales. Mais ce n’était plus qu’une illusion. Le traité de Versailles, signé quelques jours avant le défilé de la Victoire, ne marqua pas la fin de l’Histoire, mais celle de la première mi-temps des guerres civiles européennes.

Elle fut élève de l’École Normale d’institutrice de Rouen, à une époque où le droit de vote n’était pas reconnu aux femmes françaises. Mes filles étaient médusées de l’entendre évoquer un temps où le jardinier de l’École, illettré et alcoolique, pouvait voter, mais non la directrice de l’École, profondément respectée des élèves que cette situation révoltait. Mais à l’époque, la gauche laïcarde et franc-maçonne s’opposait à la reconnaissance du droit de vote pour les femmes, ces dernières étant suspectées de suivre docilement les consignes de l’Église Catholique. Le Pape avait, en 1919, apporté son soutien à la cause suffragette, ce qui suffisait alors à discréditer cette cause dans l’esprit rad-soc. Il fallut attendre que De Gaulle impose en 1944 cette mesure dont les jeunes générations se demandent comment il a même été possible qu’elle fut l’objet d’un débat.

Je pensais à tout ceci en commençant à vider la maison de mes parents, horrible expression qui recouvre une horrible tâche. C’est là que je suis tombé sur des caisses remplies de manuels scolaires, qu’elle avait utilisés ou reçus lors de sa vie d’élève et d’institutrice. Parmi ces ouvrages, je retrouve beaucoup de livres d’ «Histoire de France », que ma mère me faisait lire lorsque j’étais un jeune écolier.

L’ « Histoire de France », destinée aux cours moyen et supérieur, par A. Aymard, Inspecteur de l’enseignement primaire de la Seine (Cours Gauthier et Deschamps, Librairie Hachette, 1927) est le plus ancien de ces manuels. On y trouve le roman convenu de la République et du Progrès : « Le XIXe siècle a été le siècle des inventions scientifiques et le siècle où les idées  de la Révolution française ont triomphé ». On y rappelle que la France est une grande puissance coloniale : « Notre empire colonial, vingt fois grand comme la France, est peuplé de 50 millions d’habitants… La  France a su faire oublier aux populations conquises la violence de la conquête. Partout elle a assuré l’ordre, ouvert des écoles, des dispensaires, créé des ports, des routes, des chemins de fer. Cette grande œuvre a été commencée, après nos désastres de 1870-1871, par le clairvoyant et courageux Jules Ferry ». Nos racines culturelles  ne sont pas niées : « Les Juifs ont enseigné aux hommes à respecter les droits d’autrui ; les Grecs leur ont appris à connaître et à aimer les belles choses ; les Romains leur ont montré comment on administre une ville, un pays ». Mais ce bréviaire de la IIIe République, glorifiant la Révolution française et l’esprit des Lumières, reconnait sans barguigner que les Capétiens ont créé la France et que, du XVIe siècle à 1789,  « les rois, après avoir renoncé aux expéditions aventureuses en Italie qui ne leur donnent que des conquêtes passagères, cherchent à donner à leur royaume ses frontières naturelles, les limites de l’ancienne Gaule ». C’est la Révolution, en conquérant la Belgique et la rive gauche du Rhin, qui « met la France partout où avait été la Gaule ».

« L’Histoire de la France », destinée au cours élémentaire (1ère et 2ème Années) a été rédigée par A. Troux, Mme Vidal de la Blache et Robert Mangeot, conformément aux programmes officiels du 17 octobre 1945 (Hachette, 1948). Dans la préface, les auteurs précisent que « Dans cet ouvrage destiné aux jeunes écolières et aux jeunes écoliers, nous avons été inspirés par l’ardent désir de leur faire aimer une Patrie que ses gloires et ses malheurs nous rendent encore plus chère ».

Personne n’y manque : Vercingétorix, Clovis, Charles Martel, Charlemagne, Philippe-Auguste, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Bayard, Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Robespierre, Napoléon, Gambetta, Clemenceau et de Gaulle.

On est frappé, en  parcourant ce manuel, de voir l’attention portée à la chronologie, chaque leçon situant l’épisode rapporté sur une échelle du temps, et une série de cartes – intitulées « Comment s’est faite notre Patrie » – illustrant les étapes de la construction de la France.

La leçon finale se conclut sur un paragraphe propre à révulser bien des pédagogues contemporains : « La France a toujours besoin de savants et de travailleurs capables. En vous instruisant à l’école, petits enfants de France, vous vous préparez à bien servir votre pays ».

L’ « Histoire de France, Images et récits », manuel pour le cours élémentaire, rédigé par A. Bonifacio et L. Mérieult  (Hachette, 1952) est déjà plus soft. Mais le casting est pratiquement le même. Les images polychromes sont fascinantes pour les gamins : Clovis casse la tête du guerrier qui avait explosé le vase de Soissons ; les bourgeois de Calais, pieds nus, en chemise et la corde au cou, n’en mènent pas large ; Louis XI vient narguer ses ennemis coincés dans des cages de fers qu’il appelle ses fillettes ; le jeune Bara tombe , percé de coup par les faux des vendéens ; Napoléon regarde en face le soleil d’Austerlitz ; Bugeaud s’empare de la smala d’Abd-el-Kader ; les taxis de la Marne déversent des troupes françaises qui repoussent l’Allemand.

Dans leur préface, les auteurs rappellent que leur ouvrage « ne prétend pas donner un récit continu des faits ; il veut seulement raconter aux enfants quelques-uns des épisodes les plus fameux  du passé de la France, leur faire connaître quelques-unes des plus grandes figures de notre histoire ».

On peut sourire du roman national et ne voir que naïvetés dans cette mythologie républicaine. Mais les déconstructeurs acharnés de ce roman national ne sont pas mus par le goût d’une histoire plus complexe et plus nuancée, mais bien par la volonté de saper toute fierté d’une identité française, et même tout sentiment de cette identité.

Mais je vais arrêter là, car une crainte me saisit : l’évocation  de ces ouvrages, ou même leur simple possession, n’est-elle pas constitutive d’un délit d’ « incitation au patriotisme », ou quelque chose comme ça ? Par les temps qui courent, on n’est jamais trop prudent…

Sylvain Pérignon