Recension d’ « Apocalypse du Progrès », par Pierre Le Vigan

Apocalypse du Progrès

 

Pourquoi croyons-nous au progrès ? Pourquoi le progrès est-il devenu la raison d’être de notre temps ? Il y aurait deux raisons principales selon l’auteur. L’une est le néo-calvinisme. C’est la doctrine de la prédestination. Certains hommes sont prédestinés au salut. « Loin d’anéantir sa capacité d’action […], cette perspective le stimule ». Calvin, mort en 1564, rival de Luther dans la Réforme, avait repris ce concept de prédestination à Augustin. L’homme, s’il persévère dans ses entreprises commerciales, s’il cherche à réussir toujours plus, prouvera d’autant plus qu’il est prédestiné. Le deuxième moteur du progrès est le néo-pélagianisme. Pélage, mort vers 420, était un moine « breton » c’est-à-dire britannique au sens de l’époque. Il ne croyait pas au péché originel. Il n’y avait donc pas nécessité de la grâce. En conséquence de cette doctrine, condamnée par l’Eglise, si l’homme ne porte pas le poids d’un péché originel, il peut construire le paradis sur cette terre. Comment ? En améliorant le monde, en le transformant sans cesse, en le faisant progresser, et en progressant avec lui.

Calvinisme et pélagianisme, telles sont les deux spires du progrès selon Pierre de La Coste. Ou du moins leur forme « néo », moins fidèle à la doctrine mais déployée largement dans les sociétés. Son livre est formidablement stimulant, intelligent et érudit.

Mais la thèse de l’auteur emporte-elle la conviction ? La prédestination calviniste pourrait au contraire pousser à une certaine passivité. La richesse est bénie quand elle arrive, mais elle n’arrive que si Dieu le veut. Pourquoi agir frénétiquement alors ? Voyons la deuxième « spire ». « Il n’y a pas de péché originel », disent Pélage et ses successeurs. Mais alors, le monde et l’homme sont innocents. A quoi bon, dans ce cas, améliorer l’homme et le monde ? A quoi bon la perfectibilité de l’homme ? Si l’homme est déjà bon, que faire de plus ? Comment vouloir mieux ? Mieux que bon ? Pour qui se prend l’homme ? On voit que les propositions – les spires – de Pierre de La Coste peuvent être inversées. Est-ce que, plutôt, il ne faut pas retenir l’idée que l’idéologie du progrès vient d’une insatisfaction fondamentale de l’homme, d’une composante anthropologique, celle-ci accentuée – aggravée – par l’inaptitude à un sentiment panthéiste du monde ? Avec, parmi les causes principales de cette inaptitude, assurément, le dualisme chrétien entre l’homme et la nature (malgré les fines objections de Patrice de Plunkett dans L’écologie de la Bible à nos jours), entre le corps et l’âme, entre la sexualité et l’amour. On voit que le débat est vaste, et surtout qu’il n’est pas clos.

Pierre de La Coste, Apocalypse du progrès, préface de Fréderic Rouvillois, ed. Perspectives libres, 2014, 260 pages, 22 €

  Pierre Le Vigan

5 commentaires pour “Recension d’ « Apocalypse du Progrès », par Pierre Le Vigan”

  1. Pierre de La Coste :

    Merci, cher Pierre Le Vigan, pour cette recension de mon livre, qui l’honore. Vous présentez très exactement la thèse principale de celui-ci, présentant l’idéologie du Progrès, général, universel et inéluctable, comme une laïcisation, non pas du christianisme, mais de deux hérésies chrétiennes antagonistes. Vous dites, cependant, que ni le néo-calvinisme, ni le néo-pélagianisme ne devaient, logiquement, aboutir au Progrès. C’est vrai, mais il faudrait également souligner que la toile de fond de ces deux hérésies, ce que j’appelle la dialectique du libre-arbitre et de la grâce, ne laisse jamais l’Occident en repos. Ce mystère posé par Saint Augustin (Comme puis-je être libre de choisir entre le bien et le mal, puisque Dieu est tout-puissant?) est instable par nature.
    Il faut donc bien prendre en compte le caractère dynamique des deux conceptions, qui s’entrecroisent, s’affrontent violemment et repartent chacune dans deux directions opposées. Chacune d’entre elles se renie au cours du parcours, d’une manière assez peu « rationnelle ». Le néo-calvinisme, fondé sur la prédestination, aboutit au « libéralisme sauvage »; le néo-pélagianisme, partant de l’émancipation de l’homme se meurt dans le « totalitarisme ». Ce que nous appelons le « Progrès », idéologie, mais aussi fragment de l’Histoire orienté par cette idéologie, n’est donc à mes yeux qu’un moment d’une Histoire de l’Occident, chrétien puis déchristianisé, le passage du mystère chrétien à la contradiction moderne. Cette dernière n’étant pas plus satisfaisante que celui-là: comment puis-je être libre de sonder les mystères de l’univers, puisque mon corps est fait de molécules, de cellules, d’atomes, qui obéissent à des lois déterministes de la physique, du moins selon Newton et Laplace? Le mouvement dialectique est donc toujours en cours.

    1. David :

      « qui obéissent à des lois déterministes de la physique »
      Cher Pierre de La Coste, ne croyez vous pas que cette assertion est très fortement interrogé avec la physique quantique? Car si la physique quantique définit la physique du temps alors le Vérité devient possible .
      La raison de l’entreprise commerciale et le péché originel chrétien n’offrent pas une perspective libre pour l’homme car cela est bien votre objectif au final?

      1. Pierre de La Coste :

        La contradiction entre les lois déterministes de Newton et Laplace et l’affirmation de la liberté moderne n’est pas restée sans réponse. L’Occident se retrouve exactement dans la situation de la querelle théologique du libre-arbitre et de la grâce. Il y a donc, là aussi, deux manières de sortir du dilemme: soit en accordant plus d’importance à l’observateur avec la relativité d’Einstein, soit en « découvrant » les lois de la mécanique quantique avec Planck, qui selon moi, privilégient la « toute puissance » qui n’est plus celle de Dieu mais celles d’éléments agissant en dehors de toute compréhension humaine. Si l’on veut, Einstein joue le rôle de Pélage et Planck joue le rôle de Calvin. Je reviens à la thèse de mon livre: l’Histoire de l’Occident est l’histoire du mystère insoluble du libre-arbitre et de la grâce, laïcisé à l’époque moderne, mais pas plus résolu.

        1. David :

          L’occident ne se trouve t il pas dans l’incompréhension en cherchant à dissocier le libre arbitre et la grâce? Cette différence d’appréciation ne serait elle pas le fait d’une évolution de la conscience humaine? La grâce serait ainsi plutôt dans un état statique de conscience et le libre arbitre dans un état dynamique. La mécanique quantique traduisant en final le besoin d’informations hors temps pour fonctionner tandis que la physique temporelle reste dans une logique causale. La mécanique quantique est juste une porte d’entrée à une nouvelle physique qui serait celle de l’information. Où les causes les effets et conséquences définissent le temps, ainsi ne pouvons nous pas apercevoir de nouvelle perspective du libre arbitre? L’Occident ne pourrait il pas s’ouvrir de nouvelle perspective extraordinaire pour l’être?

  2. David :

    Je vous confirme la bonne réception de la date du rendez vous au 7 septembre 2014. En attente de modalités supplémentaires

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