PROMOUVOIR LE FRANÇAIS ? INSPIRONS-NOUS DE L’ESPAGNE !

Agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure (ÉNS) de Lyon, Nicolas Klein est actuellement professeur d’espagnol. Spécialiste de l’Espagne contemporaine, il est l’auteur d’un livre intitulé Rupture de ban — L’Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et le traducteur d’Al-Andalus : l’invention d’un mythe — La réalité historique de l’Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L’Artilleur, 2017). Il tient un blog consultable à cette adresse : https://actualiteespagnole.wordpress.com.

En février dernier, l’on apprenait que le président Emmanuel Macron souhaitait accompagner l’essor de la langue française dans le monde et avait pour cela nommé Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt 2016, dans le rôle informel de « madame Francophonie ». L’objectif est clair : réussir à concurrencer l’anglais au niveau mondial et sur le long terme en faisant du français un outil de communication utile dans le monde du travail ou des affaires. Le principal atout de notre langue dans cette entreprise réside dans le nombre de ses locuteurs, en croissance constante — certains analystes estiment qu’il y aura 750 millions de francophones sur la planète en 2050.
Si la mission qui a été confiée à Leïla Slimani par le chef de l’État se veut sérieuse et cherche effectivement à obtenir des résultats, les autorités feraient bien de regarder ce qui se fait dans les pays voisins et en particulier outre-Pyrénées. Avec des moyens financiers et matériels moindres, l’Espagne est parvenue ces dernières décennies à des succès remarquables dans la défense et l’illustration de la langue de Cervantes. Les raisons de ces succès sont de diverses natures et nous pourrions, en tant que Français, en tirer des leçons stimulantes.

Un soutien ancien et continu
Au-delà des discours grandiloquents auxquels nous sommes nous aussi habitués, les autorités politiques espagnoles n’ont eu de cesse que d’accompagner depuis les années 70 la diffusion de la langue espagnole à l’international. Considéré comme un actif de tout premier ordre par l’État et les différents acteurs politiques, l’espagnol est l’objet de différentes réunions d’ampleur planétaire ou de manifestations politiques régulières depuis l’époque du président du gouvernement socialiste Felipe González. C’est au tournant des années 90, alors que notre voisin commémore le cinquième centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, que démarrent les Sommets ibéro-américains (qui réunissent les pays de la péninsule Ibérique et leurs anciennes colonies américaines), avec une première rencontre à Guadalajara (Mexique) en 1991. Ces congrès ont connu une fortune variable en fonction de l’époque et ne sont pas spécifiquement tournés vers la promotion de la langue de Cervantes, mais ils traduisent l’idée d’une communauté de culture et de destin des peuples hispanophones et de leurs cousins lusophones que l’on nomme couramment « Hispanité ». Ces sommets sont organisés sous l’égide du Secrétariat général ibéro-américain (SEGIB), dont le siège est à Madrid et dont le principal responsable est une figure publique de premier plan outre-Pyrénées. L’actuelle secrétaire générale ibéro-américaine, la Costaricaine Rebeca Grynspan, est régulièrement invitée dans des actes officiels et organise toute une série de congrès spécialisés (éducation, sciences, développement économique, etc.) qui font d’elle un acteur majeur de cette double communauté linguistique et culturelle.
Notre pays est certes l’un des membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, qui organise un sommet tous les deux ans depuis 1986. Toutefois, ces réunions de chefs d’État et de gouvernement ont fini par disparaître des unes de la presse écrite ou des gros titres des journaux télévisés en France. C’est ce qu’a prouvé une fois de plus sommet d’Antananarivo en 2016, dont nos médias n’auront fait que peu de cas et dont nos personnalités politiques se seront peu saisies. Au contraire, en dépit des problèmes qui se sont posés à eux au fil du temps, les Sommets ibéro-américains continuent d’être un objet d’intérêt de la part des médias locaux. L’organisation d’un tel congrès sur le sol espagnol, à Cadix, en 2012, a justement servi au président du gouvernement Mariano Rajoy à échapper à la fureur de la crise économique pour mieux s’investir quelques jours dans les affaires culturelles du pays.

D’ailleurs, depuis 1997, il existe également des Congrès internationaux de la Langue espagnole (CILE) en plus des Sommets ibéro-américains. Les plus hautes autorités espagnoles manquent rarement d’y assister et le roi Philippe VI était présent lors de sa dernière édition, qui se déroulait San Juan (Porto Rico) en 2016. La monarchie figure parmi les principales institutions à donner un tel poids aux questions linguistiques. La reine Letizia assiste par exemple depuis des années au Séminaire international de Langue et Journalisme qui se tient chaque année à San Millán de la Cogolla (La Rioja), berceau de la langue espagnole qui a justement été classé au patrimoine mondial de l’UNESCO pour cette raison. Le couple royal préside également les réunions du directoire de l’Académie royale de la Langue espagnole et permet de façon générale à ces événements de capter une attention médiatique considérable.
Tout comme le président du gouvernement, lorsque le roi et/ou la reine sont en déplacement, ils ne manquent pas de visiter les institutions culturelles du pays où ils se rendent. Lors de son dernier voyage d’aide au développement, qui a eu lieu en 2017 au Sénégal, Letizia a par exemple assisté à des représentations théâtrales réalisées par des étudiants qui apprennent la langue de Cervantes. C’est l’un des éléments qui manquent à la diffusion de la langue française dans le monde : le soutien politique et médiatique plus décidé et suivi de nos autorités, au premier rang desquelles le président de la République.

Quand l’économie s’en mêle
Dans les années 90, les multinationales espagnoles du domaine de la banque, des télécommunications, des infrastructures ou de l’énergie se sont massivement implantées en Amérique latine. Elles ont profité de l’occasion pour s’investir dans la défense de l’espagnol au niveau planétaire à travers des actions concrètes. Elles parrainent ainsi les organismes et initiatives qui vont dans ce sens, comme la Maison de l’Amérique, lieu de rencontre entre l’Espagne et les pays du continent américain ouvert à Madrid en 1992.

L’entreprise Telefónica, géant des télécommunications, a financé et permis la publication d’une série d’ouvrages très complets sur la langue de Cervantes au cours des années 2000 et 2010. Ces monographies traitent de la valeur économique de l’espagnol, de son importance dans le monde des affaires, de son avenir aux États-Unis d’Amérique, de sa place dans la recherche scientifique, etc. De son côté, BBVA, deuxième banque du pays, a fondé avec l’agence de presse EFE et l’Académie royale de la Langue espagnole une Fondation de l’espagnol urgent (Fundéu), avec son site Internet, qui vise à favoriser l’usage correct de la langue de Cervantes dans les médias et la vie quotidienne. Le huitième centenaire de l’université de Salamanque (plus ancienne université hispanophone et foyer majeur des études en espagnol en Europe) sera aussi l’occasion pour ces entreprises d’apporter leur pierre à l’édifice en 2018.

Il faut dire que les grandes firmes de notre voisin ibérique ont bien compris l’intérêt de favoriser l’apprentissage de l’espagnol dans le monde. L’on estime à l’heure actuelle que plus de 540 millions de personnes le parlent dans le monde (dont environ 500 millions en tant que langue maternelle), qu’il s’agit de la deuxième langue des affaires derrière l’anglais, de la troisième langue la plus présente sur Internet et de la deuxième langue parlée, de fait, par de plus en plus d’Américains et de Brésiliens. Il s’agit donc d’un marché en devenir tout à fait formidable pour ces firmes. D’autres pays leur emboîtent le pas, puisqu’à la fin de l’année 2017, le British Council conseillait aux Britanniques de se mettre prioritairement à la langue de Cervantes pour profiter au mieux de la mondialisation.

Il manque encore en France des opérations de portée comparable et, globalement, une vision stratégique de l’atout linguistique par l’ensemble du monde économique.

L’Espagne n’est pas au centre de l’espagnol
Bien que l’Académie française se soit progressivement ouverte au français tel qu’il est pratiqué en dehors de notre pays, elle conserve une mentalité qui pourrait se résumer de la façon suivante : « Bien que notre langue soit parlée dans plusieurs nations sur les cinq continents, elle reste la propriété de la France ». La coordination de nos grands organismes linguistiques avec les pays de la Francophonie reste en deçà de ce que l’on pourrait attendre et les territoires francophones (notamment en Afrique) ne sont pas assez sollicités dans l’élaboration des grands ouvrages normatifs de la langue française.

C’est tout le contraire qui se passe outre-Pyrénées. L’Académie royale de la Langue espagnole (RAE) s’est rapidement distinguée par sa volonté d’intégrer à son travail autant de nations hispanophones que possible. La RAE n’a cessé de mobiliser des linguistes et lexicographes venus de toute l’Hispanité afin d’enrichir ses bases de données. Il en va de même pour la Grammaire de la langue espagnole, l’Orthographe de la Langue espagnole et surtout le Dictionnaire panhispanique des doutes.
Il faut dire que sa tâche a été grandement facilitée par l’existence d’une Association des Académies de la Langue espagnole (ASALE), fondée en 1951 et dont le siège est à Madrid. Sa devise en dit long sur la façon dont l’Espagne se représente sa place dans le monde et celle de sa langue : « Una estirpe, una lengua y un destino » (« Une lignée, une langue et un destin »). L’ASALE regroupe aujourd’hui vingt-quatre académies de langue espagnole, qui correspondent à tous les pays hispanophones d’Amérique latine, aux États-Unis d’Amérique, aux Philippines et à la Guinée équatoriale.

Il s’agit indubitablement d’un exemple à suivre pour nos propres institutions, qui doivent impliquer bien davantage les membres de l’OIF dans la description et la normalisation du français.

Une fierté de l’espagnol
Rappelons un dernier point qui n’est sans doute pas le moindre. La langue de Cervantes est, pour les Espagnols, plus qu’un simple outil de communication : elle est pour beaucoup d’entre eux un motif de fierté en raison de la littérature et de la culture qui lui sont attachées, de sa diffusion dans le monde, de son histoire et surtout de son avenir. Même si l’anglais a pénétré avec force outre-Pyrénées depuis les années 50, nos voisins ibériques ont su maintenir dans leurs pratiques linguistiques une défense plus sourcilleuse de ce précieux patrimoine.
La RAE se plaint souvent de l’utilisation d’anglicismes dans la vie quotidienne, mais ils sont bien moins nombreux qu’en français. Qui songerait en Espagne à dire week-end, par exemple, alors que tout le monde parle de fin de semana ? D’ailleurs, cette résistance « naturelle » de l’espagnol face à l’anglais s’exprime aussi dans les titres de séries — depuis Perdidos (Lost) jusqu’à Mujeres desesperadas (Desperate Housewives) en passant par Sexo en Nueva York (Sex and the city). Le titre de la plupart des longs métrages connaît le même processus de traduction ou d’adaptation. Si l’on s’en tient à quelques-uns des films en compétition lors des dernières cérémonies des Oscars, l’on pouvait ainsi évoquer en Espagne le triomphe de La ciudad de las estrellas (suivi de la précision La La Land), de Manchester frente al mar (Manchester by the Sea), El renacido (The Revenant) ou La chica danesa (Danish girl).
Pourquoi n’existe-t-il pas en France une telle volonté de préserver le français dans le titre des productions culturelles étrangères ?

Il faut dire que cette fierté et ce sentiment d’appartenance à une communauté linguistique d’ordre mondial ne se décrètent pas. Les Espagnols ont l’habitude, au cours de leur scolarité, de lire des ouvrages en espagnol venus de nombreux pays du monde hispanophone. Au cours de nos études, nous autres Français nous sommes bien plus rarement confrontés à des romans ou des recueils de poèmes haïtiens, canadiens, algériens ou ivoiriens. Tout commence sans doute par l’instruction.

Nicolas Klein

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