Pierre-Marie Gallois : « Les trois phases de constitution du pouvoir politique dans l’histoire de France »

juin 23, 2013 dans Nos textes par admin

Nouvelle photo de Pierre-Marie Gallois

Par son infinie diversité, la surface terrestre offre à la vie, qu’elle soit humaine, animale, ou végétale, des conditions différentes de développement. En ce qui concerne les populations, la pluralité du milieu physique, « l’environnement » comme on dit aujourd’hui, a façonné très différemment les peuples, fractionnant fort inégalement l’humanité.

Jusqu’à une époque récente, le milieu physique, c’est-à-dire le climat, le relief, la nature des sols, l’accès à l’eau, le voisinage humain, décidaient quasi souverainement de la spécificité des différentes sociétés humaines. En dépendaient leurs mœurs, leur culture, leur comportement socio-économique, leurs succès ou leurs échecs dans l’épreuve.

Depuis l’explosion industrielle, le cours des choses a été inversé, et c’est l’humanité, de plus en plus exigeante, qui modifie, à ses dépens, l’ordre de la nature.

 Le territoire de la France rassemble à lui seul toutes les caractéristiques matérielles du développement de la population qui l’habite.

L’Histoire de la vie sur Terre enseigne que les grandes civilisations, chronologiquement, ont d’abord été fluviatiles, naissant sur les rives du Nil, du Tigre et de l’Euphrate, du fleuve Jaune, du Gange, et outre-Atlantique, du Rio Grande. Puis, elles se sont épanouies autour des mers étroites, celle d’Oman, la mer Jaune, la Méditerranée, les Caraïbes ; enfin, autour des océans, l’Indien et l’Atlantique hier et aujourd’hui, demain, le Pacifique, le plus étendu d’entre eux.

De même, la géomorphologie de l’Europe géographique explique le rayonnement prolongé de ses peuples. En zone tempérée, l’Europe, isthme occidental de la masse terrestre euro-asiatique est la zone du monde où l’eau et la terre sont le plus étroitement imbriqués, avec les îles, les presqu’îles, les péninsules, les caps et les mers intérieures et aussi avec des fleuves tranquilles, navigables, quadrillant l’espace terrestre comme si la nature avait voulu faciliter la vie, susciter là les mouvements et les échanges.

Et la Grèce au littoral déchiqueté, au vaste domaine insulaire, est la portion d’Europe où l’eau et la terre sont les plus confondues, l’influence civilisatrice de la mer apportant ses bienfaits à la terre mais exigeant d’elle un surcroît de technicité, superflu sur le sol. À cette association de la terre et de la mer, la Grèce doit sans doute la prodigieuse avance de sa civilisation.

Dans ses Problèmes de géographie humaine, Albert Demangeon avait décrit la France… « comme une vieille nation, mélange subtil des apports de la nature, sur un espace déterminé, et des hommes vivant sur ce même espace, la France résultant d’une mutuelle et permanente réaction de l’espace et de la vie durant près de deux millénaires ». Il en est ainsi, à des degrés divers, des populations assez structurées pour engendrer un État gérant la fraction d’espace terrestre exploitée par des hommes résolus à vivre ensemble en formant une nation.

Albert Demangeon

Albert Demangeon

Mais l’espace terrestre, sinon le temps, met en évidence, vues par l’homme, les aberrations de la nature relatives à l’inégale répartition des ressources matérielles, donc aussi, humaines.

Dès que l’homme a été capable de tirer du sol une part de ses ressources, de les accumuler, de les défendre en érigeant des frontières, la crainte de carences alimentaires et la comparaison des différentes conditions d’existence ont lancé les plus démunis à l’assaut des ressources qui leur manquait. Et ce furent les guerres pour l’espace nourricier, pour la sécurité ensuite, la suprématie enfin. En quête du « mieux-vivre », les peuples se sont aussi rassemblés en nations, à la fois pour se défendre, et pour attaquer.

Pour les Anciens, l’espace géographique compris entre le Rhin et l’Atlantique, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et la Manche s’appelait déjà « Gallia ». Bien que sommaires, les notions de géographie de l’époque avaient été suffisantes pour définir les limites naturelles du territoire, et décider, à quelques débordements près, de l’étendue de la Gaule. Ainsi, dès l’Antiquité, la morphologie du territoire avait confusément assigné aux diverses populations qui allaient s’y installer, d’étendre leur domaine jusqu’à ses limites naturelles.

Diverses et nombreuses ont été ces populations. Les Celtes d’abord, probablement venus de l’est européen pour se fondre avec les autochtones – dont on ne sait guère ce qu’ils furent – pour former le peuple gaulois. Du sud vinrent les Grecs, qui fondèrent Massilia, et les Romains, de l’est, les Frances, et, au début du Vème siècle, les Barbares ou semi-Barbares venus de l’est, la plupart fuyant, eux-mêmes, les Huns.

Au sud encore, les Musulmans s’emparèrent du littoral méditerranéen, remontèrent le Rhône tandis qu’ils contrôlaient la Méditerranée occidentale et ses îles. Leur intervention déplacera vers le nord le centre politique de la France et mettra un terme à la Lotharingie, créée par le traité de Verdun, les trois fils de Lothaire se partageant cet éphémère royaume. Mais, au nord les Vikings attaquaient les côtes de la France, et par son réseau fluvial, pénétraient loin sur ses terres. Il fallait leur céder la Basse-Seine, devenue la Normandie.

Gallia

À ces vagues d’assaillants et aux vastes migrations de populations visant leur installation en France, allaient succéder, durant des siècles, les guerres faites à la France, Londres, Madrid, Vienne, avant Berlin, menaçant son existence en tant que nation souveraine.

Cette menace quasi permanente, « tous azimuts » dirait-on aujourd’hui, est à l’origine de trois caractéristiques successives du pouvoir politique en France :

Dans une première phase, les chefs de guerre sont devenus chefs d’État :

-Ce fut le cas de Clovis, chef franc, fils de Childéric, qui soumet les Wisigoths, chasse les Alamans, repousse l’envahisseur au-delà du Rhin, élimine la menace burgonde, triomphe des Goths et rallie à lui la Bretagne. Seule la Bourgogne demeure hors du royaume de France.

-Et aussi le cas du fils de Charles Martel, Pépin le Bref, père de Charlemagne, héritier direct de la victoire de Poitiers sur l’envahisseur musulman. Il obtint du pape Étienne II qu’il lui donnât l’onction de l’huile sainte à Saint Denis, inaugurant ainsi la royauté de droit divin.

-Et encore le cas du comte Eudes, qui défendit victorieusement Paris assiégée par les Normands et que Charles le Gros n’avait pas su protéger. Les grands seigneurs hissèrent Eudes sur le pavois, le proclamant roi à Compiègne. Et Eudes était le grand-père de Hugues Capet. Autre innovation, celui-ci assura la continuité du pouvoir en faisant désigner de son vivant son futur souverain, son fils Robert.

Clovis

Clovis Ier

La seconde phase a été celle des souverains rassembleurs :

-Dagobert qui ramena la Bourgogne dans le giron du royaume.

-Philippe Auguste qui s’empara de l’Artois, du Vexin normand, de l’Anjou, du Maine, de la Touraine et de la Bretagne, alors possession de la couronne d’Angleterre.

-Louis IX. Si le roi d’Aragon renonçait au Comté de Toulouse, le roi de France acceptait de céder ses droits sur celui de Barcelone, au-delà des Pyrénées, ne laissant aux Plantagenêts que la Guyenne. La sagesse du souverain accordait, déjà, à la France l’une des premières places en Europe.

-Philippe IV le Bel magnifia l’État, donnant à la France les rudiments d’une administration solide et créa l’embryon des futurs États généraux.

-Charles VII reprit la Normandie aux Anglais et aussi la Guyenne. La guerre de Cent ans se terminait sur une ultime victoire française : l’envahisseur d’outre Manche ne conservant que Calais.

-Louis XI créa en France une armée permanente dotée largement de l’arme nouvelle : l’artillerie, et manœuvra diplomatiquement pour saper l’autorité du duc de Bourgogne. Sa mort devant Nancy permit au roi de France de reprendre la Bourgogne et la Picardie.

Philippe IV Le Bel

Philippe IV le Bel

La troisième phase a été celle des souverains centralisateurs.

La France royale, enfin géographiquement identifiée à la Gaule antique, il restait à lui donner en Europe la place éminente que ses richesses naturelles et sa nombreuse population lui assignaient. C’est à quoi vont s’employer durant deux siècles les souverains centralisateurs, François 1er en tête, imposant l’usage du français sur toute l’étendue du territoire, tenant tête, avec des fortunes diverses, aux ambitions de Charles Quint, et châtiant le connétable de Bourbon qui, passé dans le camp ennemi, avait tenté de s’emparer de Marseille à la tête de troupes étrangères.

Mais la querelle religieuse et, à l’intérieur, près de 40 ans d’hostilités, allaient à nouveau menacer l’unité nationale, affaiblir l’autorité royale, et faire le jeu des voisins de la France : Angleterre, Allemagne, Espagne.

Henri IV releva le défi : reconstruire la France déchirée par la guerre civile. Il inaugure une période dont l’Histoire offre peu d’équivalent : durant plus d’un siècle, une succession ininterrompue de souverains et d’hommes politiques œuvrant continûment pour la grandeur de leur pays. Tous les écoliers connaissent – ou du moins connaissaient – ces binômes de grands administrateurs que furent Henri IV et Sully, Louis XIII et Richelieu, Anne d’Autriche et Mazarin, Louis XIV et Colbert.

Jean Bodin, dans sa République publiée en 1576, avait donné à la Monarchie sa doctrine, précédant ainsi Thomas Hobbes, qui outre-Manche, tempérait l’indispensable pouvoir absolu d’alors, non pas seulement par le respect de la loi divine mais aussi le consentement tacite des représentants de la population.

Jean Bodin traité de la République

Jean Bodin

Pour la France, ce fut le « Grand Siècle ». Mais après avoir franchi tant d’obstacles, triomphé de tant d’adversaires et souffert tant de maux.

La question se pose : pourquoi cet acharnement à occuper cette terre de France et, de nos jours, à en défaire l’État ? Même muette une carte géographique répond à la question. Regardez la France :

Un promontoire où, sur ses rivages, ne peuvent que venir aboutir et s’installer les peuples de la masse euro-asiatique orientale fuyant l’aridité des terres, la sévérité du climat ou la dureté des mœurs. Un long littoral donnant accès aux ressources de la mer et au nord, à l’ouest, au sud, accès au monde extérieur, un littoral partiellement réchauffé par le Gulf Stream.

À l’intérieur, un relief modéré formant un cadre naturel comme si la morphologie de la croûte terrestre avait voulu tracer les contours d’une future nation. Une proportion très élevée de terres fertiles aux dispositions et à la nature assez diverses pour élargir au maximum la gamme des produits de la terre. Des fleuves navigables judicieusement répartis pour ne léser aucune portion du territoire. Ils l’alimentent et forment des moyens de circulation unissant entre elles les différentes régions du pays.

Enfin un climat tempéré et d’abondantes précipitations dues à la forte influence océane s’exerçant en France sans aucune barrière naturelle.

Depuis la fin de la glaciation, ce territoire a été largement occupé par l’homme. Quatre siècles avant l’ère chrétienne, 7 millions y auraient vécu. Au début du XIVe siècle, il comptait plus de 20 millions, alors que les Iles britanniques n’en abritaient que 3,5 millions.

Et en 1800, à la veille du grand déclin démographique, les Français étaient, à neuf millions près, aussi nombreux que les Russes, plus nombreux que les habitants de l’empire des Habsbourg.

Braudel l'identité de la France espace et histoire

Mais l’ère industrielle n’a pas favorisé la France, relativement pauvre en ressources énergétiques, alors que la consommation d’énergie décidait du développement industriel, donc économique. Le recours à l’énergie nucléaire a laissé entrevoir une solution, au moins partielle, au problème posé par la pénurie d’énergie, clé du développement.

Momentanément, au cours des années 1970, le gouvernement français l’avait compris. Depuis, les campagnes de l’étranger, la démagogie dominante à l’intérieur, et la puissance des intérêts pétroliers, risquent de perpétuer la coûteuse dépendance énergétique de la France. Elle n’en demeure pas moins la plus belle et la plus hospitalière des régions du monde, et l’admirable patrimoine que lui laisse sa grandeur passée attire la pratique. La perspective de la voir devenir le plus grand musée du monde ne semble pas déplaire à ceux qui la gouvernent.

Dans une large mesure, l’histoire de la France, c’est aussi l’histoire de l’affrontement entre les forces décentralisatrices et les évidents avantages de la centralisation.

Ou bien le territoire est politiquement parcellisé, que ce soit par la féodalité, les démarches de l’étranger ou les passions de la politique intérieure, ou bien l’unité confère au pouvoir, en principe au profit de toute la collectivité nationale, la puissance qui lui permet, dans l’indépendance, d’assurer à la nation la sécurité, la prospérité et le rayonnement.

Les Capétiens ont réussi en trois siècles à vaincre la fragmentation féodale, reprenant, en les additionnant, les parcelles de ressources et de pouvoir dispersées sur le territoire. C’est cette quête d’unité qui conduisit à l’échec la tentative des Plantagenêts de fonder un royaume de part et d’autre de la Manche.

Hugues Capet

Hugues Capet.

Si, aux sources de notre Histoire, les Druides avaient créé en Gaule un embryon de patriotisme, des siècles d’épreuves donneront à ce patriotisme politico-religieux une forme concrète, le droit divin l’emportant sur le droit public.

La guerre de Cent ans terminée, l’épreuve avait été si rude que les trois ordres, le clergé, la noblesse, le peuple, non seulement se soumirent au pouvoir renaissant mais s’accordèrent confusément pour lui laisser le champ libre.

Les Constitutions successives des régimes politiques qui succédèrent à la monarchie, avaient toutes retenu la leçon des cruelles épreuves de la nation en affirmant l’indivisibilité de la République.

Celle de 1958, modifiée en 1962, n’a pas empêché, bien au contraire, les abandons de souveraineté qui provoquent la dislocation de la nation et l’émiettement du pouvoir, sanctionnant et amplifiant le recul de la souveraineté de l’État.

Les techniques de la communication accélérant et amplifiant les échanges financiers et commerciaux, un fort pouvoir centralisateur eût été seul en mesure de tempérer les excès de l’économie de marché, naturellement plus soucieuse de rendement financier que de social.

Manifeste pour une Europe des peuples

C’est alors que la mondialisation donne la priorité à l’économique aux dépens du politique. A contre temps, le gouvernement de la France a renoncé à exercer dans le cadre constitutionnel les pouvoirs régaliens qu’il détient. Le voici incapable de veiller à l’intérêt de ses ressortissants, privé qu’il est des moyens de gouverner. Il ne peut plus, au profit des Français, conduire les finances, l’économie, l’industrie, l’action sociale, la diplomatie et les armes de la France.

La France obéit aux ordres de Bruxelles, s’incline devant l’économie de Francfort, engage ses forces sous commandement étranger, n’a plus de monnaie nationale, plus de frontières, de moins en moins d’industrie, de plus en plus de mainmise étrangère sur les activités de production qui lui restent, plus d’industrie d’armement ; elle ploie sous le faix de strates politico-administratives beaucoup trop nombreuses qu’elle crée pour diluer davantage encore les pouvoirs de l’État dont la faiblesse encourage la parcellisation du territoire et le réveil de nationalismes désuets. La « Construction européenne » exige la « déconstruction » préalable de la France.

Il lui avait fallu dix siècles d’efforts, de sang et de larmes, mais aussi de succès politiques et militaires pour devenir une puissance.

Il aura suffi de trente années de gestion politique fantaisiste, dont la mémoire des responsables devra, un jour, rendre compte devant le tribunal de l’Histoire, pour défaire cette prodigieuse construction humaine qu’a été la France.

Général Gallois Devoir de véritéLa France sort-elle de l'histoire

Références originelles de l’article : Pierre-Marie Gallois, « De la nation en général, et de la France en particulier », 18 octobre 2003.