PEDRO SANCHEZ A LA TETE DE L’EXECUTIF ESPAGNOL : UN GOUVERNEMENT A CONTRE-COURANT ?

Un cabinet consensuel
Le 2 juin dernier, Pedro Sánchez est devenu président du gouvernement espagnol à la suite d’une motion de censure couronnée de succès contre Mariano Rajoy. Ce dernier a été mis en minorité par une coalition très hétéroclite de 180 députés sur 350, dont seulement 84 élus socialistes, soutenus dans leurs manœuvres politiques par Podemos et ses alliés régionaux ainsi que les nationalistes basques (PNV, Bildu) et les séparatistes catalans (PDeCAT, ERC). Les conservateurs du Parti populaire ont voté contre, tout comme les centristes de la formation Citoyens.
Septième chef de l’exécutif de notre voisin ibérique depuis l’entrée en vigueur de la Constitution de 1978, Sánchez ne dispose pas des coudées franches pour appliquer les mesures qu’il avait pourtant annoncées lors du dépôt de la motion de censure et a déjà dû renoncer à plusieurs de ses projets, à l’instar de la réforme du financement des communautés autonomes ou de l’abrogation des dernières lois travail votées sous l’impulsion de son prédécesseur au palais de La Moncloa et de sa ministre de l’Emploi et de la Sécurité sociale, Fátima Báñez.

Les sujets de débat, voire d’affrontement avec les autres forces parlementaires (y compris de gauche), mais aussi avec les dirigeants régionaux ne risquent pas de manquer dans les mois à venir. Dans les faits, nul ne sait si le gouvernement Sánchez pourra tenir jusqu’aux prochaines élections générales, prévues pour le premier semestre 2020, ou s’il doit demander à Philippe VI la dissolution anticipée des Cortes. Bien entendu, les nationalistes basques (qui ont abandonné Mariano Rajoy à la fin du mois de mai dernier et ont ainsi permis à la motion socialiste d’aboutir) lui ont promis une alliance fidèle jusqu’à la fin de la législature, mais beaucoup d’événements peuvent encore survenir d’ici deux ans, que ce soit à l’intérieur de l’Espagne ou en dehors de ses frontières.
Pour le moment, dans l’objectif d’établir les consensus les plus larges possible, Pedro Sánchez s’emploie à multiplier les décisions à portée symbolique, depuis l’exhumation du corps de Francisco Franco (actuellement enterré au mausolée du Valle de los Caídos, non loin de Madrid) jusqu’à de nouvelles lois sur l’égalité salariale entre hommes et femmes en passant par l’accueil des 320 migrants montés à bord de l’Aquarius. Il faut dire qu’en la matière, le chef de l’exécutif dispose d’une opinion publique largement favorable. Les manifestations féministes du 8 mars dernier ont connu un immense succès en Espagne avec des millions de personnes dans les rues des principales villes du pays. C’est justement pour prendre acte de ces mobilisations que Sánchez a nommé un cabinet très féminin, avec 65 % de femmes, dont plusieurs à des postes-clés (vice-présidence, Défense, Administrations territoriales, Travail, Économie, Finances, etc.).
Sur la question migratoire, les sociaux-démocrates espagnols n’ont que peu d’opposition : aussi bien la gauche que la droite ont salué l’accueil de l’Aquarius dans le port de Valence le 17 juin dernier. L’extrême droite est aujourd’hui résiduelle outre-Pyrénées et son principal représentant, le parti Vox, devrait emporter au mieux un à deux sièges aux Cortes aux prochaines élections — ce qui serait déjà un exploit pour lui.

Pourtant, tant sur le plan intérieur qu’extérieur, le gouvernement Sánchez semble nager à contre-courant des évolutions que nous avons connues ces dernières années. Au risque d’être emporté par la vague ?

La problématique catalane : un retournement de veste en règle ?
Alors qu’il était le principal parti d’opposition, le PSOE a soutenu, aux côtés de Citoyens, l’application de l’article 155 de la Constitution espagnole, qui vise à suspendre temporairement l’autonomie d’une région espagnole en cas de grave manquement aux lois en vigueur ou d’action manifestement contraire à l’intérêt national. Le 27 octobre 2017, le Sénat de notre voisin pyrénéen votait ainsi la mise en œuvre de cette disposition constitutionnelle par une large majorité absolue. Il existait certes des différences sur l’ampleur de la suspension en question, puisque les socialistes refusaient par exemple toute intervention de l’État dans la CCMA, corporation de la radio-télévision régionale publique catalane, connue pour être une simple courroie de transmission de l’indépendantisme. Néanmoins, en tant que chef de l’opposition, Pedro Sánchez n’a pas hésité à défendre la légalité espagnole.
De la même façon, il a eu des mots très durs contre le nouveau président de la Généralité de Catalogne, Joaquim Torra, affirmant qu’il était une sorte de « Le Pen espagnol ». Il faut dire que ce personnage est connu pour ses interventions ouvertement xénophobes contre les autres Espagnols, aussi bien dans la presse que sur les réseaux sociaux. Il s’agit aussi d’un nostalgique de l’Estat Català, organisation séparatiste fondée en 1920 et orientée très à droite, et de Daniel Cardona, sécessionniste mort en 1943 et admirateur de Benito Mussolini.

Pourtant, une fois arrivé au pouvoir, au début du mois de juin, Pedro Sánchez semble avoir dans une grande mesure retourné sa veste. Il s’est ainsi rapidement montré favorable à une négociation avec la Généralité et a nommé un membre du Parti des Socialistes catalans (PSC), Meritxell Batet, au poste de ministre des Administrations territoriales et de la Fonction publique. Cette femme politique est connue pour des positions plutôt favorables à une autonomie encore plus poussée de la Catalogne — ce qui, dans la pratique, entraînerait des inégalités toujours plus intolérables entre citoyens et territoires espagnols. En réalité, par la déclaration de Barcelone, cosignée en juillet 2017 par le PSOE et le PSC, Pedro Sánchez annonçait déjà la teneur des mesures qui se dessinent aujourd’hui. Il s’agissait de tenter de mettre en place un « fédéralisme asymétrique » dans le pays, c’est-à-dire d’aller plus loin dans la décentralisation de l’Espagne en faisant plus de concessions à la Catalogne (et au Pays basque).
Les dernières rumeurs en date font état des propositions suivantes : renforcer les investissements de l’État dans les infrastructures catalanes (alors que la communauté autonome est déjà particulièrement bien dotée dans le domaine, souvent au détriment d’autres régions espagnoles) ; transférer de nouvelles compétences à la Généralité (en lui donnant par exemple une autonomie judiciaire et fiscale quasi totale) ; l’autoriser à marginaliser plus encore l’espagnol, langue maternelle majoritaire des Catalans, au profit du catalan ; transférer vers les prisons catalanes les anciens responsables séparatistes placés en détention provisoire (et qui pourront bénéficier sur place de grands privilèges puisque c’est Barcelone qui gère son propre système pénitentiaire).

Du point de vue indépendantiste, il ne s’agirait en réalité que d’une nouvelle étape dans la longue marche vers la sécession, car aucune des concessions faites par l’État espagnol depuis les années 1970 n’a permis de calmer les ardeurs indépendantistes ou de satisfaire les exigences toujours plus éhontées des dirigeants régionaux. La question se pose : à quoi ont accepté de renoncer les autorités sécessionnistes en échange de ces nouveaux cadeaux ? En fait, rien. Joaquim Torra et son entourage ont été très clairs à ce sujet : ils n’abandonneront pas la mise en œuvre de l’indépendance de la communauté autonome. De la même façon, la Généralité ne cessera pas de soutenir (que ce soit moralement, financièrement, matériellement ou médiatiquement) toutes les organisations qui font le coup de poing (parfois de manière violente, mais toujours dans l’opacité) en faveur de l’indépendance : Comités de Défense de la République, Assemblée nationale catalane, Òmnium cultural, etc.

Or, la radicalisation du mouvement indépendantiste depuis 2012 a entraîné une incompréhension totale de la part des Espagnols et un sentiment plus que justifié de leur part (et aussi de la part des Catalans unionistes) d’être méprisés, bafoués et relégués à un second plan dans la question territoriale. Si Pedro Sánchez est aujourd’hui bien obligé de tenir les promesses peu avouables qu’il a faites aux partis indépendantistes pour que ces derniers le soutiennent lors de la motion de censure du mois de juin, la majeure partie des citoyens espagnols ne l’entend pas de cette oreille. La montée en force de la formation Citoyens, qui s’est jusqu’à présent montrée la plus intransigeante concernant le défi indépendantiste, le traduit aussi bien à Barcelone que dans d’autres régions du pays. Par un jeu de miroir, la chute des intentions de vote en faveur de Podemos, dont les responsables sont au contraire conciliants avec l’indépendantisme, en témoigne à sa manière.
Mois après mois, les sondages d’opinion réalisés par le Centre des Études sociologiques (organisme public en charge de l’analyse de la société espagnole) démontrent que les citoyens de notre voisin ibérique sont de plus en plus favorables à une recentralisation de l’organisation territoriale de leur nation. Ils étaient 9 % à soutenir un État central fort et une suppression des communautés autonomes en 2005, mais 20 % en février 2018. Au contraire, les partisans d’un statu quo dans le domaine ont entamé une chute significative : 51 % en 2005, 36 % en février 2018.

Il est plus qu’improbable que le gouvernement Sánchez puisse réformer la Constitution espagnole durant ce qui lui reste de législature. Il lui faudrait en effet l’aval majoritaire du Sénat, lequel est dominé par les conservateurs, qui s’opposeraient à toute nouvelle cession aux séparatistes. Par ailleurs, des modifications constitutionnelles de cette ampleur appelleraient probablement un référendum sur la question et le PSOE ne serait pas du tout certain de pouvoir l’emporter. Il est donc manifeste que, dans le domaine, Pedro Sánchez est à contre-courant des évolutions politiques et électorales des dernières années.

Pedro Sánchez, grand défenseur de l’Union européenne… seul contre tous ?
À la chute du cabinet de Mariano Rajoy, certains naïfs, notamment en France, s’étaient réjouis en estimant que l’Espagne allait suivre une politique sinon eurosceptique, au moins plus eurocritique que ce qu’elle avait démontré jusqu’alors. Il faut dire que l’ancien chef du gouvernement avait été un allié fidèle d’Angela Merkel en Europe du Sud et s’était montré, en tout cas en apparence, obéissant et très orthodoxe sur le plan économique et budgétaire.

C’est pourtant très mal connaître le PSOE que d’avoir pu imaginer un seul instant qu’il allait défendre des mesures à l’encontre des consignes bruxelloises. Il existe un profond consensus pro-européen au sein des quatre grandes formations politiques espagnoles (PSOE, PP, Citoyens, Podemos), lesquelles sont soutenues en ce sens par les nationalistes basques et les séparatistes catalans. Depuis l’entrée de l’Espagne dans la Communauté économique européenne, en 1986, les sociaux-démocrates sont même les meilleurs garants de l’européisme dans le pays. Aucun des trois présidents du gouvernement socialistes depuis 1977 (Felipe González, José Luis Rodríguez Zapatero et Pedro Sánchez) n’a démenti cette idée.
Lors de l’annonce de la composition de son cabinet à la presse, le nouveau chef de l’exécutif a d’ailleurs insisté sur le fait que l’Europe était la nouvelle patrie de l’Espagne et son horizon indépassable. Pour rassurer Bruxelles sur ses intentions, il a nommé à des postes-clés des personnalités liées à l’Union européenne ou favorables à la rigueur budgétaire. Josep Borrell, président du Parlement européen de 2004 à 2007, a été choisi à la tête d’un ministère des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération. Nadia Calviño, qui était depuis 2014 directrice générale du Budget auprès de la Commission européenne, a hérité du Ministère de l’Économie et de l’Entreprise. Quant à María Jesús Montero, ministre des Finances, elle a été la championne de la rigueur budgétaire durant ses années de conseillère régionale andalouse aux Finances (2013-2018), permettant à la communauté autonome de ne pas sortir des clous définis par le gouvernement central.
Le consensus politique sur la question n’est au demeurant que le reflet d’un consensus social. Selon une étude menée en 2018 par l’Institut royal Elcano et la fondation Diálogo, qui œuvre pour l’amitié franco-espagnole, 62 % des Espagnols ont une opinion positive de l’Union européenne (contre 15 % qui en ont une image défavorable).

À l’occasion du premier Conseil des ministres qu’il présidait, Pedro Sánchez a confirmé par écrit aux membres de son cabinet que leur mission était de respecter les engagements financiers et budgétaires acquis par l’Espagne auprès des institutions communautaires. Pour sa première visite officielle à l’étranger, le nouveau chef de l’exécutif a choisi la France, le président Emmanuel Macron étant très proche de lui en matière européenne et économique. Il a ainsi rompu avec la tradition créée par Felipe González qui voulait que la première rencontre avec des dirigeants étrangers pour un chef de l’exécutif espagnol fraîchement élu se fasse au Maroc.
Madrid s’est placée sans ambages aux côtés de Paris et Berlin suite à l’accord de Meseberg et cherche à pousser plus loin le fédéralisme européen en matière d’immigration, de finances ou de budget.

En ce sens, le jeune président du gouvernement espagnol semble aller à contre-courant de ce qui se passe au sein de l’UE. Le Brexit a porté un coup très rude à l’organisation, mais la contestation gagne de plus en plus de terrain : l’Italie et son gouvernement eurocritique ne sont pas sur la même ligne ; aux Pays-Bas et en Suède, les forces d’extrême droite conquièrent l’électorat et ne cachent plus leur hostilité à l’égard de Bruxelles ; le groupe de Višegrad, qui a son propre agenda, fait régulièrement parler de lui ; en Allemagne, l’AfD et l’aile droite de la CDU font pression sur Angela Merkel pour fermer les vannes de l’immigration et se montrer encore plus intransigeante vis-à-vis de l’Europe du Sud, etc.

Emmanuel Macron apparaît en fait comme le seul véritable partenaire de Pedro Sánchez (peut-être avec António Costa, Premier ministre du Portugal) pour mener à bien ses desseins européistes. Nul ne sait si ce nouveau cabinet espagnol résistera longtemps. Les élections européennes, régionales et municipales de 2019 seront un premier test décisif pour les sociaux-démocrates de notre voisin ibérique. Dans tous les cas, les élections générales de 2020 montreront ce que les Espagnols désirent véritablement.
Néanmoins, le PSOE emprunte aujourd’hui le chemin inverse par rapport à certaines tendances lourdes au niveau national et international. Il ne suppose aucune solution de continuité réelle avec le gouvernement Rajoy et partage au contraire des convictions profondes avec l’ancien dirigeant : l’Union européenne est la seule perspective envisageable pour l’Espagne ; la coopération supranationale est un objectif à moyen et long terme ; les sociétés avancées se doivent d’être ouvertes dans tous les domaines ; la décentralisation est un processus sans aboutissement concret, mais qui a pour vocation de se renforcer sans discontinuer.
Il ne faut donc se faire aucune illusion sur le fond de la politique qui pourra être menée par Pedro Sánchez dans les mois et années à venir. Ses coups de communication et sa belle allure ne sont que des paravents qui masquent mal un renoncement profond à la souveraineté nationale et à la justice économique. Nous en savons déjà quelque chose en France.

Nicolas Klein

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