« Nos ancêtres les Arabes ? » par Jean-Gérard Lapacherie

avril 15, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Nos ancetres les arabes

A propos du livre de Jean Pruvost, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Lattès, 2017

Le titre de ce livre parodie la formule « nos ancêtres les Gaulois » de l’historien républicain (et honoré par la IIIe République), Ernest Lavisse (1842-1922), que la doxa gauchiste et, en conséquence, l’auteur très engagé de Nos ancêtres les Arabes tiennent pour l’inventeur du très nauséabond roman national. D’ailleurs, dans l’introduction de son livre, Jean Pruvost prend pour cible Lavisse, non pas l’historien, qui avait une conception toute positiviste de l’histoire (critiquer ce positivisme est hors de portée d’un lexicologue), mais l’auteur de manuels scolaires intitulés Histoire de France et destinés aux élèves des différents cours (élémentaires, moyens, supérieurs) de l’école primaire d’alors. Dans le manuel du Cours élémentaire, Lavisse utilise une tout autre formule : « Autrefois, notre pays s’appelait La Gaule et les habitants les Gaulois. Notre pays a bien changé depuis lors et nous ne ressemblons plus guère à nos pères les Gaulois ». Rien dans ces lignes n’est exact et tout y est a-historique : c’est de la morale pour enfants de huit ans ou, comme on voudra, du formatage idéologique, grande spécialité de l’école actuelle, cette école du désastre, qu’a justement façonnée M. Pruvost et dont, dans cinquante ans, tout le monde se gaussera plus cruellement encore que M. Pruvost ne se gausse de l’école de la République. C’est dans un article d’un Dictionnaire pédagogique que Lavisse évoque « nos ancêtres gaulois » : « Faisons-leur [aux élèves de l’école primaire] aimer nos ancêtres gaulois et les forêts des druides ». Ces mots anodins deviennent le « ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête ». Il faut vraiment être sot pour asseoir sur des bases aussi tenues et fragiles une démonstration présentée comme solide et définitive. Peu importe. L’invention des ancêtres gaulois est une réponse que la gauche et les républicains ont opposée à partir de la première moitié du XIXe siècle aux certitudes qu’a assénées pendant des siècles la noblesse d’avoir pour ancêtres les Francs. Le courage a été de choisir comme ancêtres les vaincus pour combattre ceux qui croyaient descendre des vainqueurs ou de préférer les autochtones ou les indigènes, fussent-ils d’anciens vaincus, aux conquérants étrangers. Il est vrai qu’au XIXe siècle l’Histoire offrait une revanche inespérée aux descendants des vaincus. Que peut-on conclure de cela ? Rien : en tout cas, aucune des leçons qu’en tire M. Pruvost.

Quelle est sa thèse ? La langue française compte un nombre limité de mots (deux ou trois centaines) de la langue de ceux qui sont ou seraient les ancêtres des Français, c’est-à-dire de mots ayant leur origine dans les langues celtes qui ont été parlées sur les vastes territoires qui s’étendent à l’ouest du Rhin, alors que les mots arabes ou prétendument arabes ou que M. Pruvost affirme de façon aventurée être d’origine arabe sont beaucoup plus nombreux : « Que la langue arabe vienne en troisième position après l’anglais et l’italien [comprendre : parmi les langues auxquelles le français a emprunté son vocabulaire] a de quoi surprendre [M. Pruvost veut sans doute écrire étonner] ». Certes. Mais M. Pruvost dissimule deux faits majeurs. On comprend pourquoi : ils infirment sa thèse.

Le premier fait se rapporte à ce dont est faite une langue. Le lexique (mais une langue ne se ramène pas au seul lexique) ne comprend pas seulement les mots que recense M. Pruvost. En français, il y en aurait environ cent mille : sans doute davantage. Mais le français compte aussi des millions de noms, propres à des réalités singulières et uniques : noms de villes et de villages, de cours d’eau, de montagnes, de collines, de vallées, etc. dont beaucoup sont plus anciens que la langue française elle-même. Pour beaucoup, ce sont des mots celtes ou celto-ligures ou gaulois, comme on voudra. Or ce patrimoine, inscrit dans la langue, a été hérité, souvent sans que les Français en aient conscience ou s’en étonnent, des lointains ancêtres que les idéologues progressistes leur ont attribués. Le moins que l’on puisse en dire est que ces millions de noms propres ne doivent rien aux Arabes ou à la langue que ceux-ci, par le fer et le feu, ont imposée à des centaines de peuples divers…

Le second fait est que la plupart des mots dont M. Pruvost affirme de façon inconsidérée qu’ils sont arabes ou d’origine arabe sont d’une tout autre origine. La langue française les a empruntés à l’italien ou aux dialectes de l’Italie, dont le vénitien, au catalan, à l’espagnol, au grec byzantin, pas à l’arabe. Chacun d’ailleurs peut le vérifier en se reportant aux dictionnaires étymologiques ou à la rubrique Etymologie et histoire des entrées café, sucre, alcool, algèbre, orange, artichaut, zéro, aubergine, abricot, chiffre, algorithme, etc. du Trésor de la Langue française, que l’on peut consulter librement sur la Toile. Il suffit de taper sur le site ATILF le mot recherché dans la fenêtre idoine et de cliquer deux ou trois fois pour que la lumière de la connaissance dissipe les ombres de la prétendue science de M. Pruvost. Certes, ces langues ont emprunté ces mots à l’arabe, mais ce ne sont pas des mots arabes : les Arabes les ont empruntés à d’autres langues, au sanscrit, à l’égyptien, aux dialectes berbères, à l’araméen, au chaldéen, au persan, au grec byzantin et aux autres langues disparues ou en voie de disparition des peuples innombrables que les Arabes ont soumis par la force. A qui, sinon aux militants socialistes de chez Gauchiste and Co, peut-on sérieusement faire croire que les Arabes, les Arabes historiques, ceux de la Péninsule arabique, qui ont imposé leur langue à des centaines de millions d’êtres humains, cultivaient dans les sables et les pierres de leurs déserts les pastèques, le coton, les artichauts, les abricots, les oranges, le café, le sucre, etc. et que ces soudards analphabètes spécialisés dans les razzias se jouaient des équations au deuxième degré, etc. ? Qui peut gober une pareille fable : « Tous les domaines de l’existence […] rappellent les mots arabes que nous utilisons, qu’il s’agisse de la flore, de la faune, des parfums et bijoux, de l’habitat, des transports, de la guerre, des couleurs, des fêtes, de la musique, des lettres et des arts, des religions, etc. » ?

Le socialiste Pruvost fait de l’idéologie, comme le dévoilent les nous, notre, eux (leur) du titre. Qu’il fasse, à titre personnel, des Arabes ses ancêtres, libre à lui ; mais de grâce, qu’il épargne aux Français ses sottises idéologiques. De fait, l’idéologue qui gîte dans le linguistique entonne l’hymne, ressassé depuis des siècles par les dévots, de la grandeur inégalée et inégalable de la civilisation arabe, de ses découvertes, de ses inventions, des pas de géant qu’elle fait faire à l’humanité tout entière, sauf aux pays conquis et soumis, qui sont des ruines. Comment expliquer qu’avec des médecins aussi célèbres que ceux qu’auraient suscités la révélation coranique l’espérance moyenne de vie dans les pays conquis n’ait jamais progressé pendant des siècles et que la population des pays arabes ou des pays conquis par les Arabes ait diminué dans des proportions importantes ? Ces médecins savaient-ils autre chose que l’horoscope ou les remèdes de bonne femme ? Evidemment, les lecteurs de M. Pruvost ont droit à la modulation de la même chanson de geste : à Ibn Sinna, qui n’était pas arabe, et à Ibn Rouchy ou Averroès, le qadi de Cordoue qui appliquait férocement la loi islamique et condamnait sans pitié ni commisération des malheureux à la décapitation et des malheureuses à la lapidation. De la philosophie grecque, qu’il condamnait dans sa quasi totalité, Ibn Rouchdy ne retenait que les techniques formelles de la rhétorique et de la logique, qui ne contredisent en rien (et pour cause) des vérités coraniques. Les belles lumières que voilà ! M. Pruvost est le digne continuateur de MM. Bouvard et Pécuchet.

Avant d’exercer dans l’université, M. Pruvost a été nommé par le pouvoir politique de 1983 Inspecteur de l’Éducation nationale, puis il a dirigé un des ces sinistres IUFM mis en place par la « loi Jospin » du 14 juillet 1989, dont l’objectif affiché a été d’en finir avec l’école de la République, avec la connaissance, avec le savoir. Il compte donc parmi ces Assassins de l’Ecole que dénonce le livre d’une rédactrice en chef de L’Obs, Mme Carole Bourjon. C’est un pur idéologue et, comme les membres de cette caste, il ne prend aucune distance critique par rapport à son objet, il ne procède à aucun examen libre : il patauge dans la complaisance onctueuse. L’arabe est une langue de conquérants, la langue d’un vaste empire constitué par le fer, le feu, les assassinats, la terreur. Quelle grandeur à cela ? Dans quatre ou cinq siècles, il se trouvera des Pruvost qui démontreront la grandeur d’Al Qaïda ou du Djihad islamique ou de l’Etat islamique en se fondant sur des citations de leurs innombrables thuriféraires. Toutes les langues des pays que les Arabes ont conquis sont détruites ou disparaissent : c’est un vrai génocide linguistique. Or, il se trouve qu’un linguiste, tout confit en dévotion arabo-islamique, ne ressent aucune commisération pour ces langues effacées, alors qu’une des raisons d’être de l’activité linguistique est de sauver les langues menacées. Il est un phénomène langagier que la complaisance de M. Pruvost dissimule, à savoir les centaines de mots arabes qui sont en usage en français depuis quelques décennies : djihad, charia, imam, aïd, ramadan, Allah akbar, Coran, koufar, takfir, tabligh, Achoura, sourate, etc. sans parler des traductions malhonnêtes de mots arabes, tels que martyr pour désigner des tueurs, protégés pour désigner ceux qui sont contraints, pour rester en vie, de se soumettre à la loi islamique, etc. ou l’imposition du très valorisant musulman qui désigne un titre à la place du mot neutre mahométan, qui était un pur désignateur…

Au XIXe siècle, les républicains ont choisi parmi tous les ancêtres possibles, imaginaires ou réels, avérés ou fantasmés, les vaincus et les colonisés. Il y a plus de dignité à choisir comme ancêtres des vaincus plutôt que des vainqueurs et des autochtones qui ont perdu leur pays plutôt que des conquérants. Pruvost n’a pas cette dignité : lui, il choisit tout de go les conquérants arabes : toujours du côté du manche…  Ce compte rendu aurait donc été plus pertinent, s’il avait été intitulé, une parodie en appelant une autre, « Nos ancêtres les collabos ou ce que nous, socialos, nous devons aux collabos ». Il aurait assez bien résumé le tropisme actuel des média, du monde de la culture, de l’université, etc.