Nicolas Klein, « Espagne : la crise ou les crises ? »

Nicolas Klein, actuellement doctorant en espagnol à l’université d’Aix-Marseille, est agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon. Il s’est spécialisé dans l’histoire, la culture et l’actualité du monde hispanique, tout particulièrement de l’Espagne. Il est par ailleurs un auteur régulier de la revue « Perspectives Libres ».

          La crise économique qui sévit en Espagne depuis 2008 est de notoriété publique. Elle est presque aussi célèbre que celle qui affecte la Grèce et les mêmes enseignements lapidaires et moralisateurs en ont été tirés par une grande partie des médias français : un pays qui « vit au-dessus de ses moyens », dans l’insouciance d’une prospérité sans fondement solide, assis au-dessus d’un volcan qui prend la forme d’une bulle spéculative, ne peut que finir par imploser et se retrouver face à la réalité la plus crue. Si l’Espagne partage des caractéristiques avec la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Italie ou même la France, la crise qu’elle subit a des particularités frappantes, car elle semble désormais gangréner tout le pays, touchant tous les aspects de la vie individuelle et collective des Espagnols. Il est difficile de rendre intelligible la situation espagnole, tant sa complexité est proverbiale – l’écrivain portugais José Saramago disait au sujet de cette nation qu’elle était un « mal de tête ». Au-delà du discours sur « la » crise en général, il convient de rappeler brièvement quels sont les principaux aspects de cette situation – en d’autres termes, quelles sont les différentes crises espagnoles.

          La première de ces crises, c’est bien entendu la crise économico-financière, avec ses conséquences sociales. Nos médias nous ont largement abreuvés d’images et de commentaires à ce sujet, en exploitant à peu près toutes les manifestations : un chômage de masse qui concerne encore plus de 21 % de la population active au début de l’année 2016 ; une augmentation rapide de la dette publique (qui devrait dépasser les 100 % du produit intérieur brut en 2016 et 2017), conséquence à la fois d’un surendettement privé et d’un déficit public chronique ; un mécontentement des citoyens face à la cure d’austérité appliquée par les gouvernements successifs, qu’ils soient de gauche ou de droite ; une émigration des jeunes diplômés vers des eldorados le plus souvent chimériques mais parés de toutes les qualités, etc.

          À cette crise économico-financière vient se greffer une crise politique, avec la remise en cause de la politique traditionnelle et notamment du bipartisme organisé au profit du Parti socialiste ouvrier espagnol et du Parti populaire. L’irruption dans le champ médiatique et électoral de Podemos (gauche « radicale ») et de Citoyens (centrisme libéral), avec le succès que l’on connaît aux élections locales, régionales et générales, en est une des manifestations. L’annonce régulière de scandales de corruption, qui affectent l’essentiel des grands partis à égalité, avec leur ribambelle de noms connus, de sommes détournées et de petits arrangements entre amis a largement contribué au discrédit d’une classe politique incapable, aveugle et insensible.

       Dans cette tourmente politique, même la monarchie semble ne pas avoir été épargnée : la crise espagnole prend une tournure institutionnelle plus large. Les frasques sentimentales et cynégétiques de Juan Carlos, puis la mise en examen de sa fille, l’infante Christine, ex duchesse de Palma de Majorque, et de son gendre, Iñaki Urdangarin, ancien joueur de handball, ont jeté l’ombre sur un monde, celui de la famille royale, qui avait longtemps joui d’une popularité sans faille et d’une réputation d’exemplarité. Seuls la reine Sophie mais aussi le prince Philippe (devenu depuis lors roi sous le nom de Philippe VI) et son épouse Letizia ont su conserver une bonne image. L’abdication du vieux monarque fatigué, perclus de problèmes de santé et sentant son trône vaciller, a permis de sauver la monarchie, qui a retrouvé un large degré d’acceptation dans la société espagnole.

          Au-delà du problème monarchique, c’est l’échafaudage politico-institutionnel mis en place durant la transition démocratique (1975-1982), après la mort de Francisco Franco, qui est l’objet de nombreuses critiques. Les propositions de réforme de la constitution de 1978 ne sont pas rares, même si aucune d’entre elles ne jouit d’un réel consensus, et ceux qui veulent tout simplement changer de constitution font aussi entendre leur voix.

          Ce problème institutionnel a trouvé son illustration dans la montée du séparatisme catalan, sur lequel il y aurait beaucoup à dire. La volonté d’Artur Mas, puis de son successeur à la tête de la Généralité de Catalogne, Carles Puigdemont, de se séparer du reste du pays au nom de la « liberté », du « droit à l’autodétermination » et de la « démocratie » n’a reculé devant rien : ni le mensonge, ni la manipulation, ni la propagande, ni les pressions de toute nature, ni l’intimidation, ni le viol systématique de la loi, ni la violence symbolique ou physique, etc. Les autorités indépendantistes ont su à merveille s’appuyer sur une importante minorité agissante, stipendiée par un pouvoir régional aux abois, dans un contexte économique particulièrement morose pour la Catalogne, afin de donner l’illusion d’un mouvement de masse.

          Ces faiblesses intérieures se sont doublées d’une baisse très nette d’influence auprès des institutions européennes, qui étaient pourtant censées être le grand projet commun des Espagnols à partir de 1986 et de l’intégration du pays à la Communauté économique européenne. Sur le plan international, l’Espagne a aussi vu remise en cause son influence économique, politique et culturelle en Amérique latine, parfois à juste titre, parfois de façon bien plus contestable, avec l’arrivée sur l’échiquier de certains mouvements au Venezuela, en Bolivie, en Équateur ou en Argentine.

          Ces multiples crises ont abouti à ce qui est peut-être la grande crise espagnole, la seule vraie grande crise qui affecte profondément le pays : une crise morale et idéologique, nourrie par un capitalisme déliquescent, dont les racines sont bien plus anciennes que le déclenchement de la crise de l’euro. Depuis plusieurs siècles, les Espagnols ont une image désastreuse de leur propre pays, forgée à la fois par plusieurs « dissidents » historiques (depuis Bartolomé de las Casas jusqu’à Antonio Pérez) mais aussi (et surtout) par une hostilité et un mépris séculaires venus des principales nations occidentales (dont la France). La crise débutée en 2008 semble confirmer, après une courte euphorie d’une dizaine d’années, que l’Espagne ne pourra jamais échapper à ses vieux démons et qu’elle est condamnée à n’avoir aucune place et aucune utilité en Europe et dans le monde. Le portrait apocalyptique qui est fait de la crise espagnole en France ou dans d’autres pays tend à renforcer ce tableau pessimiste, d’autant plus qu’il est intéressé.

          L’on peut parler, au moins dans le cas français, d’une véritable hispanophobie médiatico-culturelle, au sens premier du terme : une peur de l’Espagne, du fait espagnol, attaché à la décadence, au marasme économique, à l’archaïsme politique et technologique, à l’insignifiance culturelle (en dehors de quelques espagnolades de plus ou moins bon aloi) et à l’inexistence diplomatique et géopolitique. Les médias français, à la fois miroirs et relais d’influence, projettent sur notre voisin pyrénéen nos propres fantasmes de déclin, exagérant tous les traits les plus sombres, exhibant les effets de la crise plutôt que de les expliquer et de les nuancer. L’ignorance de la plupart des Français sur l’Espagne était déjà abyssale ; elle est devenue insondable.

          Résoudre les différentes crises de l’Espagne, venir à bout de cette crise morale fondamentale exigerait du temps, des efforts infinis, un personnel politique apte et intelligent et des décisions radicales. Une telle tâche est titanesque, bien qu’elle ne soit pas irréalisable.

          Y parvenir demandera toutefois de rompre définitivement avec les racines du mal, qui sont à la fois économiques et idéologiques. Il faudra mettre fin aux petits pactes politiques, aux préoccupations purement politiciennes ou à l’irrespect flagrant de la volonté générale des Espagnols. Ce dernier passe le plus souvent par des alliances entre partis qui, hier encore, ne daignaient même pas se parler mais qui, aujourd’hui, entrent en coalition dans le seul but d’occuper le pouvoir. Le Parti populaire et le Parti socialiste ouvrier espagnol en sont des exemples, bien entendu, mais ni Podemos, ni Citoyens, ni même de petites formations comme la Gauche unie ne peuvent prétendre donner la leçon. Les âpres négociations pour la formation d’un gouvernement, qui ont débuté en janvier 2016, montrent à quel point le monde politique espagnol est entré dans une phase terminale de déliquescence dont Pablo Iglesias, Albert Rivera ou Alberto Garzón ne sont pas des pourfendeurs mais des manifestations.

          Il s’agira aussi de cesser de culpabiliser les Espagnols et de vouloir détruire chaque jour leur foi dans leur pays. Leur faire croire, comme Mariano Rajoy ou José Luis Rodríguez Zapatero avant lui, que tous les problèmes économiques de l’Espagne sont de leur fait et que ni l’euro, ni les institutions européennes n’y sont pour quelque chose est d’une bêtise criminelle. Renforcer leur croyance irrationnelle dans le projet européen, favoriser directement ou indirectement la montée des nationalismes périphériques et la désagrégation de l’Espagne, prétendre établir çà et là des « musées des horreurs du colonialisme espagnol », condamner tout le passé national de façon indistincte, etc. : ces attitudes sont aussi délétères et condamnables. En ce sens, Podemos, Citoyens, la Gauche unie et bien d’autres ne sont pas les médecins au chevet d’une Espagne convalescente, les sauveurs armés du bon remède, mais des métastases d’un cancer généralisé.

          Car, au fond, tous ces hommes politiques de seconde zone, avec leur « baume de Fierabras » tout droit sorti des meilleures pages de Don Quichotte, illustrent chacun à sa manière la crise fondamentale de l’Espagne : celle du parti de l’extérieur. Dans la lutte séculaire qui oppose, à la manière des slavophiles et des occidentalistes russes, les tenants d’une voie ibérique et ceux d’une voie européenne, ceux-ci ont clairement gagné la bataille dans les années 70-80. Mais leur victoire a été une défaite pour l’Espagne, qui a dès lors toujours préféré l’Autre fantasmé à sa propre essence, se diluant dans un magma européiste, atlantiste et capitaliste qui dissoudra toutes les nations, la France, l’Allemagne ou les États-Unis inclus.

          Ce retour vers une voie ibérique impose au minimum l’abandon du « projet européen » dans toutes ses manifestations et un recentrement sur l’espace méditerranéen (avec un tropisme vers le monde arabo-musulman), atlantique et pacifique. Les réformes et les ruptures à mener à bien sont très nombreuses et il ne s’agit pas ici de les détailler, mais d’en affirmer l’impérieuse nécessité, car l’Espagne n’est pas à sa place sur le continent européen et elle ne le sera jamais. C’est son identité profonde, à cheval sur plusieurs mondes (Europe mais aussi Afrique, Amérique latine, espace pacifique, etc.), qui nous le rappelle sans cesse. À charge pour les Espagnols d’en prendre conscience.

– Nicolas Klein –

Un commentaire pour “Nicolas Klein, « Espagne : la crise ou les crises ? »”

  1. F. Rodríguez :

    Dans le mille. Effectivement, une floppée de sinistres imbéciles corrompus jusque dans l’âme, tout droit sortis de Don Quijote. Relisons Quevedo, dirais-je à mes compatriotes, du moins ceux qui savent… »Miré los muros de la Patria mía… »

    Il y a tant à faire, à refaire et surtout à défaire.

    Merci pour votre article.

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