« Négationnisme d’Etat », par Jean-Gérard Lapacherie

A la fin du mois de juin 1940, Georges Bernanos, alors réfugié au Brésil, a publié dans le quotidien Correio da Manha de Rio de Janeiro un article intitulé « La Capitulation de la France », dont voici un extrait :

« Mon pays n’est déjà plus libre. Nous ne prétendons nullement excuser les fautes passées, mais les crimes d’aujourd’hui ou de demain, s’il s’en commet, ne devront pas être portés au compte de notre peuple, voilà ce que je veux dire. Une moitié de la France est occupée par l’ennemi, les voix qui nous viendront de là seront toujours les voix de l’ennemi, l’ennemi n’y laissera parler que ses complices ».

Bernanos conclut à l’innocence des vaincus. Cette juste conclusion est complètement oubliée depuis près d’un demi-siècle. C’est même la conclusion inverse qu’imposent les hommes politiques et les fonctionnaires chargés d’écrire l’histoire, dès qu’ils ont décidé de réviser le sens de la tragédie de 1940.

Pourtant, les Français qui, à compter du 17 juin 1940, ont dit NON au péril de leur vie et au mépris de leur tranquillité ou de leur carrière n’ont cessé de répéter que Vichy n’était pas la France. Ainsi, le 24 mai 1941, à l’occasion de l’Empire Day britannique, Albert Guérin, qui présidait le Comité des Français Libres d’Argentine, a écrit dans un texte que publie le Buenos Aires Herald :

« Seule parmi les combattants de la Liberté, elle [la Grande-Bretagne] est restée debout. Seule, elle se bat pour tous. Se haussant jusqu’à elle, les gouvernements des peuples terrassés lui font une garde d’honneur. Ils sont tous là : ceux de Tchécoslovaquie, de Pologne, de Belgique, de Hollande, de Norvège, de Grèce. Ils sont tous là. Oui, tous sauf un […] Tous, sauf le gouvernement du pays des hommes de la Marseillaise, de la Marne et de Verdun ! Oui, tous sauf Vichy ! Mais Vichy n’est pas la France ! C’est cela, une fois de plus, amis britanniques, larmes eux yeux, que je suis venu vous crier Vichy n’est pas la France ! Jamais la France n’aurait déserté le combat, trahi ses amis, ses alliés. Vichy n’est pas la France ! La France est celle qui prend les armes à vos côtés et que Vichy condamne à mort […] ».

C’est ce message qui sera repris deux mois et demi plus tard dans la page 1 « Vichy n’est pas la France » du Bulletin Radio-Presse du Comité De Gaulle d’Argentine (2 août 1941).  Vichy no fue Francia (Vichy n’était pas la France) est le titre que l’historienne Carmen Pelosi a donné à un ouvrage richement documenté qu’elle a publié sur les relations entre la France et l’Argentine de 1939 à 1946 (Buenos Aires, Nuevohacer, 2003). Les fonctionnaires de l’histoire et les hommes politiques devraient lire cet ouvrage, mais il semble que cet effort soit hors de leur portée.

Le 12 septembre 1942, est publié en première page, dans le Bulletin d’Information de la France Libre de Montevideo, un article intitulé « Chasse à l’homme ». Il est signé d’Albert Guérin. C’est une des rares protestations publiques écrites contre les persécutions raciales et les rafles de juifs :

« Ils ont osé ! Ils ont osé violer sur la terre de France le droit d’asile ! Ils ont osé violer les droits des juifs égaux aux droits des chrétiens, aux droits des athées, aux droits de l’Homme ! Ils ont osé ça chez nous ! Dans la Patrie qui proclama la Liberté dans la Fraternité, ils ont osé ! Et Pétain Laval ont laissé faire ça ! Est-il encore un Français digne de ce nom, digne de notre histoire qui puisse considérer ces hommes comme les maîtres de notre pays ? Est-il encore un Français qui consente à obéir à ces prisonniers ou à ces criminels ?  Le Boche casqué, botté, sanglé se livre à la chasse chez nous. A la chasse à l’homme. Il a lâché ses meutes de chiens sur les juifs français, les empêchant de fuir de la zone occupée, tandis qu’à Paris – à Paris ! capitale d’humanité – il a fait la battue, la battue à l’homme désarmé, comme en Forêt Noire, il faisait la battue au sanglier ou au cerf. 20 000 juifs poursuivis furent parqués au Vélodrome d’Hiver.  Dans notre Vel d’Hiv où le peuple aux jours heureux de la Liberté se réunissait pour demander plus de justice, plus d’humanité. Il y avait là pêle-mêle des juifs ayant combattu pour la France, des dénaturalisés de Vichy, des étrangers, des hommes séparés de leurs gosses, de leurs femmes ; ils furent entassés dans des wagons à bestiaux et le 14 juillet (le 14 juillet, oh sadisme) dirigés en Pologne pour, esclaves, y travailler au triomphe d’Hitler […] ».  

Question insolente : en septembre 1942, que disaient ou que faisaient ceux qui, après la guerre, ont été présentés sans vergogne comme les grandes consciences de la France ? Mitterrand, Sartre, Beauvoir, etc. ?

A la fin de l’année 1942, tout était dit sur les crimes commis en France, sur les coupables de ces crimes, sur les complices des criminels, sur ceux qui les avaient approuvés et sur ceux qui s’étaient tus…

La révision a commencé à la mort du général De Gaulle et pendant les années 1970,  quand les derniers Français libres ont été écartés de la vie politique, intellectuelle et culturelle, au profit des descendants de ceux qui faisaient carrière à Vichy ou des nostalgiques honteux de l’Etat français. Elle a consisté à faire porter sur la France (le pays, la nation, l’entité nommée France) et sur les citoyens de ce pays la responsabilité de crimes commis par une puissance étrangère aidée par des gouvernants de rencontre que le peuple n’a pas choisis. Au lieu que quelques milliers d’individus répondent de ce qu’ils ont fait et décidé, c’est 66 millions de citoyens qui doivent en répondre. Ils sont innocents, les voilà coupables, non pas coupables de quelque chose, coupables transitivement en sorte, mais coupables intransitivement, coupables par essence ou par nature, métaphysiquement coupables, coupables d’exister ou de continuer à exister, alors qu’ils devraient être enfouis dans les poubelles de l’histoire. L’accusation et la révision qui permet cette accusation récurrente sont la pire des saloperies qui soit infligée à un peuple.

Dans les années 1990, le révisionnisme s’est mué peu à peu en négationnisme et même en négationnisme d’Etat, lequel a consisté à enfouir dans les poubelles de l’histoire la France Libre, les Français qui ont dit NON, ceux qui sont morts pour laver l’honneur de la France et pour restaurer les libertés publiques, les écrivains comme Bernanos, Romains, Caillois, Supervielle, Ocampo, Asturias, Vercors, etc. qui ont essayé de rendre sa liberté à la littérature que les occupants avaient encagée…

Les diffuseurs de ce négationnisme sont à la tête de l’Etat. Chirac en 1995, Hollande hier, aujourd’hui Macron. Le 16 juillet 2017, on a entendu deux discours antinomiques lors de la commémoration de la Rafle du Vel d’Hiv. Le Premier Ministre israélien, qui n’est pas connu pour son amour de la France, a remercié publiquement les Français qui avaient aidé de nombreux juifs à fuir la zone occupée et les avaient sauvés d’une mort horrible, le chef de l’Etat Français, lui, a fait porter ces mêmes crimes sur la seule France et sur les seuls Français, comme si Vichy était la France. Aux oubliettes De Gaulle, Guérin, Bernanos, Caillois, Michelet, la 2e DB, Leclerc, De Lattre, Juin, l’Armée d’Afrique, Bir Hakeim…

Le négationnisme a pour conséquence d’effacer la responsabilité de la puissance d’occupation. Elle imposait sa volonté aux vaincus, voilà les vaincus hissés au niveau des vainqueurs : ce sont les seuls vainqueurs.  L’Allemagne peut fêter l’événement en faisant s’entrechoquer les chopes de bière. La voilà déchargée de la responsabilité d’une partie des crimes qu’elle a commis. Il est vrai que la raison du plus fort est toujours la meilleure : c’est ce que prouvait un poète du XVIIe siècle. La superpuissance ouvre ou ferme les robinets des crédits, emprunts, aides, allocations, etc. dont la France en faillite a besoin, ne serait-ce que pour payer les fonctionnaires…  Alors, on se couche, on se prosterne, on nie : ce n’est pas vous, ni vos parents, ce sont les Français…

La responsabilité de Vichy aussi est effacée. Tous les crimes commis en France par les Allemands entre 1940 et 1945, avec ou sans la complicité du régime de Vichy, sont portés au seul débit de la France, qui n’en peut mais, et des Français qui n’étaient pas nés en 1945.  Entre 1940 et 1944, les notables de Vichy considéraient qu’ils étaient la France et même qu’ils étaient les seuls à être la France. 70 ans plus tard, les fonctionnaires de l’histoire et des chefs de l’Etat leur donnent raison : Vichy est tout et tout est Vichy, le colonel Motor n’étant qu’un imposteur. Il est vrai que l’heure est à Bono, Rihanna, Bern, Arditi, l’abruti qui nique sa mère, etc., devenus les maîtres penseurs de l’Etat français.

Les négationnistes poursuivent tout autre but que la vérité. Ce qui, selon les sociologues bourdivins, caractérise la France depuis un siècle ou deux, c’est la stabilité des élites. Elles se reproduisent et sont relativement étanches. Autrement dit, les élites d’aujourd’hui, celles des media, de la politique, des affaires, de la haute fonction publique, de l’université, etc. sont les mêmes que celles d’hier ; ou, dit en termes plus clairs, les élites actuelles descendent en ligne directe de celles qui ont mené la France à l’abîme de 1940 à 1944. Ceux qui accusent la France et les Français de crimes contre l’humanité sont les petits-enfants de ceux qui les ont commis ou qui les ont autorisés. On comprend la hâte de ces élites qui, parvenues aux affaires, De Gaulle mort et les derniers combattants de la France Libre près de mourir, s’empressent d’effacer ces taches au front de leur famille et d’en souiller les Français et la France :

« Ce n’est pas nous, ni notre famille, disent ces notoires, montrant du doigt le peuple, les laissés pour compte, les sans-dents, les humiliés et les offensés, c’est vous ; c’est vos enfants ! »

Les mains et la conscience lavées, ils peuvent passer aux affaires sérieuses : argent, pouvoir, sinécures, désinformation, manipulation de symboles. En faisant porter sur la France et les Français la responsabilité de leurs turpitudes ou celles de leurs parents, ils se guindent tout au sommet de la hiérarchie, non pas des races, comme le faisaient leurs grands-parents, mais des morales.

Jean-Gérard Lapacherie

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