« Misère de la sociologie » par Jean-Gérard Lapacherie

février 12, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Jean-Pierre Le Goff

Jean-Pierre Le Goff, La Fin du village, Gallimard, 2012

Jean-Pierre Le Goff analyse « en sociologue » la « société » que forment ou formeraient, depuis un siècle ou plus, les habitants de Cadenet, chef-lieu de canton du Vaucluse, qui compte plus de 4000 habitants aujourd’hui. « La Fin du village » a ou aurait un sens généralisable et qui peut être étendu à la France, comme l’indiquent et le sous-titre du livre « une histoire française » (laquelle est aussi « une histoire de la France »), et l’exergue, qui est extrait d’un ouvrage de Charles Péguy, L’Argent, publié en 1913. Cet exergue assez long se termine par « Je dis : Nous avons connu un peuple que l’on ne reverra jamais ». C’est aussi ce que croit Le Goff un siècle plus tard. Il a connu à Cadenet un peuple qui n’est plus. Un vieux peuple de Provence, soudé par d’étroits réseaux de vieilles solidarités, qui définissent « le village », a disparu et n’est plus qu’une nostalgie.

Ces analyses présentent un vernis de vérité pour la seule raison qu’elles sont l’énième resucée des thèses romantiques et hégéliennes qui servent de béquille aux « sciences » de la « société ». Ce maquillage écaillé fait très vite place à la vérité du livre, c’est-à-dire au faux. La population de Cadenet, chef-lieu de canton construit entre la Durance et le massif du Luberon, à l’entrée du pays d’Aigues, a doublé depuis 1946. Les chiffres (plus de 4000 habitants aujourd’hui, 2000 en 1900) interdisent d’en faire un village. En 1900, ce n’était d’ailleurs pas un village, mais un gros bourg. Autrement dit, l’ouvrage porte un titre trompeur : le village n’est pas fini, parce que, de village, il n’y a jamais eu. Ou plutôt, si M. Le Goff a choisi ce titre, c’est qu’il définit le village de façon singulière, non par le chiffre de la population, ni par l’absence de telle ou telle fonction administrative, Cadenet disposant d’un bureau de poste, de plusieurs débits de tabac, d’une perception, d’écoles, d’un marché, d’un collège, d’une brigade de gendarmerie, d’une coopérative viticole, etc. et ayant abrité dans un passé récent de nombreux ateliers d’artisans et d’une petite industrie de vannerie, mais de façon « symbolique » ou tout « idéologique » par l’existence de fortes solidarités entre les familles et, à l’intérieur d’une même famille, entre les différents membres qui la composent. Ce qui caractérise ces solidarités, c’est le partage et l’échange. Tout cela est résumé par la maxime énoncée par un électricien communiste : « si j’ai besoin de toi, tu me rends service ; si tu as besoin de moi, je te rends service ». Les habitants de Cadenet se seraient mutuellement rendu des services, comme autrefois dans les vrais villages, quand une corvée était décidée pour réparer un chemin, reconstruire un pont, nettoyer la fontaine, etc. ou au moment de la moisson, quand, pour que la location de la batteuse dure le moins de temps possible, chaque paysan bénéficiait de l’aide de ses voisins et la moisson était terminée en une journée ou une demi-journée. L’électricien qui énonce la maxime sur les services échangés la définit comme le fondement du communisme : C’est ça, le vrai communisme ! Et il regrette que Cadenet aie perdu ses solidarités anciennes. Attardons-nous un instant sur cette illusion – car c’en est une – dont se nourrit Jean-Pierre Le Goff. Un service rémunéré est source de progrès. Rémunérer un maçon pour les travaux qu’il effectue, c’est faire circuler l’argent et payer des impôts ; le maçon rémunère à son tour un mécanicien pour réparer son camion et lui fait payer l’impôt ; le mécanicien achète des légumes au paysan ; le paysan paie des impôts ; les impôts servent à faire fonctionner les services publics ou à rendre effective la solidarité envers les plus pauvres. L’échange « gratuit » est de l’hypocrisie. Certes, il semble moral, mais la moraline de surface cache la pire des avarices. Un service gratuit, c’est n’avoir rien à payer, ne pas sortir de son argent, ne pas en faire profiter les autres, c’est conserver et thésauriser, etc. Voilà ce qu’est ce « communisme » de village et l’on comprend pourquoi, partout où il a été appliqué, il n’a produit que de la misère pour tous et des privilèges pour nantis.

Dans cet ouvrage, Jean-Pierre Le Goff enfonce quelques portes qui ont été ouvertes il y a fort longtemps. La première de ces portes est la sociabilité provençale, étudiée par deux historiens, Maurice Agulhon et Michel Vovelle, qui ont montré comment les Provençaux, majoritairement légitimistes, royalistes, catholiques jusque dans les années 1830 et 1840, avaient basculé, à partir du coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, dans le camp républicain, anticlérical, « révolutionnaire », et cela parce que les vieilles règles de sociabilité avaient trouvé dans les « cercles républicains » des lieux où elles se sont maintenues et renouvelées, alors que quelques isolats sont restés légitimistes, royalistes, catholiques – par exemple le Comtat Venaissin, les Alpilles, la Camargue. Le Bar des Boules de Cadenet, par l’évocation duquel commence le livre de Jean-Pierre Le Goff, illustre à merveille la persistance dans la seconde moitié du XXe siècle de cette sociabilité provençale et républicaine.

Dès les années 1950, Henri Mendras a choisi comme objet d’étude « la fin des paysans », peu à peu remplacés par des agriculteurs et, dans les villages et bourgs, par de nouvelles populations rurbaines. Ce fait de civilisation, avéré, étudié dans tous ces aspects, parfaitement « documenté » comme on doit désormais dire, est devenu classique depuis près d’un demi-siècle. Jean-Pierre Le Goff s’en fait l’écho évidemment. Cela révèle la « nature » ou « l’essence » des sciences sociales. Le livre est fait de cinq grandes parties et de vingt-huit chapitres, composés chacun de six à huit « paragraphes », pourvus d’un titre et développant un sujet ou un thème – par exemple « des étrangers dans un pays compliqué » (p 414-416) ou « un communisme de village (76-79)… Les cinq parties ont pour titre « communauté villageoise et peuple ancien », « la fin d’un monde », « le nouveau monde », « le village bariolé », « grandir et vieillir à Cadenet ». Elles déclinent tous les poncifs de la sociologie, enquêtes d’opinion ou de terrain et témoignages suscités. Tout se passe comme si le travail d’un sociologue consistait à trouver dans l’objet qu’il « étudie » des illustrations des grands thèmes traités par les confrères depuis x années. Autrement dit, il part des dogmes et il recherche dans la réalité des traces de ces dogmes. C’est l’opposé d’un travail que l’on pourrait qualifier de « scientifique ». M. Le Goff croit faire de la science ; il analyse en militant la « situation » à la lumière de la ligne du parti, ligne qui éclaire l’action politique et met en lumière le réel. Ce n’est en fait que la justification de la ligne. Au terme de sa « recherche », il retrouve les présupposés qu’il nourrissait avant de commencer ses enquêtes, d’autant plus facilement qu’une des sources qu’il utilise sont les bulletins municipaux, dont on sait à quel point ils sont contrôlés par le parti dominant.

Est-ce à dire que toute science est impossible ? Non, évidemment. Il est un livre qui le prouve et qui, hasard ou non, traite à peu près du même sujet que celui de Le Goff et cela dans un vrai village du Vaucluse, et non dans un bourg rurbain, un vrai village de moins de 800 habitants en 1951 et qui se trouve à moins de 30 kilomètres de Cadenet : c’est le village de Roussillon, nommé Peyrane dans le livre en question, à savoir de Laurence Wylie, Un village du Vaucluse (Gallimard, 1968 et 1979 ; édition originale, Village in the Vaucluse, Harvard University, 1959). Dans ce livre, Laurence Wylie adopte le point de vue d’un étranger (il est américain) et un point de vue étranger, celui du « Huron » de Voltaire. Il n’est pas le Persan à Paris, mais un intellectuel égaré au milieu de paysans ou de ruraux laborieux. Les habitants de ce village du Luberon ont été observés avec froideur et curiosité au tout début des années 1950 comme s’ils étaient, non pas des « sauvages », mais comme des objets d’étude. En saisissant le réel, la réalité, les choses, les faits, Wylie a écrit un chef d’œuvre ; Le Goff a pondu un pensum, en égrenant les idées reçues de la sociologie, qu’illustrerait, comme par magie, le cas de Cadenet.  Le sociologue porte sur ce bourg le regard familier d’un familier : il aurait pu écrire exactement les mêmes généralités, avec un accent plus ou moins « pointu », de n’importe quel bourg du Hainaut, du Jura, du Béarn, du Pays Gallo, du Perche, du Limousin, du Gers, du Languedoc, des Corbières. Au CNRS, il est un spécialiste des sciences de la société, c’est-à-dire de quelque chose qui est tout, sauf de la science, et dont l’objet, la « société », tient du dahut des blagues de potaches. Ils sont des milliers comme ça en France à faire des « sciences sociales » aux crochets des pauvres et des travailleurs. Ce qui donne une idée assez juste de l’ampleur du désastre dans lequel s’abîment ces « sciences », c’est que Jean-Pierre Le Goff est le moins sectaire, le plus éclairé, le moins obtus de tous les spécialistes de sciences sociales établis en France. Les sociologues ne se contentent pas du trente-sixième dessous ; ils veulent tomber plus bas encore, sans doute pour atteindre le zéro absolu. Pourquoi remonteraient-ils à la surface, puisque les citoyens sont assez stupides pour les entretenir du berceau au tombeau ?