Mai 68, le grand carnaval parisien (II)

– La revendication de « la liberté sexuelle » a été le déclencheur
– De jeunes révolutionnaires devenus de vieux notables ou la loi de fer de l’oligarchie

 

III. – LA REVENDICATION DE « LA LIBERTÉ SEXUELLE » A ÉTÉ LE DÉCLENCHEUR
Examinons maintenant brièvement la chronologie des événements qui ont précédé mai 68. L’Université de Nanterre comptait 12 000 étudiants, dont la plupart venaient des quartiers ouest de Paris. Seulement 1 500, principalement des provinciaux, étaient installés dans les résidences universitaires. Depuis quelques mois, cette Université connaissait un climat de troubles croissants, les garçons réclamant notamment un accès libre aux chambres des filles.
Le 8 janvier, François Missoffe, ministre de la Jeunesse et des Sports du Gouvernement de Pompidou, inaugurait dans les lieux la nouvelle piscine. Un étudiant libertaire allemand, Daniel Cohn-Bendit, saisit cette occasion pour l’apostropher : « J’ai lu votre Livre blanc sur la jeunesse ; en 300 pages, il n’y a pas un mot sur les problèmes sexuels des jeunes ». Le ministre Missoffe répond en substance : « Si vous avez des problèmes de ce genre, je vous conseillerais de plonger dans la piscine ». « C’est une réponse digne des Jeunesses hitlériennes », s’indigne Cohn-Bendit et le bref face à face lui donne immédiatement une grande popularité.
En mars de la même année, un groupe d’étudiants de gauche occupe la tour administrative de la Faculté de Nanterre et crée le Mouvement du 22 mars, une organisation qui compte initialement 145 étudiants anarchistes, situationnistes, trotskistes et maoïstes. Daniel Cohn-Bendit est aussitôt chargé de diriger le groupe qui en appelle à la fin de la guerre du Vietnam, revendique la suppression des cours routiniers et hiérarchiques et, surtout, demande une fois encore la possibilité pour les garçons d’avoir accès aux chambres des filles dans les résidences universitaires. On ne sait si l’opinion des filles avait été préalablement sollicitée, mais cette revendication semble avoir été le premier déclencheur des événements.
Le 30 avril, des militants maoïstes saccagent l’exposition organisée par le Front uni pour la défense du Sud-Vietnam, une organisation nettement anticommuniste. Le lendemain, le groupe radical de droite Occident promet des représailles dans l’Université de Nanterre, bastion de la gauche. Le 3 mai, un rassemblement des étudiants d’extrême gauche de Nanterre, animé par les responsables de leurs principales organisations, réunit quelque 800 personnes à la Sorbonne. Craignant des affrontements, le recteur Jean Roche fait appel à la police qui procède à l’évacuation, violant ainsi le principe d’extraterritorialité de la prestigieuse université. Immédiatement, les syndicats étudiants de gauche (UNEF) et les syndicats d’enseignants (SNE-Sup) appellent à la grève illimitée.
Le 6 mai, les premières barricades apparaissent à Paris (il y en aura au total une soixantaine tout au long du mois). La nuit suivante, on compte déjà plus de 900 blessés légers parmi les étudiants et la police. Le 10 mai, 50 000 manifestants se rassemblent à Denfert-Rochereau pour tenter d’occuper à nouveau la Sorbonne et des affrontements se produisent dans le Quartier latin faisant plus d’un millier de blessés.
Le 13 mai, une impressionnante manifestation réunit selon les organisateurs environ 400 000 participants (170 000 selon la police). Il ne s’agit plus alors seulement d’étudiants extrémistes, mais d’une partie de la population parisienne qui réagit clairement en leur faveur. Le mouvement de rébellion étudiant prend peu à peu un caractère social. La Sorbonne est occupée et réoccupée par les étudiants rebelles. Le trotskiste Ernest Mandel, chef adjoint de la Jeunesse communiste révolutionnaire d’Alain Krivine, vient saluer « le premier territoire libéré de la République socialiste française » et la fête commence. Comme l’ont disait à l’époque, « la parole est libérée ». En fait, des discussions et des débats enthousiastes se poursuivent pendant des jours et des nuits. On assiste aussi au triomphe de la promiscuité révolutionnaire marxiste-léniniste. Des orgies se déroulent très paradoxalement devant Lénine, dont le portrait a été placé avec une ferveur toute religieuse dans la grande cour de la Sorbonne. Dans leur délire, ces étudiants ignorent le puritanisme du vrai Vladimir Ilitch Lénine, qui s’opposait aux théoriciens de l’amour libre telle Clara Zatkin. Ils préfèrent aussi oublier la réaction morale imposée par Lénine et Staline après le chaos sexuel et le déclin démographique drastique des années 1920. Ils ignorent enfin superbement les diatribes contre la décadence sexuelle des femmes bourgeoises de Jeannette Vermeersch Thorez, quand son mari, Maurice Thorez, était secrétaire général du PCF.
Lorsqu’on se réfère à cette « révolution sexuelle », proclamée par les disciples de gauche de Wilhelm Reich, il faut aussi mentionner les polémiques soulevées par les apologistes de la pédophilie. C’était le cas du romancier Tony Duvert, dont les élucubrations pédophiles ont été acclamées par la presse de gauche la plus prestigieuse, comme Le Nouvel Observateur et Libération jusqu’en 1986. Récompense suprême, Duvert a reçu le Prix Médicis, en 1973. Si Cohn-Bendit a décrit dans un livre ses expériences pédophiles, ce sont les grands noms de l’époque qui ont signé des pétitions en faveur du droit des enfants et des adultes à jouir ensemble. Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault, François Chatelet et même la pédiatre Françoise Dolto l’ont fait. Rappeler ces écrits et déclarations pédophiles (la pédophilie n’ayant rien à voir avec l’homosexualité) est aujourd’hui considéré de mauvais goût pour ne pas dire politiquement incorrect. Ceux qui s’y risquent ne manquent pas d’être insultés, cloués au pilori, accusés d’être aigris, frustrés, de promouvoir le populisme voire le retour à l’ordre moral le plus détestable. Mais les faits sont les faits. La majorité sexuelle est aujourd’hui fixée à 15 ans, peut être les musulmans désireux d’imiter Mahomet obtiendront-ils, dans une ou deux décennies, qu’elle soit prescrite à 12 ans. « On n’arrête pas le progrès » !
Le discrédit et la profanation du pouvoir se poursuivent aujourd’hui à bon rythme. Le ridicule ne tue pas. Jouant sur la fascination malsaine de leurs lecteurs, beaucoup de journalistes commentent au quotidien les vicissitudes de la vie privée de nos dirigeants politiques et médiatiques. L’exhibitionnisme, désiré et recherché par ces derniers, ne semble plus avoir de limites. La France connaissait le libertinage d’une partie de ses « élites » au moins depuis le XVIIe siècle, mais à partir des années 1960, les comportements « libérés » se « démocratisent » et deviennent pour beaucoup la norme. Une anecdote peut nous aider à comprendre ce qu’était la France austère et rigoriste d’avant la « libération sexuelle ». Un ministre de Gaulle avait eu ce que les Américains appellent en français « une affaire », en clair, une aventure ou une liaison. Au début d’un conseil des ministres, de Gaulle ne s’était pas gêné pour lui dire en langage très militaire : « Alors Monsieur le Ministre, vous avez un problème de braguette ? » À l’évidence ce qui constitue un progrès aux yeux des uns n’est pas nécessairement un progrès aux yeux des autres.
Mais revenons à notre brève chronologie des événements de mai 1968. Le samedi 18 mai, le général de Gaulle revient enfin de son voyage en Roumanie. Le lendemain, pour la première fois, il prend la parole devant un conseil extraordinaire des ministres et utilise une formule qui deviendra célèbre : « la réforme oui, la chienlit non ». Mais il ne peut pas empêcher le mouvement subversif de s’étendre. Le 20 mai, les grandes grèves commencent. Six à huit millions de Français quittent leur poste de travail : des grévistes, mais aussi des personnes empêchées de travailler.
Le samedi 24 mai, des représentants du gouvernement, des syndicats et des employeurs se réunissent au ministère des Affaires sociales, rue de Grenelle. Trois jours plus tard, le 27, ils signent les accords de Grenelle, qui prévoient une augmentation substantielle du salaire minimum. Mais les travailleurs de Renault rejettent l’accord et poursuivent la grève. Le 28, l’ensemble des organisations de gauche organisent un rassemblement au stade Charléty en présence de l’ancien premier ministre Pierre Mendès France. Les partis de gauche « institutionnels » tentent de récupérer à leur profit le mouvement social. Le lendemain, François Mitterrand se déclare prêt à prendre le pouvoir présidentiel et proclame qu’il souhaite nommer Mendès France à la tête d’un gouvernement provisoire. Erreur fatale, qui lui vaudra deux ans de purgatoire politique.
Le 29 mai, de Gaulle, partisan de la manière forte (contrairement à son Premier ministre Pompidou, qui veut négocier à tout prix), décide de quitter Paris avec sa famille pour se rendre théoriquement dans sa maison privée de Colombey-les-Deux-Églises. Mais étrangement il disparaît pendant de longues heures. Personne ne sait où il se trouve, pas même Pompidou. En fait, il est allé secrètement à Baden-Baden, centre stratégique de l’armée française en RFA, pour consulter son vieux Compagnon de la Libération, commandant des forces armées françaises stationnées en Allemagne, le général parachutiste Jacques Massu, alors célèbre pour avoir gagné la bataille d’Alger. Après avoir obtenu le soutien inconditionnel de Massu, de Gaulle retourne à Paris. Il prononce la dissolution de l’Assemblée nationale et appelle à la résistance civique. En réponse, le lendemain, une gigantesque manifestation se concentre sur les Champs Élysée (près d’un million de personnes) pour défendre les institutions. Cette réaction citoyenne signifie la fin des grèves et de la rébellion estudiantine. Le 30 juin, les élections législatives marquent l’échec de l’opposition. Les gaullistes et leurs alliés obtiennent la majorité absolue des sièges à l’Assemblée : 358 sur 485. Une victoire qui sera entachée un an plus tard par le succès du « non » au référendum sur la régionalisation, immédiatement suivi de la démission du vieux général.

 

IV. – DE JEUNES RÉVOLUTIONNAIRES DEVENUS DE VIEUX NOTABLES OU LA LOI DE FER DE L’OLIGARCHIE
Que sont devenus les principaux acteurs de la révolte estudiantine de 1968 ? Leur parcours politique ou professionnel est la plus parfaite illustration de la loi de fer de l’oligarchie. Tous voulaient, du moins en théorie, la révolution, la destruction de la société bourgeoise, l’abolition de l’aliénation de l’homme par l’homme. Mais tous, à quelques exceptions près4, comme Guy Debord, deviendront des défenseurs du système « capitaliste » ou de « libre marché » qu’ils avaient honni. Alain Geismar, secrétaire général du puissant syndicat national de l’enseignement supérieur (SNE-sup), était avec Cohn-Bendit l’une des figures emblématiques de mai 68. Maoïste virulent, il était l’un des dirigeants les plus violents du parti de la gauche prolétarienne qui sera dissous par le gouvernement. Entré dans la clandestinité, arrêté et emprisonné, il sera par la suite réintégré dans l’éducation nationale et deviendra inspecteur général de l’éducation nationale. Jacques Sauvageot, membre du PSU et vice-président de l’UNEF, syndicat d’étudiants d’obédience marxiste, a fini plus modestement directeur de l’École des Beaux-arts de Rennes.
D’autres exemples ? Denis Kessler, maoïste dans sa jeunesse, a été vice-président du MEDEF. Claude Trichet, membre du PSU, parti à gauche du Parti socialiste, a été directeur de la Banque de France et président de la Banque centrale européenne. Pierre Mazeaud, militant libertaire, a été membre du Conseil constitutionnel. Julien Dray, membre de la Ligue communiste révolutionnaire du trotskiste Krivine, a été l’un des fondateurs de SOS Racisme et député du Parti socialiste. Mélenchon, ancien trotskiste, actuel leader de la France insoumise, a été sénateur et ministre socialiste. Lionel Jospin, ancien membre du Parti communiste internationaliste, l’organisation trotskiste de Pierre Boussel, nommé Lambert, a fini Premier ministre socialiste dans un gouvernement de cohabitation avec le président Jacques Chirac. Pierre Moscovici, ancien trotskiste, a été ministre des Affaires européennes et ministre de l’Économie et est aujourd’hui commissaire européen chargé des affaires économiques et financières. Étaient également trotskistes dans leur jeunesse, le Premier ministre socialiste Jean-Marc Ayrault, le député et ancien premier secrétaire du Parti socialiste, Jean Christophe Cambadélis, et le ministre de l’Économie et directeur du FMI Dominique Strauss-Kahn5.
Les parcours politiques et journalistiques de ces nombreux anciens acteurs de 1968 expliquent pourquoi à l’heure de débattre du communisme et du marxisme, les anticommunistes sont systématiquement exclus au bénéfice de l’entre-soi, du pseudo débat entre ceux qui sont encore communistes et ceux qui ne le sont plus. En dehors du personnel politique, les médias français ont été bien sûr l’autre grand réceptacle des nombreux anciens militants de l’extrême gauche. Les « spécialistes » de la droite, de la droite radicale ou de l’extrême droite sont souvent d’anciens trotskistes. C’est le cas du journaliste Serge Faubert, de l’ancien directeur de Marianne, François Kahn, ou de l’ancien rédacteur en chef du Monde, Edwy Plenel. Parmi ces anciens trotskistes, on trouve aussi le directeur de France Télévisions, Michel Field, et le sénateur socialiste, fondateur de la revue Rouge, Henri Weber. D’autres, qui étaient hier maoïstes, comme Serge July (ancien directeur de Libération) ou Gérard Miller (psychanalyste spécialisé dans les émissions de radio et les magazines sur papier glacé), sont aujourd’hui des libéraux-libertaires. Maoïstes ou d’extrême gauche étaient également les écrivains Bernard Henri Levy, André Glucksmann et le ministre des Affaires étrangères de Sarkozy, Bernard Kouchner. Aux éditions Gallimard, la célèbre « série noire » (romans policiers) a été très tôt occupée par d’anciens membres de la LCR trotskiste tels que Didier Daeninckx et Thierry Jonquet. Enfin, le libertaire Daniel Cohn-Bendit s’est admirablement intégré dans le système qu’il disait vouloir détruire. Ancien opposant au parlementarisme, il a été conseiller municipal de Francfort et membre du Parlement européen. Coprésident du groupe des verts en Allemagne, il a enseigné aux écologistes, avec son collègue et ami Joschka Fischer (ex-chancelier), le réalisme politique en leur demandant de soutenir l’intervention armée de l’Occident en Bosnie.
La liste complète des reconversions de ces jeunes extrémistes de 1968 serait fastidieuse à énoncer. Beaucoup se sont révélés être de simples arrivistes, des Philistins modernes, fiers de l’être. Ce sont ceux qui ont prêché et sermonné les autres au quotidien durant des années. Comme l’a dit un jour Alain Krivine, éternel leader de la LCR trotskiste, parlant des ministères : « J’ai un carnet d’adresses. Quand j’appelle, on me répond… »
Les contestataires de 1968 voulaient la libération du désir, « jouir sans attaches », rompre avec le monde ancien et implanter simultanément une forme de communisme. Ils voulaient détruire, mais étaient incapables de construire. Ils ne savaient pas ou ne voulaient pas savoir qu’une société doit être structurée d’une manière ou d’une autre, que lorsqu’un mouvement est fondé sur le rejet de l’ordre établi, de la famille et du père, il ne peut pas fonctionner longtemps. La circulation des élites peut être plus ou moins grande, selon les régimes ou les systèmes, mais en dernière instance, c’est toujours le petit nombre, la minorité qui dirige, en d’autres termes, l’oligarchie.
Mélange d’idées libertaires et marxistes, la pensée des gauchistes de 1968 était plurielle et ambiguë. Mais voulant la démolition fanatique des autorités et des valeurs traditionnelles, elle a contribué à ouvrir davantage la voie de l’hyperconsommation néolibérale. En ce sens, les prétendus rebelles ou révolutionnaires sincères, qui se proclamaient anticapitalistes, ont été les cocus de l’histoire. La sensibilité libertaire était anti-productiviste et anti-technocratique alors que le marxisme et le libéralisme valorisaient le travail. Mais les libertaires et les néolibéraux avaient en commun l’individualisme et le consumérisme, et le néocapitalisme ou néolibéralisme anglo-saxon a rendu possible leur rencontre.

Arnaud IMATZ

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