L’Italie par-delà les clivages et les rivages

 

C’est un jeudi dont l’Europe se souviendra : l’Italie se dote du premier gouvernement anti-austérité européen, faisant voler en éclat le clivage droite-gauche, défiant une UE attaquée le même jour par les mesures protectionnistes américaines. Deux événements, a priori disjoints, qui peuvent en réalité se répondre.

Après 88 jours de souffrances, de faux espoirs et de tensions (1) , l’Italie se dote enfin de son nouveau gouvernement, le premier représentant une majorité des Italiens depuis 1987, le premier issu des urnes depuis 2011. Luigi Di Maio, chef du Mouvement 5 Etoiles, après avoir fait planer l’hypothèse d’une procédure de destitution contre le Président de la République pour refus inconstitutionnel de faire démarrer le nouvel exécutif, propose une alternative. En effet, Sergio Mattarella avait dit ‘non’ aux représentants de Lega-M5s pour Paolo Savona au ministère de l’économie, soupçonné de vouloir sortir l’Italie de l’Euro. Di Maio offre alors la porte de sortie : reproposer la même liste ministérielle avec un Savona placé à une charge différente.

Les deux chefs de partis Luigi Di Maio et Matteo Salvini voulaient éviter le retour aux urnes (« je ne veux pas voter en maillot de bain » avait déclaré ce dernier). Non pas qu’elles auraient été défavorables à leur coalition, bien au contraire (certains instituts les donnaient même à 90%), mais l’attaque des marchés depuis l’instabilité causée par le refus de Mattarella a été d’une telle force que l’Italie aurait pu s’enfoncer dans une crise financière gravissime (voir provoquer son défaut) si elle avait attendu de nouvelles élections (juillet ou pire, fin septembre).

 

Un gouvernement de synthèse hétérodoxe.

L’accord est donc trouvé entre les deux dirigeants (et amis) et il est piquant : Giuseppe Conte est reproposé au poste de Président du conseil et Paolo Savona est déplacé mais pas n’importe où, puisqu’il occupera un ministère taillé pour lui : les affaires européennes. Enfin, la place de ministre de l’économie, ayant déchaîné une triple tempête, politique, financière et institutionnelle depuis une semaine, est attribué à Giovanni Tria. Directeur de l’Ecole nationale d’administration et professeur d’économie politique à l’université romaine de Tor Vergata, il est loin d’être l’européiste hébété que le Président Mattarella aurait désiré : c’est lui qui avait défendu Savona pour son rapport sur une sortie technique de l’Euro en 2016, par un article dont le titre est éloquent « Je vous explique la compétition truquée en Europe qui favorise l’Allemagne » (2) . C’est d’ailleurs Paolo Savona lui-même qui aurait soufflé le nom de Tria à Di Maio et Salvini. Humour italien : si Mattarella ne voulait pas de Savona, il va donc en avoir deux pour le prix d’un.

La grande perdante dans toute cette affaire est la démocratie de l’information car les médias italiens et étrangers, coalisés contre le nom d’un homme, ont fait acte d’un terrorisme intellectuel sans précédent. Les injures et les menaces (3) envers les italiens d’une crise sans précédents se sont succédées au fil des jours, alors que depuis l’annonce du nouvel exécutif, la bourse s’est stabilisée et le spread (taux d’emprunts de l’Italie (4)) s’est écroulé. Prouvant que ce n’est pas Salvini et Di Maio qui était à l’origine de ces turbulences financières, mais bien le Président Mattarella.

Alors comment se profile ce nouveau gouvernement ? Il est un juste équilibre des programmes respectifs des deux formations politiques avec une petite majorité de noms issus des rangs du M5S (neuf et sept pour la Lega). Les deux chefs politiques s’attribuent tout deux le poste de vice-présidents du Conseil ainsi que le ministère de l’intérieur pour Salvini afin s’attaquer au problème migratoire (coûtant cinq milliards d’euros, que Rome supporte seule), et celui du travail pour Di Maio afin de commencer les grandes réformes annoncées. Les priorités sont la baisse drastique des impôts, le revenu citoyen pour toutes les familles en difficulté, la réforme des retraites (départ à 63 ans au lieu de 67), loi de moralisation, arrêt des remises de peines, loi anti-corruption, tout le programme y est. Cinq femmes sont présentes à des postes importants comme la défense ou la santé (tenu par Giulia Grillo (5), connue pour son opposition à l’obligation des vaccins), et trois portefeuilles se démarquent : un ministère spécialement dédié à la famille et au handicap (pour la Lega), un ministère exclusivement chargé de résoudre la grave situation que connaît le Sud de l’Italie et un ministère de l’environnement et de la mer, attribué à un général des carabiniers, ancien chef des gardes forestiers. L’unique point d’achoppement possible entre les deux mouvements, est le ministère des infrastructures, tenu par Danilo Toninelli, notoirement connu pour ses positions contraires à certains grands projets de travaux publics proposés dans le programme de la Lega.

C’est donc un gouvernement politique dont quatre des principaux postes sont attribués à des personnalités issues de la société civile, doté d’une ligne de relance économique, anti-austérité et au programme fort ambitieux quant aux réformes sociales. Une synthèse est opérée, et en prônant, par exemple, une nationalisation de l’eau tout en affirmant la nécessité de décloisonner le petit et moyen entreprenariat, les mots « droite » et « gauche » ne recouvrent désormais aucune signification en Italie (6).

L’Italie, troisième économie du continent, a aujourd’hui le seul gouvernement européen ayant la force politique et la légitimité de s’assoir à la table des négociations européennes et d’imposer certaines de ses vues, avec des arguments qui ne sont pas des moindres : l’Italie a plus de recettes que de dépenses, engendre de remarquables excédents commerciaux, possède l’unique tissu industriel concurrençant l’Allemagne, et affiche une dette privée tout à fait supportable (à l’inverse de sa dette publique). L’Italie n’est pas la Grèce, et lorsqu’un « too big to fail » commence à monter le ton, l’écouter devient une nécessité. Cela n’a pas empêché le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, de lancer l’énième insulte en direction de Rome « que les italiens travaillent plus et soient moins corrompus (7) » (ce qui ne manque pas de bagout venant de l’ancien premier ministre d’un paradis fiscal, le Luxembourg). Pendant ce temps dans certaines villes italiennes, le prix du café pour les touristes allemands est indexé sur le taux d’emprunt de l’Italie à la BCE…

 

L’Italie de retour dans la multipolarité ?

Un ministère doit pourtant être scruté de plus près : c’est le choix de Enzo Moavero Milanesi, bras droit de Mario Monti, ancien ministre sous le mandat de ce dernier et d’Enrico Letta, et ancien vice-secrétaire général à la Commission européenne. Donc en théorie, à l’opposé du gouvernement qu’il vient d’intégrer. Etonnant ? Peut-être pas.

Washington a décrété hier des restrictions très lourdes à l’encontre de plusieurs pays américains et de l’Union européenne. L’Allemagne est tout particulièrement dans le viseur : beaucoup citent l’arrêt des importations de voitures allemandes (« jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule Mercedes roulant sur la 5eme avenue à New-York » selon le Président américain) mais la diminution des achats d’acier et d’aluminium, est un coup dur porté à l’économie allemande. Les conséquences ont été immédiates avec une dégringolade de la Deutsche Bank (- 9 points), ce qui a eu le don de faire sourire les italiens qui se sont vus refuser un gouvernement sous la pression des marchés et de Berlin pour une chute de trois points à la bourse de Milan (8). Cet acte brutal de Washington, est peut-être à mettre en parallèle avec les termes fort élogieux à l’égard de la coalition nationale et populiste italienne, employés par l’ancien conseiller très influant de Donald Trump, Steve Bannon. Ce dernier a d’ailleurs déclaré récemment dans une interview au New York Times, qu’il avait longuement discuté par téléphone avec Matteo Salvini après les élections de mars pour le convaincre de faire alliance avec le M5S et fonder une alliance des souverainistes.

Certains bruits de couloirs difficilement vérifiables parlent de la forte agitation qu’avait animé le nom de Paolo Savona au sein de la BCE, lorsqu’il fut présenté à Mattarella pour la première fois. Mario Draghi entretiendrait une forte inimitié personnelle avec le nouveau ministre italien et aurait appelé toutes les chancelleries européennes pour que sa nomination soit bloquée. Une affaire italo-italienne en somme. Certes, mais alors pourquoi Mattarella acceptent-il un gouvernement pire (de son point de vue) que le premier qui lui avait été proposé ? Il n’est pas exclu que Washington, dans un nouveau positionnement très anglo-saxon de vouloir toujours garder un continent européen équilibré (sans hégémonie française ou allemande) voit d’un bon œil un gouvernement anti-Berlin naître chez son allié historique en Méditerranée. Enzo Moavero Milanesi, qui s’était opposé à Angela Merkel en 2012 sur la question de la dette italienne, et au CV plutôt pro-américain, serait alors, non pas un gage à Mattarella comme on a pu le croire, mais bien un signal favorable lancé à l’ambassade américaine.

La dépendance de l’Euro envers l’Italie, mais aussi la non-remise en cause de l’appartenance à l’OTAN, les critiques pondérée envers l’intervention en Syrie, les rapprochements avec Vladimir Poutine et la dénonciation des sanctions économiques à l’égard de la Russie (dont l’Italie pâtie), sont tout autant d’éléments (9) à mettre bout à bout : c’est la première fois qu’en Europe naît un gouvernement à équidistance entre Moscou et Washington. L’Italie reprend peut-être sa place géostratégique historique, depuis Rome jusqu’à la Guerre Froide, en passant par la Renaissance : celle de pont entre l’Orient et l’Occident, entre l’Europe et l’Afrique.

Qu’en est-t-il de Paris ? Malgré une rencontre ponctuée de marques d’affections remarquées, Emmanuel Macron s’est vu désavouer sèchement par le Président Trump, faisant voler en éclat la médiation tentée par le président français entre Washington, Berlin et l’UE. Pendant ce temps, le Président français s’est fait remarquer de manière défavorable par les italiens en se félicitant d’abord avec Giuseppe Conte, pour ensuite reconnaître à Mattarella « son grand courage » lorsqu’il a bloqué la constitution du gouvernement trois jours après. Mais ce n’est pas tout. Paris recevait un sommet pour la Libye sous l’égide de l’ONU ce 29 mai, avec la présence des deux personnages forts du pays, le Maréchal Khalifa Haftar et Fayez el-Sarraj, ainsi que plusieurs autres autorités du pays. L’Italie, partenaire nécessaire pour la reconstruction de la stabilité libyenne, n’a pas été invitée, « enjambant encore les intérêts italiens » selon la presse transalpine. L’amitié franco-italienne semble se distendre de plus en plus.

(1) Nous renvoyons à notre précédant article « Journal d’un naufrage italien » du 29 mai 2018.
(2) http://formiche.net/2016/12/competizione-truccata-europa-germania/
(3) « Les marchés vont apprendre à l’Italie à voter correctement » lançait Günther Oettinger encore le 23 mai dernier.
(4) C’est, plus exactement, l’expression employée pour désigner « l’écart » entre le taux d’emprunt de l’Allemagne et celui de l’Italie.
(5) Qui malgré son nom, n’a pas de lien de parenté avec le fondateur du Mouvement, Beppe Grillo.
(6) L’Italie prouvant, encore une fois, qu’elle est souvent à l’origine des théories non-conformistes. Voir sur le sujet : Arnaud Imatz, Droite/Gauche : pour sortir de l’équivoque, Pierre-Guillaume De Roux, 2016.
(7) Propos qualifiés « d’inacceptables » par le Président du parlement européen, Antonio Tajani.
(8) A ce propos, le journal allemand Die Welt titre aujourd’hui « C’est ridicule ! Le spread italien se réduit avec le nouveau gouvernement et les investisseurs repoussent le risque de banqueroute [pour l’Italie] ». La réponse ne se fait pas attendre puisque le sénateur (Lega) Alberto Bagnai commente : « Cher ami allemand, une chose est ridicule et l’autre est risquée : les chaussettes avec les sandales et l’effondrement de la Deutsche Bank. Les deux choses sont allemandes ».
(9) Sans parler de la place importante qu’a l’Italie dans les défis démographiques africains à venir, et du point décisif qu’elle jouerait dans la route de la soie chinoise ou les projets gaziers de demain.

Alberto Scotti

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