« Lire Christophe Guilluy », par Jean-Gérard Lapacherie

Le Crépuscule de la France d'en haut

Christophe Guilluy porte une lumière crue sur les réalités de la France dans Fractures françaises (2010, Bourin, et 2013, Champs, Flammarion), La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion, 2016). Le principal mérite de ces livres, d’un peu plus de 200 pages chacun, à la mise en pages aérée, est de décrire clairement et d’expliquer avec beaucoup de force ce qui se passe en France depuis une trentaine d’années.

La distinction significative ou éclairante n’est pas celle que propose l’INSEE, à partir de catégories élaborées au XIXe siècle, entre la France urbaine et la France rurale (en gros, les villes et les campagnes), mais entre les métropoles et la périphérie. Les métropoles, au nombre de 14 ou de 15, tirent toutes d’importants avantages et profits de la globalisation des échanges et de la financiarisation de l’économie : services de tout genre, nouvelles techniques, capitaux, réseaux, mobilité, boutiques de luxe, distractions, équipements sportifs ou de loisirs, etc. C’est là qu’existent les emplois, nombreux et nouveaux ; c’est là que sont créées les richesses : c’est là que s’étale une prospérité insolente et qui n’est jamais repue ; c’est là que vivent et travaillent les dirigeants, les dominants, les classes moyennes supérieures, les bobos, et, à côté d’eux, dans les logements publics bon marché, mais sans se mêler à eux, les migrants, sans cesse plus nombreux et qui sont au service de ces seules classes supérieures dans les secteurs du bâtiment, de la restauration, des services à la personne, du nettoyage, de la surveillance, de la police privée, etc. ; c’est là que se déversent les aides de l’Etat, par le biais de la politique, dite de la ville.

A l’opposé, la France périphérique, celle des villes, petites et moyennes, des bourgs, des villages, des campagnes, à l’écart des métropoles, regroupe les victimes de la globalisation et ceux qui n’en tirent ni profit, ni avantage. Les emplois y sont rares ; c’est là que ferment les usines ou c’est de là que les grands groupes délocalisent leurs activités ; c’est là que croissent la pauvreté et même la misère ; c’est là que les centres ville sont à l’abandon et que les commerces ferment les uns après les autres ; c’est là que vivent les classes populaires et tous ceux qui ont décroché de la classe moyenne ; c’est là que vivent 60% environ des Français. Dans les métropoles vivent bien « visibles » les chouchous des médias, dans la France périphérique les invisibles ; ici la mobilité (en partie fantasmée), là la sédentarité ; ici l’ouverture au monde et l’ouverture sur le monde, là la fermeture ; ici les bons, là les méchants ; ici les antiracistes, là les racistes ; ici les intelligents, là les demeurés ; ici les forts, les vainqueurs, les nantis, les bienheureux, là les fragiles, les faibles, les laissés pour compte, les sans-dents… En bref, un véritable apartheid, celui d’un peuple autochtone relégué dans les marges des métropoles par la République et ses valets.

La France périphérique porte un sous-titre éloquent : « comment on a sacrifié les classes populaires ». Ces classes populaires sont formées d’ouvriers, de petits employés, de fonctionnaires ou assimilés des catégories C ou D, de petits commerçants, d’artisans, de paysans. Elles sont ce que, naguère encore, la gauche, quand elle n’était pas bobo et métropolitaine, nommait avec fierté le peuple ou même le peuple français. Ces classes ont été sacrifiées sans scrupule, comme l’ont été jadis les animaux dans l’Antiquité ou les êtres humains dans l’Amérique précolombienne. Il restait à identifier le « on » de la phrase « on a sacrifié les classes populaires ». C’est ce que fait Christophe Guilly dans son dernier livre, dont la seule faiblesse est la confiance aventurée qui sourd du titre. Il faut croire aveuglément dans l’Histoire pour penser que le crépuscule de « la France d’en haut » a commencé ou que son heure va bientôt sonner. La France des métropoles forme une classe sociale, assez étroite, mais cupide, rapace, avare, féroce, qui ne poursuit qu’un seul but : défendre et accroître ses seuls intérêts, ses revenus, son patrimoine, son mode de vie, et tout cela dans le doux cocon de la tartufferie. Surtout que cela ne se sache pas. Ils pourraient s’écrier comme Tartuffe « Couvrez ces faits que je ne saurais voir ». Car la force du livre de Guilluy est de mettre au jour l’hypocrisie des puissants, qu’ils soient de la politique, des médias, de la recherche, du show-biz, de l’économie, des affaires, de la finance… Ces puissants se prononcent publiquement pour la disparition des frontières (bornes, limites, etc.) politiques, économiques, morales, sociales et, tout en tenant ces discours suintant de générosité, de désintéressement, d’ouverture à l’Autre, de partage, d’accueil, ils érigent des forteresses protégées par des murailles invisibles, celles de l’argent, mais imperméables, derrière lesquelles ils se retranchent pour prospérer dans l’entre-soi égoïste, la connivence clanique, l’identité (au sens de mêmeté) de classe et d’intérêts matériels sordides. Ils se sont installés dans les quartiers dont ils ont chassé les classes populaires. Ils prônent le vivre-ensemble, mais ils se gardent bien de sortir de leur douillet entre-soi.

Cette partition de la France a pu s’établir et perdurer parce que, justement, elle est cachée ou dissimulée et rendue invisible par tous ceux qui sont chargés de la laisser secrète, en particulier les médias ou les dominants de l’Université et du CNRS, dont la seule tâche est non pas de connaître ou de faire connaître le réel, mais de diffuser partout une représentation convenue de la réalité, faussée, tronquée, parfaitement conforme à leurs intérêts de classe ou de carrière. Christophe Guilluy résume ces tâches, qui ont maintenu pendant des décennies ailleurs qu’en France des pouvoirs totalitaires, par l’expression « contrôle des représentations ». Dans cette France nouvelle, les classes populaires ont fait sécession : elles procèdent à une désaffiliation volontaire par rapport au système, à la République ou aux valeurs dominantes, celles des métropoles, désaffiliation qui renoue avec la fuite des esclaves, dits marrons, loin des plantations, et à la construction d’une autre société, qui soit homogène sur le plan culturel. Le système nomme cet acte de résistance repli, racisme, xénophobie et tout ce que l’on voudra d’autre (le système multiplie les qualificatifs qui expriment la haine qu’il voue aux classes populaires), transformant une question sociale en question ethnique. En un mot, si ces classes populaires n’approuvent pas leur propre déchéance sociale, c’est qu’elles sont racistes. La ficelle est grosse, mais elle sert sans cesse.

Tout a été fait par les media mainstream, les dirigeants, de quelque bord qu’ils soient, les experts, les cosidetti penseurs (avec beaucoup de guillemets, d’ironie ou autre, avant et après ce mot) de l’Université et du CNRS pour que les Français n’ouvrent jamais un oeil. Christophe Guilluy leur rend la vue en ôtant le voile posé par la sociologie installée, les médias, les dominants, les gouvernants. Et pourtant, Christophe Guilluy a fait des études plutôt modestes : pas d’ENS, pas d’école prestigieuse, pas de doctorat, pas de cursus qui en jette : une simple maîtrise de géographie. Il est libre, n’étant pas fonctionnaire. Il gère une petite société de services cartographiques et il est consultant pour les collectivités locales. Il n’est même pas de droite, ayant publié en 2011 Plaidoyer pour une gauche populaire ; la gauche face à ses électeurs (Editions le Bord de l’eau). Ses livres, dont on peut regretter qu’ils ne soient pas bien écrits, sont indirectement l’acte d’accusation le plus impitoyable qui soit contre les « penseurs » en sciences sociales ou autres dont la seule raison d’être est de cacher les réalités sociales de la France.

Jean-Gérard Lapacherie

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