Les Italie populistes et un gouvernement introuvable

L’Italie est sans nul doute l’un des pays au monde les plus fascinants et contradictoires à la fois. Alternant gloires et disputes de familles, périodes de domination incontestées et de longs siècles d’occupation de son sol, l’Italie est à l’image de sa géographie : une série de mondes dans les mondes, une suite de collines escarpées et d’horizons à perte de vue.

Dimanche 4 mars, les Italiens ont encore prouvé leur capacité de surprendre (et de se surprendre) lors des élections législatives, les plus importantes dans le régime parlementaire. Une grille de compréhension du vote précédera les scénarios possibles. Mais revenons d’abord en arrière, pour faire un rapide tour de table des majeures forces politiques qui s’affrontaient.

  • Le PD – Parti démocrate – avec à sa tête un Matteo Renzi déclinant. C’est lui qui, après la gifle prévisible lors du référendum de 2016, avait quitté le pouvoir comme il l’avait promis. Mais jouant sur le fait de ne pas avoir pour autant prévu de nouvelles élections à court terme (via le prétexte de l’élaboration d’une nouvelle loi électorale), il a pu mettre à sa place, avec la collaboration du transparent président Mattarella, un premier ministre de (longue) transition, le très cher Paolo Gentilioni toujours en poste. Le parti socio-démocrate (ou socio-libéral, quelqu’un fait-il encore la différence ?) est à l’agonie et a fait campagne sur l’approfondissement de l’intégration européenne, sur des sujets sociétaux secondaires, sur l’accueil des migrants et sur des coups médiatiques. La ridicule controverse sur la loi d’interdiction des porte-clés à l’effigie de Mussolini (ce qui a mangé deux semaines de débats) ou encore la loi du Ius Soli (le droit du sol intégral), qui s’est lamentablement échouée sur les rives du Sénat, n’ont été que deux exemples parmi d’autres. Pendant ce temps, la réforme phare du « renzisme », le Jobs Act (l’équivalent de la « loi travail » en France), est un échec total, au point que certains pensent déjà à revenir dessus. L’on est passé d’un Renzi copiant Manuel Valls et devançant Emmanuel Macron, à un suicide collectif très Hamon-compatible.
  • Le Mouvement 5 Etoiles, avec son président d’honneur Beppe Grillo. Humoriste de son métier, il entre en politique avec fracas et succès il y a 9 ans en proposant des schémas politiques extrêmement novateurs. Un mélange de populisme, de poujadismes en tous genres, de rejet des élites corrompues incrustées depuis des décennies dans les sièges de la politique italienne, de patriotisme, de retour brutal de la question sociale, agrémenté d’un certain libertarisme. Cela avait poussé Grillo à prôner un débat construit avec toutes les forces du pays proposant des solutions sérieuses, et ce de l’extrême droite à l’extrême gauche. Apres un succès fulgurant et son entrée au Parlement en 2013, la nébuleuse s’est structurée mais s’est aussi fissurée de l’intérieur, notamment entre deux courants : une branche très anti-austérité et donc fortement critique envers les institutions européennes et l’euro, et une branche beaucoup plus europhile, libérale et socio-démocrate, le discours antifasciste du PD en moins. La première branche était menée par Luigi Di Maio.

C’est lui qui est aujourd’hui le chef du parti et sa prise de pouvoir a eu deux effets : la relégation (en partie acceptée) de vieux Grillo et un reniement de ses promesses de sortie de l’euro et de l’Europe. Deux possibles raisons à cela : il garde sa ligne économique directrice (politique de la relance, grands travaux publics) en amputant le programme en amont permettant la mise en œuvre de ces réformes, afin de ne pas effrayer les instances européennes. C’est le discours du « renégocier les traités » et voir ensuite (que l’on retrouve chez un Jean-Luc Mélenchon, mais surtout chez un Aléxis Tsípras). Ou alors il a préféré renier ses convictions de toujours pour pouvoir proposer une offre politique, occupant l’espace laissé vide et afin de ne pas faire doublon avec les souverainistes de l’autre bord. Qui sont…

  • FI – Forza Italia – de l’immortel et increvable pape de la droite italienne, Silvio Berlusconi. Parti de rien, devenu grand entrepreneur dans l’industrie du ciment, dans l’immobilier, le BTP, dans le sport et magnat médiatique, gourou du concept de téléréalité (Endemol, c’était lui), il arrive au pouvoir en 1994 sur l’argument de venir du privé et d’être assez riche pour être démuni d’ambitions politiciennes (ce qui rappellera à tous quelqu’un de plus récent). Perd et reprend le pouvoir à plusieurs reprises (94-95, 2001-2006, 2008), il est enfin débarqué en 2011 sous la pression du président de la République, du patronat italien, de certaines autorités ecclésiastiques et de la Commission européenne, sans aucun vote. De retour, sans être jamais vraiment parti, Silvio Berlusconi a réussi le pari de créer une nouvelle dynamique autour de son personnage (à 81 ans et plusieurs opérations chirurgicales) sur les ruines des gouvernements technocratiques Monti et Letta et sur la débâcle du « renzisme » (mais n’oublions tout de même pas que Renzi a été, en partie, l’une de ses créatures politiques – C’est ce que l’on avait appelé a l’époque le « pacte du Nazareno »). Libéralisme modéré, capitalisme vertueux « à la papa », anti-fiscalisme (qui pour le coup, est un vrai problème en Italie, le régime fiscal imposé par Monti-UE ayant en partie détruit le tissu de PME qui faisait la force de l’industrie nord-italienne) et retour à une politique internationale de stabilité. Enfin, Forza Italia a eu tout au long de la campagne, un positionnement ambigu, mais en général favorable au fait de rester dans l’union monétaire. Sous le coup d’une condamnation d’inéligibilité, Berlusconi avait prévu pour ces élections de pousser en avant, en cas de victoire, Antonio Tajani, actuel président du Parlement européen et ami fidèle. Il était, dans cette élection, allié dans la coalition de centre-droit (les mots « droite » et « gauche » ne s’emploient plus depuis quasiment la fin de la guerre) avec le parti de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, et avec …
  • La Lega (jusqu’à il y a quelques mois, la Lega Nord), le fameux parti sécessionniste du Nord de l’Italie. Sans revenir sur l’histoire de l’inénarrable Umberto Bossi, chef historique du parti, rappelons seulement leur principal fait d’armes, lorsque les « leghistes » s’étaient ridiculisés en déclarant l’indépendance unilatérale de la Padane en 1997 (ce qui s’était réglé en quelques heures par l’intervention des forces de l’ordre). Apres plusieurs années de relégation dans une posture folklorique et au rôle de « flotteur droit » de Forza Italia, le grand virage arrive avec la prise de pouvoir de Matteo Salvini, ancien représentant des courants de gauche radicale parmi les indépendantistes. Il se révèle rapidement être un militant efficace et un bon meneur d’hommes, structurant sa puissance politique en se faisant remarquer au Parlement européen. Sa révolution va se manifester en trois points : nationalisation du parti et abandon des velléités indépendantistes (ce qui est un succès, mais encore incomplet en Italie du sud), proposition d’un programme souverainiste, protectionniste et social (limitation des flux migratoires, laïcité, patriotisme, natalité, baisse des impôts et politiques sociales) et un programme économique radical (sortie de l’UE, sortie de l’Euro concertée, dévaluation, politique de la relance, nationalisation des secteurs stratégiques et libéralisation des secteurs non stratégiques, nationalisation de la Banque centrale, bien sûr, mais aussi de plusieurs banques en faillite, le tout avec pour objectif principal, la réindustrialisation).

Deux questions attendaient une réponse à la sortie de ces résultats : combien ferait le M5S seul et la Lega surpasserait-elle Forza Italia dans la coalition de droite. Malgré le flair dont les sondages avaient (pour une fois) fait preuve, l’ampleur de l’issue du scrutin est révolutionnaire. Le centre droit arrive en tête avec environs 37% des votes, Salvini ayant largement gagné son pari en dépassant Berlusconi de 4 points (18 % contre 14 %, en plus des 4 % des Fratelli d’Italia), tandis que le M5S de Di Maio rafle 32 % des votes, consacrant son assise dans le pays. Enfin, la débandade est totale du côté du PD de Renzi qui ne recueille que 19 % – alors que la loi électorale (Rosatellum) avait été rédigée par les alliés de Renzi justement dans le but de stopper notamment la montée du M5S. Autre paradoxe de cette élection.

Carte des votes, à la Chambre des députés et au Sénat : en bleu, la coalition de droite ; en jaune, le M5S ; en rouge, le PD et la coalition de centre gauche (source : Corriere della Sera).

Un populisme des classes moyennes, un populisme des classes défavorisées.

L’engouement autour de ces élections était difficilement quantifiable avant le vote. Cela faisait cinq ans que l’Italie n’avait pas connu un scrutin de poids et l’on alternait entre l’impression d’apathie totale dans le corps électoral et la volonté d’une revanche à prendre sur l’inertie des dernières années. C’est finalement 74 % des italiens en conditions de voter qui vont se rendre aux urnes, montrant que le deuxième sentiment a primé sur le premier.

De manière générale, les débats ont été très ouverts pendant la campagne. Malgré quelques tentatives de mettre en avant des thèmes comme la laïcité ou les réformes sociétales, c’est la question de l’euro et de l’Europe qui a été largement posée et argumentée dans les médias et c’est elle qui a cristallisé l’élection. Preuve en est : l’on a vu, parmi la liste interminable de partis candidats, les radicaux de gauche se rebaptiser « +Europa », menés par Emma Bonino, ancienne ministre des affaires étrangères sous le gouvernement Letta. Ces derniers, n’ont fait que 2,4 %, chiffre très représentatif de la vision des Italiens envers l’Union Européenne : si l’on ne tient pas compte des très récents changements de position de Di Maio, plus de la moitié du corps électoral s’est prononcé contre l’appartenance de l’Italie à l’UE et à l’euro. C’est finalement la très grande victoire du M5S mais surtout de Salvini dans l’imposition des sujets et des termes de la campagne. La crise économique et l’abandon de l’Italie de la part des institutions européennes face à la crise des migrants ont été décisifs.

En cela, l’écrasement des partis institutionnels à la faveur des deux partis populistes était inévitable mais aussi prévisible. La prise de pouvoir de la Lega et du M5S s’articulent logiquement en fournissant deux discours antisystèmes différents et complémentaire, qui s’inscrivent de manière cohérente dans le territoire. Deux Italie se répondent et une troisième se marginalise. Au Nord, la vague bleue leghiste s’explique par le programme  de Salvini : cibler, d’un côté, la petite classe moyenne et la classe moyenne non aisée, sensibles au discours anti-immigration et à la baisse d’impôts, et aux retraités de l’autre côté, à qui Salvini s’est principalement adressé pour étayer sa position anti-euro. Au Sud (et le Sud remonte de plus en plus), le triomphe quasi complet du M5S calque la question socio-économique. 57,7 % de leurs électeurs avaient déjà votés pour eux en 2013, 22,8 % avaient voté autre chose (dont 9,8 % le PD), mais, chiffre encore plus marquant, 19,5% des votants M5S n’avaient pas voté en 2013. Les « grillini » ont donc réussi l’exploit de faire sortir plus d’un million et demi d’Italiens de l’abstention. Les promesses sociales lors de la campagne ont été décisives dans le vote contestataire (la mesure phare étant l’indemnité chômage à 1 600 euros). Le résultat est net : le vote M5S décalque la carte géographique des régions à fort taux de chômage.

Carte du chômage, extrêmement semblable à celle de la répartition des votes (première carte) (source : La Repubblica).

Enfin, le PD ne survit que dans deux endroits : les métropoles comme Rome et Milan, cette dernière entamant un processus visible de déconnection d’une ville-monde du reste du pays (à l’image d’une ville comme Paris en France) ; et la frange partant des environs de Livourne en Toscane jusqu’à Ravenne en Emilie-Romagne : c’est l’ancienne ligne gothique, séparant les Allemands de l’avancée des troupes alliées en 1944. Si le PD a encore des chances de survivre (en tant que petit parti) à cette débâcle sans précédents, l’on peut être assurés de la fin de la social-démocratie en Italie (et en Europe ?) et du discours de l’antifascisme comme cheval de bataille. Un français aurait trouvé, à ce titre, étonnant d’entendre des cadres du PD sur les plateaux de télévisions italiennes reconnaître que la stratégie de l’antifascisme lors de la campagne avait été « grotesque ».

Trois Italie se dessinent à l’horizon : un populisme de classe moyenne, un populisme de classe défavorisée et un anti-populisme de classe insérée dans la mondialisation.

Mais les deux succès s’annulent et la situation est des plus confuses.

Scenarii pour une victoire et deux gagnants

En effet, le président de la république Sergio Mattarella se trouve dans une situation inextricable : comment arbitrer et décider de la victoire entre une coalition arrivée en tête et un parti arrivé en tête ?

Certains se demanderont alors pourquoi ne pas organiser un gouvernement d’union nationale entre les deux vainqueurs ? Cela semble impossible car les deux camps sont dans l’impossibilité de se rapprocher.

La Lega a stoppé toute spéculation en ce sens dès la constatation de la victoire, affirmant qu’elle allait se tourner vers ses alliés. L’explication est simple : Forza Italia non seulement a quasi entièrement construit sa campagne contre le M5S mais contrôle nombre de Conseils régionaux avec la Lega depuis des années. Le message lancé dès le soir des résultats par les proches de Berlusconi à Salvini était donc : nous avons gagné avec toi, nous gouvernerons avec toi.

De l’autre côté, le M5S s’est déclaré prêt à parler avec toutes les forces politiques de bonne volonté mais avec « seulement » trois prérequis : garder Di Maio premier ministre, conserver la liste des ministres présélectionnés avant le vote de dimanche et ne rien toucher au programme. En résumé : ralliez vous sans conditions.

Ainsi, malgré la convergence de nombre de points dans les programmes respectifs de la Lega et du M5S, le manque de liberté de l’un et l’intransigeance de l’autre empêchent toute solution de co-gouvernement. Les deux forces continuent donc de s’opposer et réclament la légitimité de gouverner. Mais si la coalition de centre droit est désignée pour former l’exécutif, elle n’aura pas la majorité au parlement pour la confiance (et il serait absurde de composer un gouvernement sans les 5 étoiles). Alors, deux scénarios s’ouvrent.

Le premier verrait la désignation du M5S pour gouverner, profitant d’un ralliement de membres du PD. En effet, Matteo Renzi, après de violents affrontements au sein du parti depuis dimanche, a présenté sa démission en interne tout en déclarant que celle-ci ne serait effective que lorsque la formation du nouveau gouvernement aura eu lieu. Cette déclaration a eu l’effet escompté de briser le parti en deux : ceux restant fidèle à ligne de Renzi (aucune alliance avec le M5S) et ceux qui veulent tendre la main à ce derniers.

Di Maio pourrait ainsi profiter d’un mouvement de trahisons comparable à celui connu par le PS à la faveur de LREM lors des élections françaises en 2017. Cela permettrait aux « grillini » d’obtenir la majorité nécessaire au Parlement pour gouverner. Mais cela poserait de nouveau la question de la légitimité d’un tel scenario, la coalition de centre droit gagnante étant totalement écartée. Enfin, cela signifierait qu’un Italien sur trois ayant voté pour le M5S contre le PD se retrouverait avec les deux au gouvernement. Nouveau paradoxe en vue.

Mais Beppe Grillo n’a pas totalement disparu du mouvement et sa parole compte encore au sein de la base militante et des électeurs. Son avertissement à la suite du triomphe de dimanche a été discret mais clair : pas de « inciuci » (terme péjoratif signifiant « accord en sous-main »). Grillo semble essayer de conserver la place de « père fondateur » du mouvement, en amont, pour garantir la fidélité aux promesses sur lesquelles le mouvement était né. C’est bien lui qui a permis la montée des « jeunes » Di Maio, Di Battista, qui ont rendu le parti présentable. Mais il semble qu’il craigne que la normalisation n’aille trop loin.

L’autre scénario possible est le blocage institutionnel. Si les options paraissent excessivement contradictoires aux yeux du président Mattarella, alors l’on pourrait se diriger vers de nouvelles élections. Il faudrait dans ce cas s’accorder sur une énième nouvelle loi électorale pour procéder au retour aux urnes et un nouveau gouvernement transitoire serait mis en place, et ce pour un temps indéterminé. Le parlementarisme intégral, ses faiblesses structurelles et la dilution de la volonté nationale à la clé.

Conclusions provisoires

Pendant que la présidence à Rome cherche une solution à ce résultat, la Commission européenne s’est exprimée très clairement sur son inquiétude de voir la formation d’un gouvernement sous la houlette de Matteo Salvini (ce qui n’étonnera personne), accusant le chef de la Lega de xénophobie et de faire l’éloge de la « démocratie illibérale  » à la hongroise. Jean-Claude Juncker porte en revanche un regard tout a fait différent en direction du M5S. C’est donc une nouvelle en demi-teinte pour la Commission qui, après la formation de la coalition allemande, peut encore espérer voir arriver aux plus hautes instances italiennes un gouvernement euro-compatible. Le silence général sur les élections de la péninsule est d’ailleurs remarquable, l’UE étant consciente qu’un demi-mot de travers donnerait aux forces anti-européennes du pays un argument de plus pour clamer l’ingérence. Salvini laisse un mauvais souvenir dans les esprits du Parti populaire d’Angela Merkel au parlement européen et son succès inquiète. Ajoutons que, parmi les candidats leghistes figuraient Claudio Borghi et Alberto Bagnai, parmi les meilleurs économistes italiens et pourfendeurs de la monnaie unique. L’un à été élu à la Chambre des députés et l’autre au Sénat. Malgré ses ambiguïtés quant à la question de l’appartenance de l’Italie à l’UE et à l’euro et l’appui de Grillo au Brexit, le M5S, en tant que roue de secours, garde une image plus respectable aux yeux de l’establishment bruxellois. Un paradoxe de plus dans cette élection : le Sud vote contre l’austérité, Juncker devient sudiste.

Les certitudes sont au nombre de deux. La première est qu’Emmanuel Macron va être mis à l’épreuve dans ses projets de relance de la structure communautaire, entouré d’une Grande-Bretagne qui prend le large, d’une Angela Merkel affaiblie et de milles incertitudes transalpines. Et la seconde est que la refonte politique (qui semble un miroir inversé de la refonte française) va être sans précédent et de longue durée de l’autre côté des Alpes. Les semaines à venir seront décisives pour tous.

Alberto Scotti

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