Les combats pour la langue de Kamel Daoud

L’écrivain algérien de langue française, Kamel Daoud, veut se réapproprier les mots et les significations que ceux qu’il appelle islamistes et qui sont d’abord des musulmans ont confisqués à leur seul usage, et cela dans le seul but d’asseoir leur pouvoir sur les esprits. Maîtres des mots, ils sont maîtres du monde ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, en se faisant obéir des hommes, ils soumettent la langue à leur pouvoir – totalitaire, cela va mieux en le disant.
Les analyses de Kamel Daoud, sinon justes, du moins honorables, ne sont hélas pas nouvelles. Elles ont même quelque chose de classique du XXe siècle. Dans le Manuel du Goulag, Jacques Rossi fait l’inventaire des mots (et maux) de cette langue soviétique et communiste, nommée toufta ou TFT, sigle de trois mots russes (« travail physique pénible ») qui désignaient les tâches mortelles imposées aux prisonniers du Goulag. Le phénomène similaire qui a ravagé le IIIe Reich est analysé par Victor Klemperer : c’est LTI ou Lingua Tertii Imperii (« Langue du Troisième Reich »). Rossi et Klemperer ont donc étudié, et toujours de façon pertinente, le phénomène dont a conscience Daoud un peu moins d’un siècle plus tard. Ce que savaient d’expérience Rossi et Klemperer, c’est qu’ils ne pourraient se réapproprier les mots qu’une fois anéanties les idéologies qui avaient produit les monstres TFT et LTI. En cela, ils avaient lu et compris Ludendorff, l’un des stratèges de l’empire germanique : « Les mots justes sont des batailles gagnées, les mots faux sont des batailles perdues ». Daoud semble ignorer que les vainqueurs imposent leurs mots (et maux) et que la seule façon de retrouver une langue qui dise quelque chose du monde réel est de faire subir aux vainqueurs provisoires une défaite définitive. Il pense qu’il peut combattre seul le monstre, qu’il identifie faussement sous le nom d’islamisme et qui n’est rien d’autre que l’islam auquel, par ailleurs, il adhère ou a adhéré. On lui souhaite de perdre ses illusions le plus vite possible — mais rien n’est moins sûr. Le monstre avec qui il vit n’est pas près d’être vaincu : 1945 et 1989 n’ont pas d’existence dans le comput islamique. La bataille est perdue et Daoud est le seul à l’engager, timidement à dire vrai. N’est pas Soljenitsyne qui veut. Il peut toujours se réfugier en France où il est à peu près en sécurité au moins pendant 20 ans, encore que…
Les thèses de Daoud sont accueillies froidement à Paris VIII, au CNRS, à l’EHESS, au Monde, sur Arte, etc. dans tous les lieux où résonnent les sciences sociales. À l’opposé, sur la 5, ce fut, en septembre, pendant quelques minutes de La Grande Librairie, un concert de louanges et d’approbations bruyantes. Il est vrai qu’il est dans la nature des opineurs d’opiner. Or, s’il est dans le monde actuel des mots qui sont pervertis par la complaisance et l’aveuglement universels, ce sont les mots de la langue française. Il est vrai que, du temps où régnaient TFT et LTI, communistes ou collabos ne se sont guère évertués à redonner, comme disait un poète, un sens plus pur aux mots de la tribu : au contraire même, ils ont opiné à TFT et LTI. Pourquoi en irait-il autrement trois quarts de siècle plus tard ? Le navire continue sur son erre.
Ce qui est nommé « écriture inclusive » (en réalité, c’est une orthographe, et non une écriture) est un exemple éloquent du phénomène arabe ou musulman que dénonce Daoud. En 1998, la ministre Aubry a fait voter une très bavarde et hâbleuse loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions : 159 articles, des dizaines de pages… On sait ce qu’il en est advenu. Jamais l’exclusion n’a été aussi florissante que depuis qu’elle est hors la loi. Qu’à cela ne tienne, proclament Aubry et ses potes : faisons le contraire. Toutes les lois, charia incluse, étant bonnes, il serait raciste d’en exclure quelques-unes : faisons-les nôtres. Il en va dans la langue comme dans la société. Les féministes exigent donc que les noms de genre masculin aient leur égal féminin et que cet égal soit écrit, après un point, dit point milieu, à la suite du masculin. Ainsi, l’idéologie façonne l’orthographe : on pourrait en mourir de rire si ces momeries ne dissimulaient pas le même phénomène que l’appropriation de la langue par ceux que Kamel Daoud nomme islamistes, phénomène qui affecte aussi les mots de la langue française.
Comme l’ont été les langues allemande et russe, la langue française est un champ de bataille. Soit islamisme et islam. Pour tous les auteurs de dictionnaires, dont Littré (1872), l’islamisme est un synonyme d’islam. Dans le Trésor de la Langue Française (1971-1994, volume 10, publié en 1983), islamisme est suivi de la seule définition : « religion des musulmans » et il est précisé que le synonyme est islam. La din (mot arabe traduit communément et sans doute abusivement par religion) fondée par Mahomet a plus de quatorze siècles, mais le nom islam a été introduit au XVIIe siècle seulement par Barthélemy d’Herbelot de Molainville (1625-1695), professeur au Collège de France, celui-là même qui a formé islamisme, en ajoutant le suffixe isme au mot arabe islam, le francisant de fait, parce que, de tous les noms désignant des religions, islam était le seul qui ne fût pas terminé par – isme. Plus d’un siècle et demi après qu’Herbelot l’a introduit en français, islam est relevé dans le Complément (1842) au Dictionnaire de l’Académie Française : « (Terme d’histoire mahométane) musulmanisme », ce mot désignant à la fois « la religion » et « le pays des mahométans ». Au XVIIe siècle et dans les siècles antérieurs, la religion de Mahomet était nommée mahométisme, false lei, alcoranisme, turcisme, mahomerie, etc. C’est dans les années 1990 qu’islam et islamisme ont cessé d’être synonymes. Entre ces deux mots a été creusé un fossé qu’il est interdit de franchir et dans l’enfer duquel s’abîment les audacieux qui s’y aventurent. La synonymie passée et fondée en raison a entraîné la création du néologisme islamiste, adjectif et nom. Récemment encore, ce mot était inconnu des dictionnaires. Il n’apparaît pas dans le volume 10 du Trésor de la Langue française (1983). Islamique signifie « relatif à l’islam », aussi bien en arabe (islamiyya) qu’en anglais (islamic), alors qu’islamiste semble signifier « relatif à l’islamisme », depuis que l’islamisme a été scindé de l’islam. L’idéologie est une raison pure qui prime sur toute connaissance.
Jusqu’à une date récente, les musulmans étaient des mahométans. Or, musulman est un titre : « Titre que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu » (comprendre : en Allah, Dictionnaire de l’Académie Française, 1762 et 1835). Un titre n’est pas un nom. Un nom désigne une réalité du monde, personne ou chose ; un titre est une dignité. Autrement dit, la juste désignation serait le nom mahométan, puisque musulman est le titre (de noblesse) que les mahométans se donnent ou la dignité qu’ils s’attribuent. Mahométan est neutre, musulman ne l’est pas. Littré (1872) fait la différence entre mahométan et musulman : de même les académiciens en 1932-1935 : « Nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants ». Cette singularité est effacée dans la langue actuelle.
Longtemps, l’islam a été défini moins comme une foi que comme une loi : « Le livre de leur loi », est-il dit dans les dictionnaires à propos du Coran, dit l’Alcoran. Pour Henri Estienne (1549), Alcoran « vaut autant à dire comme vraie loi », ce que pensent aussi Nicot (1606) et Cotgrave (1611, Dictionarie of French and English Tongues : « The word (Alcoran) signifies a true law »). Pour les académiciens, l’Alcoran « contient la loi de Mahomet ; il signifie figurément la loi même » (1694, 1718, 1740, 1762, 1879, 1932-35). Il en va de même chez Littré (1872). Dans la neuvième édition de leur dictionnaire, les académiciens n’écrivent plus Alcoran, comme au XIXe siècle encore, mais Coran, qu’ils définissent, non plus comme une loi, mais comme le « livre sacré des musulmans » et la « parole d’Allah révélée à Mahomet ».
Il n’est pas un seul mot relatif à l’islam qui ne soit pas façonné par l’idéologie de la complaisance, non seulement dans les traductions (chahid, rasoul, din, dhimmi, Allah, etc. sont traduits abusivement par martyr, prophète, religion, protégé, Dieu), mais aussi dans des sens oubliés ou occultés ou dans des néologismes sémantiques. En français, association a un sens clair. Or, depuis quelques années, association et associer, dont associateur dérive, ont pris un nouveau sens dans les traductions du Coran, où associateurs désigne les disciples du Christ, parce que, dans la Trinité, ils associent à Dieu le Christ et le Saint-Esprit. Ainsi, le verset 72 de la sourate V porte : « Quiconque associe à Allah (d’autres divinités), Allah lui interdit le Paradis ; et son refuge sera le Feu. Et pour les injustes, pas de secoureurs ! » Aux associateurs, il est prévu ceci (IX, 5) : « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la salat et acquittent la zakat, alors laissez-leur la voie libre ». Au Proche-Orient, la guerre contre les associateurs s’est terminée par leur lente disparition.
Allah fait l’objet aussi d’une bataille, dont l’issue n’est pas tranchée. Les premiers lexicographes qui l’enregistrent sont, en 1704, les rédacteurs du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « C’est le nom de Dieu chez les arabes et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu’ils parlent ». La définition est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux, ce qui attire l’attention, c’est l’emploi singulier de ce mot comme « interjection ». Selon Barré (1842), c’est le « cri de guerre des mahométans ». Allah est aussi une interjection, comme dans le Trésor de la Langue Française (1971-94) : « Exclamation, d’après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d’appel à la prière, au combat ». Tous les Allah Akbar hurlés avant un égorgement illustrent ce sens.
Le dieu Mars décide des victoires ou des défaites et il tranche entre les mots. Soit l’islamophobie. La paternité de ce terme a été attribuée à un ministre de Khomeiny. Or, c’est un Français qui l’a fabriqué : Alain Quellien, docteur de l’Université, auteur de La politique musulmane de la France dans l’Afrique occidentale française (Paris, Larose, 1910). Dans cette thèse, il définit islamophobie comme le « préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne ». À ce préjugé, il oppose un éloge raisonné de l’islam. Quellien n’est pas seulement docteur en droit, il est aussi breveté de l’École coloniale et rédacteur au Ministère des Colonies. C’est un idéologue du colonialisme qui écrit pour la gloire de l’empire que la République a établi par la force en Afrique occidentale, en faisant main basse sur le Sénégal, le Mali, la Mauritanie, la Guinée, la Haute-Volta, le Niger. Les populations de cet empire sont musulmanes et l’islam y est le principal facteur d’ordre. L’islamophobie est un désordre mental (ce qu’est une phobie) contraire à l’intérêt colonial. Le sens est sens dessus dessous. Un naïf pourrait s’étonner que ceux qui déclarent leur hostilité au colonialisme exhument, pour le rendre opératoire et heuristique, un concept colonialiste de la République impériale. Ainsi va le monde intellectuel.
Depuis plus de trente ans, la guerre affecte la France et le monde, sous la forme d’attentats, de meurtres de masse, de crimes contre l’humanité, faisant des milliers de victimes. Là, la guerre ne se fait pas aux mots, mais aux vies et aux corps. Elle est sans merci. Cette vraie guerre est aux mots ce que la surface est à la profondeur. Or c’est dans les mots que les batailles ont commencé, comme si la langue était le premier objectif de toute bataille et, en conséquence, l’appareil enregistreur qui annonce les catastrophes à venir.

Jean-Gérard Lapacherie

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