Les chroniques anachroniques de Hubert de Champris

Pierre-André Taguieff, « Race » : un mot de trop ?, CNRS éditions, 368 p., 22 €.

Sous-titré Science, politique et morale, nous remarquons dès l’abord que la conscience professionnelle de l’auteur l’invite et l’incite à sous-entendre d’emblée que la question de la difficulté du traitement de la race, en l’ensemble de ces acceptations tient essentiellement dans le fait que l’on amalgame dans l’appréhension de la question ces différentes grilles de lecture que sont en effet : la science, la politique et la morale. Plaçons-nous explicitement sous le patronage (sans mauvais jeu de mots) en l’espèce nécessaire, de St Thomas d’Aquin quant à notre conception de la vérité, laquelle est l’adéquation de l’esprit à la chose. Ainsi, la première question à nous poser est celle-ci : le vocable ‘‘race’’ recouvre-t-il, désigne-t-il, correspond-t-il à quelque chose (de définissable) ? C’est dans un second temps uniquement que l’on peut se sentir tenu de tenter de répondre à de multiples questions relatives de près ou de loin non plus, ainsi, aux éventuels fondements de la chose ‘‘race’’, mais à l’opportunité de son usage dans la vie sociale.

On surprendra sans doute en relevant tant en première qu’en dernière analyse que la question de la ‘race’ ne devrait nullement pâtir, comme par principe, comme si c’était là chose évidente, naturelle du discrédit de la polémique. Le traitement de son éventuelle réalité est d’abord et, oserait-on écrire, uniquement logique et sémantique. Il nécessite le recours à la notion de typologie (ou : catégorisation). Cela suppose donc que cette division verticale d’une réalité globale – la notion de race -, à l’instar de toutes les typologisations, soit en adéquation avec un contenu désignable, identifiable, analysable, en somme : définissable. A cette question, qu’est-ce que la science nous répondre ? Mais, la généralité de cette question est en elle-même fautive car il faut, afin que cette question soit sensée, préciser la et les sciences dont on usera pour tenter de répondre valablement à cette question : génétique pure, hématologie, neurosciences, ou d’autres sciences dites dures … psychologie, histoire, sociologie, d’autres sciences humaines encore… ? Ainsi, le bien-fondé de la notion de race (et, donc, sa distinction par rapport à d’autres notions verticales plus ou moins parentes) est-elle en lien étroit, dépend-t-elle tout bonnement de son horizontalité c’est-à-dire, pour prendre une image, du tamis, du filtre au travers duquel le contenu présupposé du concept aura été déversé. En un mot : le matériel (le contenu identifiable du mot race) dépend-t-il du formel (du contenant, du moule, de la grille de lecture préalable). Autrement dit, et au sens poppérien du concept, la race ne peut être à première vue objet de scientificité ; elle ne peut (elle ne doit ?) nous servir pour appréhender la réalité, par voie de conséquence, la vérité.

A supposer que l’on puisse toutefois s’accorder sur un contenu a minima du mot (et concept, aussi, bien entendu, puisque l’on a vu que, relativement à la querelle des universaux éminemment sous-jacente dans tous les disputes de ce type [c’est, de plus fort, le cas de le dire]  nous nous situons comme l’auteur, parmi les réalistes, subsidiairement, les conceptualistes), il s’avère, comme semble en conclure Taguieff, que la race est faiblement opérante. Qu’entendons-nous de la sorte ? Que cette typologie, si tant est que son bien-fondé soit établi, n’est pas assez affinée pour permettre de distinguer par ce biais des ensembles d’humains d’autres ensembles d’humains. Les sciences humaines, en particulier les psychologies, les médecines dites alternatives, nombre desdites sagesses orientales, offrent pléthores de typologies bien plus opérationnelles et substantielles nous permettant, via ces théories vérifiées, de comprendre de l’intérieur notre prochain (le cas échéant, mais le cas échéant seulement, de le rattacher voire de le subsumer dans un ensemble plus vaste),- un prochain qui, dès lors, passé sous le tamis – pour reprendre de mot de Burke – de ces préjugés, de ces préjugements de fait  nécessaires,  pour le moins utiles (dont la morale, avant la politique, doit nous empêcher que nous ne les convertissions en jugements de valeur) – nous paraîtra alors moins lointain.

En définitive, semble nous dire en filigrane (en filigramme dirait ma concierge dont la subtilité phonétique de son inconscient supplée toujours aussi imparablement à ses lacunes) Pierre-André Taguieff, il faut faire subir au mot racisme le traitement appliqué au nationalisme. Conserver la nation, car c’est un fait (redevable seulement dans un second temps d’un jugement de valeur, soit, principalement, d’un jugement politique), éviter le nationalisme car – et nous l’avons si souvent dit et redit – l’isme comme suffixe signifie l’inflammation et l’exacerbation de la chose, soit son mal et sa maladie. Conserver la race, pour éviter le racisme ; garder l’indéfinition du mot et de la chose pour se garder de l’idéologie, cette ‘‘logique’’ de l’idée, cette pathologie d’un logos devenu diabolique parce qu’oublieux de son dia-logisme, du dialogue raisonnable et raisonnée de raison à raison qu’implicitement il contient. A défaut de suppléer au racisme par un analogique de ce nationisme de bon aloi suppléant au nationalisme selon la recommandation de notre auteur.

Pour dire diplomatiquement les choses, nous n’avons pas été en mesure de prendre connaissance de ce livre, ne l’ayant point reçu. A fortiori, tout bon et efficient lecteur sera, à l’exemple d’un Alain Finkielkraut, content de constater qu’ici, une fois encore, Arendt se voit confortée par l’intelligence analytique et synthétique d’un chercheur de la veine de Pierre-André Taguieff.

Hubert de Champris

Bernard Lugan, Mai 68 vu d’en face, Balland, 128 p.

En toute rigueur de terme, le titre de ce livre de souvenirs (mais, tout livre n’est-il pas par nature livre de ‘‘souvenirs’’ ?) est inexact en ce sens que son auteur, lors des ‘‘évènements de mai’’  était un jeune leader de l’Action Française à l’université Paris X-Nanterre et que, comme nous le savons tous, la distinction et l’introduction du duopole droite/gauche date de la Convention de 1792, soit un temps que le royalisme que peut que récuser, lui et ses hémiplégiques innovations. A moins que, les tenants du veto royal s’étant en effet à la droite du président de la Convention, il nous faille classer le distingué africaniste Bernard Lugan à droite de l’échiquier politique, pour reprendre une expression courante, frayant avec toute une mouvance qu’on peut effectivement situer à l’extrême-droite dans une opposition pas seulement doctrinale avec le balcon d’en face. C’est donc à la relation de choses vues et joyeusement vécues que s’attache ici un polémiste très en verve, organisant batailles de rues et autres joutes tant en mode défensif qu’offensif, attaques et contre-attaques, représailles en tous genre s’enchaînant, Lugan nous livrant de l’intérieur et, allait-on dire de son ministère même, parfois, le dessous des arcanes présidant à leurs judicieuses préparations. La province est souvent en scène, en particulier Moulins et l’Allier. C’est tout un mode de vie, et la vie intime même de ces milieux bourgeois ou aristocrates exécrant tout autant la tiédeur du centre que la révolution libertaire qui se donne à voir sous la plume vacharde, sadique, ironique, parfois irrespectueuse mais toujours dédaigneuse envers une partie adverse qu’au fond on ne prend jamais au sérieux. D’où, en fait, la farce que constitue la narration de ces déculottées (avec adultères, chasses et sous-préfet) qu’au plein sens du mot ces groupuscules d’extrême-gauche se voient méthodiquement administrées. Dans ce vaudeville, Lugan égratigne, se plaît à ridiculiser les positions, les évolutions des uns et des autres, dont ce pauvre Plunkett et sa conversion à ce que Lugan et ses acolytes nomment l’Eglise conciliaire.

Lugan enrichit aussi ici le domaine de la psychologie sociale ou de l’histoire des mentalités pourrait-on écrire. On est en l’espèce dans le registre de la comédie ; à elle, s’oppose la tragédie. La droite, en son fond, vit sur ce mode : elle prend la vie au tragique (ou au comique !), elle ne la prend pas sérieux. A l’inverse de la Gauche (avec une majuscule), précisément de la Gauche de la Réforme – pour user d’une classification élaborée par Jaroslav Pelikan – dont dérivent en partie ceux que l’on a appelé les ‘‘chrétiens de gauche’’.

Hubert de Champris

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