« L’enterrement de Guy Dupré », par Hubert de Champris

A l’instar de celui de Victor Hugo, la relation des obsèques d’un grand écrivain est presque en soi un genre littéraire, et un genre qui se perd. Certes moins connu qu’Hugo, et au croisement de la rubrique nécrologique et mondaine, les obsèques religieuses de Guy Dupré, écrivain français majeur de la seconde moitié du XXème siècle, résonnent aussi comme l’enterrement de l’Ancien Monde.

 ‘‘Tu es poussières et tu retourneras en poussières.’’ Il ne manquait que Bossuet pour nous rappeler à notre humilité originaire en ce jour d’enterrement du grand écrivain Guy Dupré. Dans l’église parisienne Notre-Dame des Blancs Manteaux, quelques happy few , fine fleur pas encore fanée de la scène littéraire s’étaient rassemblés autour du cercueil de ce très haut styliste. Pas une messe, non, une simple cérémonie qui donnerait à entendre deux homélies au demeurant très laïques tant elles tranchaient avec l’esprit des temps. Un Angelo Rinaldi, affectif et affectueux, tout de beige vêtu, retraçait le parcours de l’écrivain, auteur en 1953 de ce roman au titre surprenant : Les fiancées sont froides. Critique littéraire à L’Express, au Point puis au Nouvel Observateur, habitué, sur sa phrase perchée, à dévidait de son bec de précieux atticismes, il se faisait ici aussi doux et compatissant que celui qui aurait décidé in fine de faire sien la fameuse formule de Proust : Le comble de l’intelligence, c’est la bonté. En sa compagnie, retournions-nous à l’histoire de la grande presse, à Match où, au début des années soixante-dix, Dupré et lui s’évertuaient-ils à ce qu’on n’appelait pas encore le rewriting. Titres, intertitres et légendes en tous genres : il s’agissait de rédiger clairement ce que les confrères exprimaient confusément. On se souvint aussi des Mémoires de Madame Soleil que Dupré avait mises en formes tout aussi lunaires que solaires. Lui-même d’une langue fort exigeante, Rinaldi avait perçu en Dupré le type de l’écrivain dans toute sa splendeur, c’est-à-dire dans toute sa rigueur et dont la mémoire proustienne, ensemble analytique et spongieuse, exhumait la vie politique et littéraire du XXème et celle, sentimentale et aussi très mentale, des mamantes vers quoi s’orientaient des affections passablement mûries.

Monta alors en chaire un autre grand ami du défunt, encore jeune et rayonnant, qu’on eut bien vu ministre de la Culture si Juppé avait été élu. Par alliance, il était apparenté à un célèbre généticien sur la tombe duquel Jean-Paul II était allé se recueillir. Sûrement plus à l’aise dans le gratin du CAC 40 et les forums financiaro-féministes, on s’interrogeait sur le sens de la présence de son épouse. Que comprenait-elle de ce monde mêmement métaphysique et littéraire que commémorait son époux au lumineux discours ? Qu’appréhendait-elle de cet univers non seulement différent mais si frontalement opposé au sien ? C’était là une énigme.

Après un Ave Maria chanté depuis la tribune, chacun s’approcha pour bénir le cercueil. On reconnut Matzneff, fidèle aux enterrements, Jean-Marie Rouart, Jean-René Van der Plaetsen, d’autres écrivains ou éditeurs, Charles Ficat, Charles Dantzig, Olivier Frébourg, Alice Déon mêlés aux mânes de Dominique de Roux. Philippe de Saint-Robert, dernier gaulliste, contenait mal son chagrin. Nous envisageant chacun, goupillon à la main, Angelo Rinaldi semblait par-devers lui se dire : ‘‘ah, toi aussi tu en faisais partie…ah, toi aussi avais-tu pénétré, goûté à cette pensée si stylée’. La cérémonie terminée, point de mondanités sous le porche de l’église. Cécile Guilbert nous tendit une main que nous ne pouvions baiser tant, jusqu’en haut de l’avant-bras, elle était gantée, et c’était comme un calice offert à sa suavité. Notre ancien ministre et juppéiste laissa son épouse vaquer à ses affaires, qui n’étaient certes pas les siennes, moins encore celle de feu le grand écrivain. Il s’engouffra dans la camionnette mortuaire, accompagnant à sa dernière demeure l’ami dont il avait montré qu’il le connaissait fort bien. Matzneff, Rouart et consorts s’évanouirent dans les rues comme fumées dans les herbes.

La lecture d’un récit de Paul Chantrel[1], tantôt libidineux et salace, tantôt chronique de la vie éditoriale parisienne d’après-guerre, permettait de se remémorer de manière sensuelle et sulpicienne les activités de Guy Dupré chez Plon. Dans ce qui se disait donc ‘‘récit’’ mais vous avez des allures de roman, les Jeunes filles de Montherlant s’étaient émancipées, les demi-vierges faisandées aspiraient au loup et, même, travaillaient autant de la tête qu’elles aimaient l’être au corps. L’héroïne se prénommait Prédica, et c’était dans son fond et dans sa forme, une énigme qui, dans ces pages, peinait à s’incarner hormis dans ces scènes lascives où par essence la peinture des postures donne chair au goulu péché de même nom. Une exégèse eut été utile pour saisir l’ultime dessein de ce récit, et, en éditeur sagace et clairvoyant comme peut l’être un lecteur d’Abelio et Guénon, Guy Dupré, historien de l’Affaire Dreyfus, homme de bons et loyaux services, aurait su nous la prodiguer. Prédica était ici un prénom pour les besoins de la cause, laquelle nous était donnée, page 31, de la propre bouche de la damoiselle et qui n’est autre que la notion de vérité. Cette prédication philosophique ne pouvait être un mauvais livre qui, tel un rébus, érige son personnage principal comme la résolution purement logique de l’énigme en quoi consiste l’élucidation de la raison d’être d’un double-discours dont Prédica – comme son nom l’indique – est à la fois le sujet et l’attribut du sujet,- soit l’objet qui se donne à comprendre par l’entremise du second plus grand génie du XXème  siècle après Einstein : Kurt Gödel. La chaudasse nous épate qui nous fourbit en une brève explication des théorèmes du grand logicien viennois la clef de son comportement et, par là même, celle du livre.

Si, en faisant prononcer son oraison funèbre (funeste aurait dit ma concierge) par la voix d’Angelo Rinaldi, c’est le classicisme qui rendait hommage à Guy Dupré et son univers, la présence pour le moins contrastée de Clara Gaymard dans l’assemblée n’était-elle pas le signe que la post-modernité entendait bel et bien enterrer, en la personne de cet écrivain majeur, ce que l’on ne saurait autrement nommer que l’Ancien Régime de la Pensée ?

Hubert de Champris

[1] Paul Chantrel, Prédica, éditons Pierre-Guillaume de Roux,221 p., 19 €.

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