« Le souci face à l’angoisse » par Henri Feng

La malheureuse expression « Y’a pas de souci ! » est employée à tout bout de champ dans les commerces et les espaces publics, pour signifier autant « D’accord », « Il n’y a aucun problème » ou « Tout va bien ». Tout va mal, mais tout va bien. Il ne faut surtout pas être pessimiste dans la nouvelle grande start up « France » visiblement tant voulue par le président Macron et ses nombreux soutiens tant économicistes que technicistes (Xavier Niel, Patrick Drahi, Jacques Attali, Alain Minc, Alain Madelin et feu Pierre Bergé entre autres). L’optimisme se déploie à son paroxysme : il faut être heureux parce qu’il faut être heureux. Emmanuel Macron est, au niveau institutionnel, le Président le plus illégitime. Il convient de ne pas oublier deux chiffres : prés de 26 % d’abstention au second tour de l’élection présidentielle de l’année 2017, puis prés de 52% d’abstention au premier tour des élections législatives qui s’en sont suivies. La France doit assumer son lot de plus en plus visible d’invisibles.

Les abus de langage sont à même d’abuser n’importe quel esprit érudit. C’est bien le drame. Voilà un signe qui est loin d’être anodin, et qui témoigne d’une décadence civilisationnelle. On est comme on parle. L’élection d’Emmanuel Macron a salué l’explosion du conformisme. Il n’y a plus d’adultes, mais que des enfants. « Tout tout de suite ! » est le maître-mot des enfants de 68. Le souci est pourtant une chose, l’angoisse en est un autre. Il ne faut pas en vouloir à la société de marché. Elle fait ce qu’elle a à faire : elle fait ses affaires. Le cosmopolitisme est une autre forme de nihilisme. On fait ce que l’on peut avec ce l’on a. Macron et ses électeurs font de ceux qui n’ont rien des rien. Les poches vides feront des êtres un absolu vide. Seulement, la richesse des uns fait souvent la pauvreté des autres. L’intellectuel n’habille pas vainement le matériel. Dans une nouvelle « guerre de tous contre tous », la vie des uns détruit subrepticement celle des autres. L’individualisme constitue son propre totalitarisme. Le souci des autres n’entre plus en adéquation avec l’angoisse de tous les autres. Dans la vie de tous les jours, on se soucie du lendemain peut-être, mais d’abord à propos du paiement des factures, des impôts et des achats du quotidien. L’anxiété va nécessairement de pair avec la quotidienneté. En somme, on se fait constamment du souci, mais on fuit inlassablement l’angoisse. L’absence de souci jouit de sa léthargie.

Seul Martin Heidegger permet de comprendre précisément les enjeux inhérents au concept de l’angoisse : « Le devant-quoi de l’angoisse est l’être-au-monde en tant que tel » [in Être et temps, Martin Heidegger, traduction de François Vezin, Gallimard, coll. nrf, 1976, §40]. Pour autant, on ne se pose pas systématiquement en s’opposant. L’adulte n’est pas voué à rester un adolescent prépubère. On ne s’élève qu’en s’approfondissant : « S’angoisser, c’est découvrir originalement et directement le monde comme monde (…) La menace est bien elle-même indéterminée » [in Être et temps, op. cit., §40]. D’une certaine manière, l’angoisse coïncide avec l’amour du vide : elle est le mal-être qui dit infiniment « peut-être ». Toute conception émanant de l’angoisse n’est que propension infinie à l’irrésolution. On préfère alors se contenter d’être bête au lieu de se plonger intellectuellement dans le cœur de l’être. Le divertissement se contente de rester à la surface du néant. Dans le temps présent, le paraître l’emporte sur l’être.

La mondialisation, en annihilant toutes les frontières tant sur le plan idéologique que sur le plan économique, mais aussi sur le plan psychologique, a rendu poreux la limite entre l’identique et le différent. Dés lors, l’autre reste à jamais l’autre de quelqu’un d’autre. Le moi s’exacerbe, le soi s’énerve. La technique a tout rendu numérique. Sur ce point encore, il faut retenir la précieuse leçon de Heidegger, leçon commentée par Alain Boutot : « L’homme, qui saisit toutes choses et lui-même du point de vue de la pensée calculante, s’en tient à l’étant sur lequel il cherche à exercer sa domination, et ne se préoccupe plus de ce qui devrait le concerner plus que tout autre chose, c’est-à-dire de l’être lui-même » [in Heidegger, Alain Boutot, P.U.F., Que sais-je ?, 3ème édition, 1995]. Le technologique a rendu le logos numérique. L’unité originelle s’est perdue à jamais dans la pluralité superficielle. L’apocalypse n’est-elle encore qu’une éclipse ? Les odeurs de chaos n’arrêteront pas de se propager : depuis les attentats sanglants en France des années 2015/2016 (Charlie/Bataclan/Nice…), on voit une société apathique et peu enclin à se redresser politiquement et culturellement face à une islamisation de plus en plus visible dans l’espace public français. Il faut entendre le silence assourdissant du gouvernement sur l’affaire récente des prières de rue musulmanes opérées volontairement et éhontément dans la ville de Clichy, affaire qui dure depuis huit mois.

En outre, les hautes technologies de la télécommunication ont rendu les individus esclaves de leur propre pathos et donné envie de nuire définitivement à tout logos. En témoigne le #balancetonporc et le #metoo  qui incitent à la délation teintée d’hystérie pour des raisons malheureusement souvent ridicules comme la drague lourdingue et la simple allusion aux charmes de madame. Par ailleurs, le port de la jupe est de moins en moins assumé et celui du short court de plus en plus vilipendé. Dans notre chère ère moderne, la femme ne cesse de s’angoisser, l’homme ne peux plus s’aimer. La séduction va devenir très vite une abomination.

Ici et là, dans les rues de Paris, tout un chacun ne croise que des zombies. Kierkegaard écrivait justement : « La maladie mortelle est le désespoir » [in Traité du désespoir, Sören Kierkegaard, traduction de Knud Ferlov et de Jean-Jacques Gateau, Gallimard, collection tel, 1949]. Seulement, la chrétienté n’est plus d’actualité. L’angoissé est soucieux de ne pas avoir à tout effacer. Les invisibles s’effacent devant les indivisibles. Quand on revient de loin, on ne peut qu’aller loin. Mais il faut « tout tout de suite » et start-uper à souhait. On est à présent adepte de la catégorisation. Toutes les catégories se séparent et ce serait très bien comme ça. Il n’y a plus de République qui marche. Mais, « pas de souci !» car il vaut mieux mettre la poussière sous le tapis.

  • Par Henri Feng

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