Le Grand Escamotage

juin 8, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Escamoter, c’est « faire disparaître quelque chose par un tour de main sans qu’on s’en aperçoive » (Académie, 1762). Un auteur de dictionnaire (Féraud, 1787) ajoute à cette définition : « comme font les joueurs de gobelets ». Dans un siècle ou deux, les gobelets de cet exemple seront remplacés par d’autres exemples, plus éloquents encore : l’assassinat, en plein Paris et dans l’indifférence de tous, de Sarah Halimi, torturée et tuée par un musulman dans la force de l’âge, gratuitement, parce qu’elle était juive, c’est-à-dire d’une race que le tueur juge inférieure (l’escamotage a même été validé par ce que l’on n’ose plus appeler la justice), ou l’élection présidentielle de 2017.

Depuis les débuts de Ve République, les meilleurs d’entre nous, les experts, les historiens, les politologues avisés serinent, à intervalles réguliers (1965, 1969, 1974, 1981, 1988, 1995, 2002, 2007, 2012), que l’élection d’un président de la République est le moment clef de la vie publique. Posées devant les citoyens, les grandes questions qui agitent la France font l’objet de débats loyaux et raisonnés ; un homme (ou une femme) a rendez-vous avec l’histoire ; le peuple ainsi prend conscience de lui-même et assume son destin, en toute connaissance des conséquences. Si quelque chose de sacré subsiste dans la République, c’est les trois ou quatre mois qui forment ce moment-là. Or, rien de cela ne s’est produit au cours des quatre premiers mois de l’année 2017, qui resteront dans notre histoire comme ceux du grand escamotage. Quelque chose a disparu ou que l’on a fait disparaître : les débats, les questions publiques, l’intérêt général, l’état de la France, le destin de la civilisation dont la France est porteuse. Oubliés les montagnes de dettes publiques, le déficit chronique des budgets, les 35 heures, le chômage, la faillite annoncée des caisses de retraite et de la Sécurité Sociale, la guerre interminable faite en France à la France et aux Français, l’émigration sans espoir de retour à moyen terme de jeunes Français, instruits, bien formés, dynamiques, les incessantes vagues d’immigration de remplacement, la disparition de pans entiers de l’industrie, les milliers d’agriculteurs poussés au suicide, la tiers-mondisation de vastes étendues du territoire national, etc. Tout cela a été escamoté pendant six mois. L’intervention militaire au Mali devait durer six mois : elle dure depuis quatre ans et 19 soldats français y ont perdu la vie. Elle aurait dû faire l’objet de débats, tels que : pourquoi les 20 millions de Maliens, dont 10 millions en âge de porter les armes, ne mettent pas fin eux-mêmes à une agression que 3 ou 4000 individus fomentent contre leur pays ? La France envoie des soldats et des avions français combattre l’Etat islamique à Mossoul, à Raqqa, à Gao, dans le Sahel, etc., mais elle laisse prospérer, souvent avec de l’argent public aveuglément distribué, des centaines de mini Etats islamiques, à Trappes, à Sevran, à Bobigny, à Sarcelles, à la Chapelle Pajol, dans la rue Pierre Timbaud, à Roubaix, à Lille, à Villeurbanne, à Châsse sur Rhône, etc. etc. etc. Encore un bel escamotage.

En lieu et place des débats à quoi aspiraient les citoyens, il y a eu des déballages : affaires sordides, épouse, enfants, assistants parlementaires, vie privée violée, accusations, rumeurs, suspicion généralisée. L’adjectif fictif résume assez bien ce qu’a été le début de l’année 2017 : aux emplois supposés fictifs a correspondu une campagne électorale réellement fictive, avec toutes les questions du moment escamotées ou occultées ou mises au rebut comme de la poussière sous le tapis. L’acmé de ce processus a été atteint le soir du 3 mai, après le débat dit du second tour. Les commentaires, tous défavorables, ont porté, non pas sur l’absence de débat, mais sur la seule candidate. Ce pour quoi elle a été critiquée, c’est son agressivité (supposée), sa violence (prétendue), ses excès. Pourquoi pas ? Mais que dire alors d’un candidat qui a reproché à celle qui lui était opposée de vivre en parasite, d’être indigne (de quoi ? d’être Française, de vivre, d’être candidate ?), de mentir, de dire des âneries ? Seul un goujat peut agonir en public, et sans le moindre scrupule, une femme de pareilles injures… Tous ces commentaires à charge ont escamoté la nature du programme de la candidate : âge légal de départ à la retraite ramené à 60 ans, maintien des 35 heures, augmentation des petites retraites et des allocations pour handicapés, lutte contre la financiarisation de l’économie, contre la finance mondiale, contre le capital. Plus à gauche, non si puo. Il lui aurait suffi d’annoncer quelques nationalisations (peut-être l’a-t-elle fait ?), et c’était le copié-collé du programme commun de la gauche unie des années 1970. 40 plus tard, Mitterrand et Marchais réunis sortent du tombeau. Ce ne sont pas les seuls marqueurs de gauche (comme on dit à gauche) de ce programme : il y a aussi la proportionnelle quasiment intégrale, le recours, pour gouverner, au référendum d’initiative populaire, la suppression des entités régionales, etc. Même l’abandon de la monnaie unique peut être tenu pour un élément de programme de gauche, la gauche rêveuse et idéale, celle des assignats et celle qui préfère le désastre au réel. Revenir au franc n’est pas en soi de gauche, mais obliger un pays au bord de la faillite à revenir à une monnaie dépourvue de toute assise financière et économique, c’est l’engager dans l’abîme, comme entre 1792 et 1795, en 1848, en 1936 et de 1981 à 1983. Le 3 mai, à ce programme de gauche, le candidat n’a rien opposé, sinon un sourire carnassier, des yeux bleus de premier communiant, des certitudes en béton armé, les soutiens de tous les media, de l’argent, de la finance, du show biz, etc. : face à la candidate du peuple (de gauche), celui des people et des nantis.

Les commentateurs, surtout ceux qui enseignent, en qualité de professeurs, dans les institutions d’enseignement supérieur les plus prestigieuses (c’est aussi l’acte d’accusation le plus implacable contre l’Université), ont tout escamoté en usant de l’arsenal habituel de mots tout faits, tels qu’extrême-droite, fascisme, extrémisme, Hitler, nazisme, etc., arsenal sans lien avec quelque réalité actuelle que ce soit. Sordides déballages et spectres nommés Hitler ou, au choix, Pétain réincarnés dans un programme de gauche présenté par une femme, voilà ce à quoi a été réduite l’élection présidentielle. Jamais, sauf peut-être en 1940, la France n’était tombée aussi bas. Le pouvoir n’est même pas à ramasser, puisque, à ce niveau d’insignifiance, la France n’a plus d’existence.

Le plus cocasse a été la réaction de la gauche, non pas parce qu’elle a validé le Grand Escamotage (l’escamotage, c’est son ADN), mais parce que, toute confite en aveuglement et énamourée du jeune homme brillant chaperonné par sa jolie maman, elle n’a pas vu dans le programme présenté par la candidate du 3 mai un programme de gauche et a refusé de se reconnaître dans le miroir qu’elle lui tendait. L’accusation, sans fondement, d’extrême-droite lui a suffi. Il est vrai qu’en matière d’aveuglement, ce double de l’escamotage, il n’y a pas d’expert qui arrive à la cheville de la gauche ou des gauches, comme il faut dire, paraît-il. Mme Le Pen est peut-être d’extrême-droite, non pas dans son programme, mais dans son être ou dans son nom, mais une chose est sûre : elle est moins d’extrême-droite que ne l’était Mitterrand, qui portait sur lui le fardeau de toutes les tares de l’extrême-droite : antisémitisme, connivence avec des complices de crimes contre l’humanité, esprit de collaboration, partisan des guerres coloniales, etc. Cela n’a pas empêché la gauche d’escamoter tout ça pour se rallier à Mitterrand, qui a promis en échange prébendes, avancements, argent public distribué à la clientèle, sinécures, promotions, partage d’un butin colossal (les richesses accumulées par le travail des Français lors des Trente Glorieuses), pillage des finances publiques. Le tort de Mme Le Pen a sans doute été de ne rien promettre de cela : on comprend que la gauche se soit détournée d’elle.

A peine l’élection terminée, les déballages reprennent : en sont victimes les déballeurs et les moralisateurs de la vie publique jettent le masque : il n’y pas plus amoraux qu’eux ; pires que des corrompus, ce sont des corrupteurs, le chevalier blanc du Béarn en tête. Le Grand Escamotage ne va pas durer longtemps : le réel a la tête dure et va vite rappeler son existence à ceux qui ont voulu le nier. Gare au boomerang.

Jean-Gérard Lapacherie