L’amiral basco-espagnol Blas de Lezo tient en échec l’« Invincible Armada » anglaise

Une version légèrement abrégée de cet article est parue dans La Nouvelle Revue d’Histoire de juillet-août 2017 (nº 91), dont le riche dossier central porte sur l’histoire du Canada, depuis la fondation de la « Nouvelle France » jusqu’au voyage triomphal du général de Gaulle au Québec en 1967 (voir notamment l’article : « Vive le Québec libre ! », le défi gaullien aux Anglo-Saxons, par le journaliste de Valeurs Actuelles, Éric Branca, auteur de l’ouvrage L’Ami américain, Washington contre De Gaulle : 1940-1969, Perrin, 2017).

On connaît le sort malheureux de l’« Invincible Armada »[1] de Philippe II d’Espagne défaite en 1588 par les Anglais, aidés en cette circonstance — et de manière déterminante — par les colères de l’océan. En revanche, on ignore le plus souvent comment l’amiral basco-espagnol Blas de Lezo a sauvé l’empire hispanique en 1741[2].

Du jeune officier au grand mutilé

Blas de Lezo y Olavarrieta est né le 3 février 1687, à Pasaia (Pasajes en espagnol) un port qui, à quelques kilomètres de Saint Sébastien, bénéficie de la rade la plus sûre de la côte basque. C’est là que le marquis de La Fayette embarquera pour l’Amérique à bord du La Victoire, le 26 avril 1777, trois ans avant l’aventure de l’Hermione.
La carrière de Blas de Lezo commence très tôt. À peine adolescent, il est marin, comme ses ancêtres et tant de ses compatriotes du Guipúzcoa. À cette époque, l’Espagne est plongée dans une guerre de succession qui dure de 1701 à 1713, et qui voit s’affronter les partisans de l’archiduc Charles III, issu de la maison d’Autriche, et ceux de Philippe V de Bourbon, le petit fils de Louis XIV. Durant cette guerre, la solidarité dynastique fait que les grades et les charges militaires de l’armée et de la marine des Bourbons espagnols sont fusionnés sans distinction avec ceux des Bourbons de France.

À peine âgé de dix-sept ans, Blas de Lezo est ainsi enrôlé dans l’escadre française du comte de Toulouse, Louis-Alexandre de Bourbon. Embarqué sur le navire amiral, il participe à l’importante bataille navale de Malaga (1704), qui met aux prises les escadres franco-espagnoles et anglo-hollandaises. Au cours du combat, le jeune Blas est sévèrement blessé à la jambe gauche et doit être amputé au-dessous du genou. Les rapports de l’époque indiquent qu’il est resté stoïque, impassible, durant une opération qui est alors réalisée sans anesthésie.

Une fois rétabli, un pilon lui sert désormais de jambe orthopédique. Autorisé à embarquer de nouveau, on le retrouve à Peñiscola, à Valence, à Palerme et à Gênes, puis, sur toute la côte méditerranéenne et bientôt sur les côtes atlantiques. Promu au mérite lieutenant de vaisseau en juillet 1707, il est affecté à la défense de la forteresse Sainte Catherine de Toulon et lutte alors contre les forces du prince Eugène de Savoie. Mais le sort s’acharne sur lui : frappé au visage par l’un des innombrables éclats de bois qu’un boulet de canon a fait voler sur le pont, il perd l’œil gauche. Il n’est pas homme à se décourager et on le retrouve bientôt lieutenant de gardes-côtes au port de Rochefort. À vingt-cinq ans, il est promu capitaine de frégate. Lorsque la Guerre de succession s’achève, en 1714, il commande le Nuestra Señora de Begoña un des principaux navires chargés d’assurer le blocus de Barcelone. À la pointe du combat, haranguant ses hommes, il reçoit une balle de mousquet sur l’avant-bras droit. À 27 ans, Blas de Lezo est borgne, manchot et unijambiste. Ses hommes et ses camarades de combat le surnomment avec une ironie affectueuse : « Patapalo » (en basque « Anka Motz », jambe de bois) ou encore « mediohombre » (demi-homme).

Blas de Lezo commande ensuite le galion Lanfranco, navire qui fait partie de l’escadre franco-espagnole chargée de lutter contre les corsaires et les pirates sévissant dans les mers du Sud (au large du Pérou). Pendant douze ans, de 1716 à 1728, il est commandant général de l’armada des mers du Sud. Marié, en 1725, à Josefa Pacheco, une créole péruvienne, il en aura sept enfants. En reconnaissance de ses services, le roi le fait membre de l’ordre du Saint-Esprit et de la Toison d’Or, les deux ordres chevaleresques les plus prestigieux des monarchies française et espagnole.

Chef de l’escadre espagnole de la Méditerranée, en 1731, il soutient l’infant Don Carlos (futur Charles III) dans sa campagne pour récupérer les duchés de Parme et de Plaisance. Il se rend ensuite devant le port de Gênes pour réclamer le paiement d’une dette à l’Espagne, avant de participer à l’expédition espagnole chargée de la reprise d’Oran. En 1736, il est commandant général des galions chargés du commerce de l’Atlantique. Un an plus tard, il est nommé commandant général de Carthagène des Indes sur la côte de l’actuelle Colombie. C’est là qu’il va accomplir sa mission la plus difficile et réaliser son plus glorieux fait d’armes

Défendre l’Amérique Hispanique contre l’Anglais.

Au XVIIIe siècle, Carthagène des Indes est une ville florissante et prospère de 20 000 habitants. C’est un port installé à l’abri d’une baie où affluent toutes les richesses des vice-royautés d’Amérique. C’est également un point stratégique particulièrement convoité par les ennemis de l’Espagne. À Londres, les plaintes des armateurs et des commerçants s’accumulent. L’action des gardes-côtes espagnols, chargés de lutter contre la contrebande, est jugée insupportable. La tension monte entre les deux couronnes. Les Anglais saisissent alors le prétexte d’un incident mineur pour tenter de s’emparer de Carthagène et de déstabiliser l’empire espagnol. Le motif avancé est la saisie, en 1731, d’un navire marchand britannique commandé par le capitaine Robert Jenkins. Appelé à témoigner devant le parlement, Jenkins déclare que le capitaine espagnol, Juan de Leon Fandiño a, non seulement confisqué sa cargaison, mais lui a coupé l’oreille avec un sabre en le menaçant : « Va et dis à ton roi que s’il ose faire ce que tu as fait je lui en ferai autant ». L’incident est bientôt tenu pour une offense à la couronne et à l’honneur national. En octobre 1739, la « guerre de l’oreille de Jenkins » est déclarée à l’Espagne.

Pour « venger l’affront », l’Angleterre arme la plus grande flotte jamais réunie jusqu’alors. Placée sous les ordres de l’amiral Edward Vernon, elle comprend 186 navires, dotés de plus de 2000 canons et transportant 25 000 hommes, bientôt renforcés par 4000 miliciens américains commandés par Lawrence Washington, le demi-frère de Georges Washington, le futur président des États-Unis.
En face, les forces de Blas de Lezo apparaissent dérisoires. Il ne dispose que d’effectifs très limités : moins de 3000 hommes de troupe, quelques 600 auxiliaires indiens et les membres des équipages et troupes d’infanterie de marine de 6 navires. L’amiral « Patapalo » a cependant deux atouts : sa bonne connaissance du terrain et le climat tropical, humide et très pluvieux. À partir du mois de mai, des nuées de moustiques augmentent en effet dangereusement les risques d’épidémie.

Par la mer, l’entrée dans la baie de Carthagène n’est possible que par deux accès étroits : la bocachica (petite embouchure) et la bocagrande (grande embouchure). La première est défendue par les forts de Saint-Louis et de Saint-Joseph et la seconde par les forts de Saint-Sébastien, La Sainte-Croix, Manzanillo, Saint-Jacques et le château de Saint-Philippe. Pour assurer la défense de la ville, Blas de Lezo fait tendre des chaînes dans la petite embouchure et déploie les six navires dont il dispose sur les deux embouchures. Ordre est donné de les saborder avant qu’ils ne tombent entre les mains de l’ennemi avec l’espoir que les épaves retarderont sa progression.

Avant d’attaquer, Vernon perd un temps précieux. Il ne veut pas diviser ses forces et craint d’être pris à revers par l’escadre française du marquis et vice-amiral d’Antin. Il semble ignorer que cette escadre, le plus souvent en rade de Saint-Domingue, ne compte que vingt-deux navires de guerre. Lorsqu’il apprend que les Français, affaiblis par les maladies tropicales et sans approvisionnements suffisants, ont été contraints de rentrer en France, il se hâte de naviguer vers son objectif.

Un défenseur pour dix assaillants

Le 15 mars 1741, la flotte anglaise se déploie devant Carthagène. La disproportion des forces est énorme : il y a un défenseur pour dix assaillants. Le bombardement des forts espagnols commence immédiatement. Blas de Lezo, réplique à partir de son navire amiral, Le Galice. Pour ce faire, il utilise des boulets qu’il a fait enchaîner deux par deux afin d’augmenter les dommages éventuels sur les navires touchés.

Après une intense canonnade, l’amiral Vernon fait débarquer une petite partie de ses troupes. Les Espagnols doivent alors se replier et abandonner les forts de Saint-Joseph et de La Sainte-Croix. Aux embouchures, Blas de Lezo fait couler ses navires et ordonne la retraite. Deux des navires sont incendiés. En vain, car les Anglais parviennent à remorquer l’un d’eux, libérant ainsi le passage et ouvrant l’accès à la baie. Les Espagnols n’ont plus d’autre option que de se retrancher dans leurs trois derniers forts.
Le navire amiral anglais peut pénétrer dans la baie et déployer ses drapeaux. Convaincu que la bataille est terminée, Vernon triomphe et exulte. Une frégate est dépêchée aussitôt en Angleterre pour annoncer la victoire. À Londres, la nouvelle est reçue dans l’allégresse et des fêtes sont organisées pour célébrer le héros. Une médaille commémorative est même gravée ; on peut y lire : « L’orgueil espagnol humilié par Vernon » et l’on y voit Blas de Lezo à genoux remettant son épée à l’amiral anglais.

Mais à Carthagène, les évènements prennent un tour inattendu. Pour en finir avec la résistance espagnole, Vernon a en effet décidé d’attaquer le château de Saint-Philippe. Plutôt que de subir de lourdes pertes en engageant le combat de front, il préfère tourner les défenses adverses. Ses hommes sont donc obligés de passer par la jungle ce qui n’est pas sans risques. L’opération se révèle plus difficile que prévu et entraîne la maladie et la mort de nombreux hommes, mais, une fois que ses troupes sont parvenues derrière la forteresse, Vernon peut enfin donner l’ordre de l’assaut.

À deux reprises les troupes anglaises engagent le combat contre 600 Espagnols. Une première attaque se solde par la mort de 1500 assaillants. Avant la deuxième tentative, Vernon fait confectionner des échelles. Le 19 avril, les forces anglaises se lancent à nouveau à l’attaque, mais une surprise les attend. Les échelles se révèlent trop petites pour atteindre le sommet des murailles. Prévenu in extremis par un espion, « Patapalo » a l’idée de faire creuser une fosse autour des murs augmentant ainsi leur hauteur. Après une lutte sanglante, les assaillants sont à nouveau repoussés. Cet épisode est capital pour le moral des défenseurs. Les Anglais feront encore bien d’autres tentatives, mais toutes resteront infructueuses. La ville sera bombardée pendant de longs jours, mais sans succès.

Au bout de deux mois, le 20 mai 1741, l’amiral Vernon est contraint de lever le siège et de rentrer en Angleterre. Une épidémie de fièvre jaune et la pénurie de vivres a affaibli considérablement ses troupes et miné leur moral. Le bilan est lourd : les Anglais ont perdu près de 8000 hommes et 26 de leurs navires ont été incendiés, coulés ou très sérieusement endommagés.
À Londres, la vérité sur l’affaire de Carthagène des Indes restera longtemps ignorée. Les autorités anglaises interdiront toute publication de nouvelles relatives à la bataille perdue. Paradoxalement, Blas de Lezo, principal protagoniste du siège, sera le seul à ne pas être récompensé par les autorités espagnoles.

L’ingratitude des autorités espagnoles

Ses relations avec le vice-roi de Nouvelle-Grenade, Sebastian de Eslava y Lagaza, un Navarrais de cinquante-six ans, commandant de la place, avaient été mauvaises pendant toute la durée du siège. Elles deviennent exécrables après le départ des Anglais. Blas de Lezo était un partisan décidé de l’offensive, du moins lorsque celle-ci était possible, Eslava prônait au contraire la prudence et privilégiait la défensive. Moins de dix jours après la victoire, le vice-roi envoie à Madrid un rapport extrêmement négatif sur l’attitude de Lezo, demandant qu’il soit immédiatement relevé de ses fonctions et rappelé en Espagne.

L’état de santé de l’amiral de Lezo, qui a été blessé au cours du siège, se dégrade rapidement. Abandonné de tous, à l’exception de sa famille et de quelques amis, il s’éteint le 7 septembre à 52 ans et l’on ignore où il a été enterré. Comble d’ironie, un mois et demi plus tard, le 21 octobre, sa destitution et l’ordre de rejoindre la péninsule sont approuvés par le roi Charles III. À l’inverse, le vice-roi Eslava rentre en Espagne où il est couvert d’honneurs et de gloire. Promu capitaine général des armées, puis, directeur général de l’infanterie, il est nommé ensuite ministre de la Guerre, en 1754, charge qu’il occupera jusqu’à sa mort, en 1759.

Le fils aîné de Blas de Lezo obtiendra la totale réhabilitation de son père, mais seulement en 1760, un an après la mort du ministre Eslava y Lagaza. Le défenseur de Carthagène recevra alors à titre posthume le titre de marquis d’Ovieco pour lui et ses descendants. Seule la Marine royale espagnole honorera la mémoire de l’amiral Blas de Lezo au cours des siècles suivants, donnant toujours son nom à l’un de ses navires.

Mais il faudra attendre 2014 pour que deux monuments soient enfin érigés à la mémoire de l’amiral vainqueur des Anglais, l’un à Cadix et l’autre à Madrid, sur la Place Colomb.[3]

A. Couartou-Imatz

[1] Le nom « Invincible Armada », qui est donné par dérision à la « Grande y Felicísima Armada » espagnole, est d’origine anglaise. Au cours de la bataille de Gravelines (8 août 1588), aucun navire espagnol n’a été coulé par les Anglais. Par la suite, les très mauvaises conditions météorologiques ont entraîné le naufrage de nombreux navires espagnols obligeant ces derniers à renoncer à détruire les forces navales ennemies. Les trois quarts de la flotte espagnole, 87 navires sur 122, sont cependant retournés en Espagne. Un an plus tard, la reine Elizabeth Ire d’Angleterre envoie une flotte d’invasion contre la Monarchie Hispanique. Commandée par Francis Drake et John Norreys, cette « Invincible Armada anglaise » a pour mission de détruire l’Armada espagnole de la côte cantabrique, de débarquer à Lisbonne pour soulever la population et de s’emparer d’une île des Açores. L’opération, qui se déroule du 15 avril au 10 juillet 1859, se termine par la déroute totale des forces anglo-hollandaises. Elles perdent 40 navires sur 150 et 70 % de leurs effectifs (près de 13 000 hommes).

[2] Un petit livre a été publié en France sur le sujet par Philippe Regniez, Blas de Lezo, Éditions Reconquête, 2012. C’est à partir des années 2000 que les historiens espagnols se sont intéressés à la figure de Blas de Lezo. Voir : Gonzalo Quintero Saravia, Don Blas de Lezo. Defensor de Cartagena de Indias (2002), Francisco Javier Membrillo Becerra, La batalla de Cartagena de Indias (2004), Pablo Victoria, El día en que España derroto a Inglaterra (2005), Carlos Alonso de Mendizabal, Blas de Lezo el malquerido (2008) et José Manuel Rodriguez, El vasco que salvo al imperio español (2008). Plus de quinze romans historiques sont également parus dans la Péninsule entre 2008 et 2015.

[3] Il existe aujourd’hui des rues Blas de Lezo à Valence, Malaga, Alicante, Las Palmas, Saint Sebastien, Cadix, Huelva, Fuengirola, Renteria, Irún, Pasaia et Madrid.

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