« La nation au 21ème siècle : persistance d’un sentiment refoulé » par Lucienne Bui Trong

septembre 23, 2013 dans Nos textes par admin

Arc de triomphe

La nation se conçoit comme un groupe doté d’une organisation politique, installé sur un territoire et personnifié par une autorité souveraine. Résultant d’une histoire commune, elle suppose un sentiment d’appartenance qui, dans les moments de crise, suscite des comportements généreux pouvant aller jusqu’au sacrifice patriotique. Nul mieux qu’Ernest Renan, en 1882, n’en a exprimé l’essence : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

En France, à partir des années 1880, la notion a fait l’objet de discours exaltants. Les pères de la IIIème République avaient une vision claire, et de plus en plus exigeante, de ses valeurs : elle était une, elle devait dépasser les ethnies ; seul comptait l’attachement des citoyens à la République et à ses grands principes ; le reste, traditions et langues régionales ou croyances religieuses, relevait de la vie privée. Le principe de laïcité, en 1905, allait sceller ce pacte. Deux grandes institutions allaient inculquer ces idéaux : l’école, orchestrée par les « hussards noirs », et l’armée, qui intègrerait les composantes sociales et ethniques de la nation, par un service militaire obligatoire pour tous. L’idée de nation engendrera, chez les citoyens, quelque chose qui ressemble un peu à la vertu républicaine des cités grecques démocratiques : l’amour des lois, l’amour de la chose publique, qui pousse à faire passer l’intérêt général avant le sien propre ; amour agrémenté d’un certain sens de l’honneur généralement réservé aux élites aristocratiques. La Résistance présentera la figure la plus achevée du dépassement de soi que permet le sentiment d’appartenir à une nation.

Mais que reste-t-il aujourd’hui de cette générosité désintéressée, du sens de l’honneur, de cet amour de la patrie ? En apparence, peu de chose. Dans l’espace public, dans les médias, le drapeau, l’hymne, et jusqu’au nom du pays s’effacent. La République a supprimé le service militaire, après l’avoir laissé dériver vers les inégalités les plus criantes (piston, dispenses de toutes sortes), sans donner des moyens décents de fonctionner à sa nouvelle armée de métier. Et elle a cessé d’insuffler ses valeurs dans l’école, qui a renoncé à l’instruction civique et révisé l’esprit des leçons d’histoire de France.

Un glissement de fond s’est opéré. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 visait avant tout le citoyen, encore entendu comme un individu concret : la Convention de 1795 ira jusqu’à énoncer les devoirs multiples d’un tel citoyen, en tant que fils, époux, père, voisin, ami, etc. Aujourd’hui, les droits fondamentaux ont une prétention exclusivement universaliste. Le citoyen est perçu comme un individu dénué de liens personnels, strictement défini par son appartenance à l’humanité, appartenance qui lui confère des droits-libertés et des droits-créances, sans que les notions de devoir soient évoquées, hormis celui d’obéir aux lois. Le légalisme strict tend à accréditer l’idée que seule importe la dimension politique du citoyen, sans que soit évoquée la société civile (morale, mœurs, appartenances diverses), alors que, lorsqu’elle exaltait la nation, la IIIème République célébrait aussi la famille, le travail, les devoirs envers soi-même. Ces discours de morale laïque s’adressaient à l’enfant, à l’élève, au jeune, et non pas au citoyen perçu comme un être humain égal en droits à son professeur. L’inégalité entre l’élève et le maître était affirmée. A l’inverse, aujourd’hui, la passion de l’égalité efface les hiérarchies. La notion de respect s’est vidée de son sens initial, inégalitaire et fondateur de politesse. Dans le même temps, le monde moderne sortait de la « galaxie Gutenberg » si bien décrite par Mac Luhan, pour entrer dans celle du tam-tam audio-visuel palpitant à l’échelle de la planète ! Sous la force de ce brassage étourdissant, l’esprit de sérieux et de dévouement que suppose l’attachement à la nation allait être puissamment balayé et entaché de ringardise.

Le développement de l’État providence a accentué cette nouvelle tendance : l’État prétend s’occuper de tout, descend au plus près de la vie quotidienne des citoyens, la société civile se trouve en quelque sorte dépossédée de ses devoirs et incitée à laisser faire les spécialistes et les professionnels (de la sécurité, de la santé, de l’éducation, de la solidarité). Le citoyen se désinvestit de ses engagements envers les autres (les militaires sont payés pour se faire tuer).

On n’oubliera pas, non plus, les coups de butoir portés à l’idée de nation par le marxisme : lorsque l’État est considéré comme une super-structure provisoire de la société, reflétant des rapports de domination basés sur les inégalités sociales, l’appartenance à une classe doit prévaloir sur l’appartenance à une nation. Dans la pratique, pourtant, toutes les révolutions d’inspiration marxiste se sont appuyées sur des sentiments nationalistes et ont abouti à la création d’États totalitaires. Mais rien n’y fait : l’illusion idéologique continue à discréditer la nation, qui tend à être considérée comme une idée de droite, voire d’extrême droite. Le sens civique est censé ne pas pouvoir exister dans une société imparfaite : le chômage de masse, l’échec scolaire, les phénomènes d’exclusion rendraient impossible tout sentiment d’appartenance au corps politique de la nation.

Plus profondément peut-être, ces dernières décennies, les idéologies politiques de tous bords ont évolué en réaction aux excès nationalistes du nazisme et du fascisme. L’idéal d’un État de droit, dans lequel la puissance souveraine est soumise au droit et assujettie à la loi, s’est répandu comme une traînée de poudre. Les droits de l’Homme ont connu un formidable renouveau. Et le rejet de la violence est devenu tel qu’il a réduit à néant la notion d’usage légitime de la force. C’est du moins ce que ressentent les policiers, dont la mission est de moins en moins soutenue par les pouvoirs publics eux-mêmes. Au fil des années, l’objectif du bien commun, de l’intérêt supérieur de la nation, s’estompe au profit de la sûreté individuelle (la garantie des droits de la personne face à l’arbitraire du pouvoir souverain). L’État moderne illustre la parabole du bon berger partant à la recherche de la brebis égarée, au risque de perdre la totalité de son troupeau. Pour la sensibilité d’aujourd’hui, la valeur d’une vie est au-dessus de tout, y compris de la nation, d’où le recul des valeurs guerrières et de la ferveur patriotique.

Diverses idéologies convergent donc dans la même direction, et les nouvelles pratiques s’orientent vers un fractionnement individualiste, voire anarchisant, du corps politique. L’air du temps appelle à l’ouverture, au cosmopolitisme. La posture moqueuse adoptée par le monde des médias empêche les sentiments patriotiques de s’exprimer. En renonçant à ses manifestations symboliques, à la piété envers les combattants morts pour le pays, la nation adopte un profil bas. Les citoyens d’aujourd’hui craignent de se faire stigmatiser comme politiquement incorrects, éprouvent de la gêne à regarder le passé, comme s’ils se sentaient coupables de quelque chose. Mais de quoi donc ?

Sans remonter aux guerres révolutionnaires dont le messianisme leur est devenu totalement étranger, sans même re-songer aux guerres d’expansion napoléoniennes, les Français se posent des questions sur les dérapages de leur pacte républicain. Il leur est impossible, aujourd’hui, de comprendre et d’approuver l’impérialisme colonial ; ils ressentent fortement les contradictions entre le discours de la colonisation et celui des droits de l’homme, ils éprouvent un recul face à l’arrogance des colonisateurs ayant agi en leur nom. Débarrassés, par ailleurs, de l’ethnocentrisme naïf d’antan, ils ne parviennent plus à croire en la mission civilisatrice du colonialisme. Le nazisme, en outre, a décillé bien des yeux sur l’injustice raciste. Après avoir été dénoncé par le christianisme comme une faute morale, le racisme a fini par obtenir droit de cité dans le code pénal.

Ce progrès en faveur de l’humanisme a malheureusement fourni des armes d’un type nouveau à une multitude de combattants pas toujours de bonne foi. C’est ainsi que, après avoir été la championne de la fraternité, en s’ouvrant sans réserves à tous ceux, quelle que soit leur « race » (notion réfutée par nos savants dès les années 50), qui acceptaient d’adopter et d’aimer sa culture, la nation française se voit couramment accuser de « racisme » en raison de son idéal d’assimilation. En mettant en œuvre cet idéal, la nation, pourtant, ne faisait qu’appliquer aux derniers arrivés ce que chacune des provinces françaises avait accepté de la part des pères de la IIIème République. Mais entre temps la notion de racisme avait changé de sens. Le racisme aujourd’hui ne signifie plus, juridiquement parlant, l’exaltation d’une race, mais aussi celle d’une culture. Cette confusion sémantique, sciemment entretenue par la loi, a ouvert la porte à des revendications communautaristes. Quoiqu’il en soit du racisme, l’accusation est difficile à supporter, ce qui explique sans doute le malaise actuel d’une nation toujours attachée à l’image du « creuset », révulsée par l’idée de communautés séparées et attachée à la laïcité.

Alors, coupable ou pas, cette nation condamnée à la discrétion ?

Il me semble évident que non. Concernant le racisme, la nation française n’a pas à rougir de ses efforts en faveur de l’assimilation, cette pratique étant la négation totale du racisme au sens strict (biologique) du terme. Il lui appartient bien sûr d’éviter tout excès dans l’application des idéaux : la laïcité, par exemple, vise seulement à séparer le politique du religieux, non à lutter contre la religion ; et l’affection pour la province natale ne remet pas en cause l’unité culturelle de la nation. En ce qui concerne les excès du chauvinisme et du nationalisme, il faut souligner que ce n’est pas la nation elle-même qui pousse à l’extension géographique, à l’impérialisme, au messianisme révolutionnaire ou au colonialisme. La nation est personnifiée dans une autorité souveraine dotée d’intelligence et de volonté, qui indique la voie, qui conduit des projets, qui manipule les masses au moyen de la propagande, qui pousse les citoyens au sacrifice puis les laisse tomber si ses intérêts électoraux le demandent ! Contrairement aux slogans révolutionnaires, la nation n’est pas une entité mystique qui sait précisément où elle va. Elle a besoin de dirigeants éclairés, elle qui est bien obligée de déléguer son pouvoir de décision. Et si ses chefs sont aveugles, incompétents, ou fous à lier, elle ne peut pas s’en rendre compte tout de suite. Il lui appartient cependant de se ressaisir énergiquement, sans assumer la culpabilité de fautes qui n’ont pas été les siennes et contre lesquelles elle s’élève quand ses yeux sont décillés. D’où l’importance primordiale de l’école, de l’éducation intellectuelle et de l’esprit critique. La nation doit, toujours et encore, travailler à connaître son histoire, pour déjouer toute entreprise nouvelle susceptible de la faire trahir son honneur, ses principes, son éthique. Mais elle doit aussi entretenir la flamme de la reconnaissance envers ceux qui se sont dévoués pour elle, rester digne de leur courage, afin que leur sacrifice n’ait pas été vain.

La complexité des phénomènes collectifs ne se range jamais de façon adéquate sous des concepts forcément réducteurs. L’universalisme et l’égalitarisme sont des idéaux qui font l’objet d’un débat public passionné et qui imprègnent déjà fortement les mentalités, mais force est de constater que la société civile reste largement fidèle aux exigences plus terre-à-terre de la vie et des liens sociaux. Elle suit son propre cours. Le bon sens garde ses droits, les individus aspirent à l’autonomie, la famille se porte plutôt bien et assume son rôle éducatif, la vie économique suit sa propre logique. Les valeurs se transforment mais ne disparaissent pas. La France reste encore chère au cœur des Français, si bouleversés par les images du drapeau flottant partout joyeusement lors de la Coupe du monde de football en 1998. Quant à l’État, il sera encore longtemps d’actualité, si l’on en juge par la montée en puissance du nombre des États dans le monde et par l’essor de la notion de subsidiarité au sein de l’Europe. Et qui mieux que lui pourrait orchestrer des efforts efficaces en faveur du développement durable ?

Lucienne Bui Trong

L’auteur :

Lucienne Bui Trong est Commissaire divisionnaire honoraire de la Police Nationale, et ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. Elle est l’auteur de Violence urbaine, des vérités qui dérangent (Bayard, 2000), Violence, les racines du mal (éditions du Relié 2002), La Police dans la société française (PUF 2003), Les Racines de la violence (Louis Audibert 2004).