La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « La marche, ça ne marche pas »

février 18, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Fulton En Marchant

Exposition  « En marchant » d’Hamish Fulton

Centre régional d’art contemporain de Sète (34)

Plus de deux siècles après Rousseau, les rêveries du promeneur solitaire sont peut-être toujours ce qu’elles étaient… Comme le disait Jean-Jacques, on en écrit dans son cerveau des rames et des rames… prose exquise, précise, impeccable et définitive qu’on regrette de ne pouvoir sur l’instant coucher sur le papier… Mais – et le très britannique Hamish Fulton en est un exemple – la traduction plastique de ce mouvement entraînant de la pensée demeure on ne peut plus problématique. Il n’est pourtant pas mauvais bougre, notre homme (et, bougre, peut-être ne l’est-il même pas). Il est de ces êtres à la peau rougie par le grand vent du soleil comme dirait ma concierge quand elle se fait poétesse que rencontre sur les chemins de Compostelle et d’ailleurs le randonneur. Poli, souriant, marchant plein d’allant, courtoisement il vous souri. Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres. Fulton s’enivre des paysages – pays sages aux bleu, vert et jaune concentrés puis évanescents qu’il a parcourus toutes ces dernières décennies, de long en large et en diagonale, longue marche de l’art contemporain qu’il a entreprise voilà plus de quarante ans. Celle de Mao a conduit à une catastrophe ; celle  dudit art pour les copains qui, à nos déjà vieux jours ne s’offre que trop s’avérera-t-elle plus glorieuse ? Oui, il y a loin de la coupe aux lèvres lorsque, de l’ivresse et de la beauté de la nature (la seule, avec celle de la femme, qui soit, de droit, à la lettre naturelle et aimable) ne sourd que la froideur de la matière brutale se donnant la prétention de devoir (et de pouvoir) être comprise. Il y a en effet beaucoup à comprendre dans ces fresques vides à l’orange délavé, ces inscriptions abusivement comparées à des haïkus, ces tableaux ternes qui ne vous regardent même pas, toute cette abstraction asphyxiante habitant (euphémisme) ces hautes salles bétonnées. Rarement l’art brut ne s’est-il fait plus insidieux, insinuant que du sens pouvait être véhiculé dans ce jeu de pistes qui se prend très au sérieux. Le problème, c’est que l’artiste n’est pas antipathique, qu’on éprouve quelque gène à ne pas rejoindre son enthousiasme. Mais, l’on songe tout de même à tout cela mène… Tout ça pour ça… alors qu’il y aurait eu tant non à dire et à écrire mais à dessiner, à peindre et à sculpter passé la ligne d’arrivée. Eh bien non, Hamish Fulton se fait peintre en boniments, tel un joueur de bonneteau si pénétré de son art qu’il en oublie qu’il abuse le chaland. Celui-ci croit s’en sortir car il se rassure en vous disant à la sortie d’un musée déserté par ses muses « qu’il a compris ». La belle affaire, c’est précisément ce qu’il ne fallait pas faire. Ou, alors, si vous vous surprenez d’emblée à ‘‘chercher’’, c’est que l’art – celui qui se respecte et qui, ainsi, vous respecte – en l’espèce était un leurre. On n’en démordra pas : l’esthétique est la science du beau. Celui-ci est modeste. Dans la trinité platonicienne de la sainte connaissance, il vient en troisième position, après le vrai et le bien. Là, ruse du diable, il ne prétend même pas se donner en peinture, passant par pertes et profits (pertes pour l’histoire de l’art et la santé du visiteur, profits jamais à long terme) ses deux instances tutélaires.

On ne sait pourquoi – ou, plutôt, ne le sait-on que trop – nous reviennent en mémoire beaucoup de lumière et de couleurs, celles vantées par Philippe Muray dans La gloire de Rubens (1), certes pas le meilleur livre du talentueux pourfendeur de notre monde, plutôt la prose répétitive d’un enfant à la libido précoce poursuivi par les images lascives qu’avant de s’endormir lui inspirent les nues angéliques au-dessus de son lit. La vie, donc. La lumière, et les ombres bleu sombre du Caravage aussi. La vie, toujours. Qui nous pousse à espérer que Fulton va changer du tout au tout. Et que l’art contemporain n’est pas toujours un art qui se repaît de son autosatisfaction, art béat, art béant vapotant dans son vide, art content pour rien ; pire, qui ne puise sa raison d’être que de sa déraison, art comptant pour rien.

Hubert de Champris

Notes relatives à l’article :

1- Philippe Muray, La gloire de Rubens, éd. Les Belles lettres, 284 pages, 1991.