Texte du colonel Alain Corvez : « La France dans le monde tel qu’il est » (sur la géopolitique gaullienne de l’Orient compliqué)

août 28, 2013 dans Nos textes par admin

Photo du général de Gaulle

Les vues planétaires du général de Gaulle étaient à la fois géniales et simples. Elles s’appuyaient sur une immense culture, philosophique, littéraire, historique et géographique et un pragmatisme qui se manifestait souvent avec humour, tant sa conviction qu’on ne bâtit rien sur terre en dehors des réalités- en politique les nations et les peuples qui les constituent-, lui faisait prononcer des truismes qui confondaient ses interlocuteurs.

Dans ses Mémoires de guerre, l’incipit de son chapitre sur l’Orient est souvent cité comme révélateur de ses visions sublimes, décollant de Londres en mars 1941 :

« Vers l’Orient compliqué je volais avec des idées simples ».

La phrase suivante est aussi révélatrice de sa faculté d’aller au fond des choses sans se perdre dans les détails :

« Je savais qu’au milieu de facteurs enchevêtrés, une partie essentielle s’y jouait. Il fallait donc en être ».

Il sut ensuite redonner sa grandeur à la France à partir de 1958 en menant une politique d’indépendance des deux blocs qui s’affrontaient alors dans un périlleux équilibre de la terreur nucléaire. C’est aussi pourquoi il jugeait que la France devait, à moins de disparaître de la scène du monde en se diluant dans un des blocs, se doter de l’arme qui rend, comme il l’expliquait, invulnérable et maître de son destin.

Après l’effondrement du bloc soviétique dans les années 90, le monde devint naturellement dirigé par les États-Unis qui n’avaient plus aucun rival sur la planète. Dans ce nouvel ordre, la France sut trouver sa place, Mitterrand puis Chirac continuant vaille que vaille une politique de non alignement et d’amitié avec les Tiers monde, préservant notre indépendance et nos intérêts dans le monde, tout en manifestant envers l’Amérique une amitié sincère.

Sans doute Chirac n’avait-il pas rencontré les appuis suffisants dans le monde quand il s’opposa à la guerre d’Irak américaine en 2003 et en tira-t-il des leçons de prudence par la suite, car la suprématie américaine était encore quasi-totale.

Proche Orient

Pourtant, depuis les années 2000 un monde multipolarisé se mettait peu à peu en place avec la reconstruction de la Russie sous la forte impulsion de Poutine, les exigences calmes mais fermes de la Chine, puissance croissante à un rythme effréné, et les autres qu’on rassemble maintenant sous l’acronyme BRICS. Le retour à une politique d’indépendance devenait alors beaucoup plus facile mais Sarkozy préférait l’alignement sur l’Amérique concrétisé par le retour de nos forces dans l’OTAN, sous le fallacieux prétexte de construire une Europe de la Défense qui ne fait que rester dans le domaine des chimères.

« Le fait est que Paris s’aligne sur les États-Unis, sous la présidence de Sarkozy, sur presque tous les dossiers, de l’Iran à la Libye en passant par le Liban, à l’exception notable d’une position encore distincte sur la question palestinienne ».

Renaud Meltz, « La politique arabe de la France depuis le départ du général de Gaulle », in revue Espoir, n°166, automne 2011.

Ce serait une erreur désormais de continuer cette politique car le monde multipolarisé s’impose à tous, et en premier lieu aux États-Unis affaiblis intérieurement par un dollar dont la suprématie est en voie de disparition face aux nouvelles monnaies d’échange dans le monde, aux balances commerciales déficitaires, au chômage croissant en raison de sa désindustrialisation, même s’ils possèdent toujours les plus grands groupes mondiaux et qu’ils seront encore longtemps les plus forts, économiquement en raison de leurs ressources naturelles, et militairement.

Cependant, cette domination impérieuse qui envisageait d’étendre sa domination jusqu’au marches de la Russie et de la Chine, utilisant l’action d’ONG diverses et riches pour fomenter des révoltes de couleurs dans les états échappant à son influence, intégrant les uns après les autres dans l’OTAN, bras armé de sa stratégie, les pays européens, devait rencontrer un premier arrêt en août 2008 avec la guerre du Caucase. La Russie signifiait brutalement que les ambitions américaines ne franchiraient pas cette limite, jugeant que la tentative géorgienne de Saskachvili était une atteinte directe à sa souveraineté et devait s’arrêter là.

Nous sommes maintenant dans ce monde multipolarisé et la France doit l’intégrer. Même si l’un des pôles est encore et pour longtemps le plus attractif, il doit nécessairement composer avec les autres qui contestent avec de forts arguments sa suprématie.

L’un de ces changements majeurs est l’apparition du nouveau pouvoir des peuples, l’ethnos des Grecs, qui se manifeste particulièrement dans les pays du Tiers monde habitués jusqu’ici aux pouvoirs autoritaires, comme les révoltes arabes nous en fournissent un exemple. Ces peuples revendiquent leurs particularismes et leurs cultures et il fallait être naïf pour croire que ces populations imprégnées d’Islam ne souhaiteraient pas être dirigées par des pouvoirs politiques se fondant sur la religion. D’autant plus que face au matérialisme occidental qui a renié ses fondements religieux et s’enfonce graduellement dans l’abandon des valeurs familiales, socle de toute société, l’Islam apparaît comme un ciment social qui a entretenu depuis des siècles des sociétés harmonieuses dans lesquelles les normes acceptées par tous, si elles ne correspondent pas aux nôtres depuis que nous avons crié avec Nietzsche : « Dieu est mort ! C’est nous qui l’avons tué ! », constitue une base morale consensuelle.

Il faut se garder de faire l’amalgame avec l’islamisme radical ou extrémiste et essayer de comprendre d’où il vient, qui l’entretient et qui le commandite. Il y a d’abord la rivalité ancestrale entre le sunnisme et le chiisme qui prit naissance il y a 1500 ans et que d’aucuns utilisent aujourd’hui pour atteindre des objectifs stratégiques. C’est le cas du wahabisme séoudien qui, associé à son voisin du Qatar, ne rêve que de rayer de la carte l’Iran chiite et finance dans ce but les groupes djihadistes les plus virulents. Ces pays devraient pourtant se méfier car s’il existe un djihadisme national dans certains pays, le plus actif est international et vise une domination mondiale, y compris à Djeddah et Doha. En Afghanistan, à côté des revendications nationales des Pachtouns, Ouzbeks, Tadjiks, il existe de nombreux partisans du djihad international, de même qu’au Sahel où l’Algérie surveille de près les évènements du Mali. Pourtant leur armement, leur entraînement sont financés par les mêmes commanditaires, avec l’appui des services américains et pakistanais à l’époque de la lutte contre les soviétiques.

Enfin, le terrorisme islamique trouve un soutien populaire dans les injustices entretenues dans le monde par la négation des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et à choisir leur modèle politique librement, en Palestine mais aussi dans les pays arabes dirigés autoritairement. Dès lors que les révoltes arabes ont commencé de réussir en Tunisie et en Égypte, il est probable que les peuples des autres pays exigeront, à court ou moyen terme, le même sort. L’ethnos arabe est inexorablement en marche vers la prise du pouvoir politique.

A cet égard, il est paradoxal de constater que le berceau de la démocratie, l’Europe, soit aujourd’hui dirigée par une sorte de dictature technocratique qui, au nom des bons sentiments, dirige ses nations vers un fédéralisme de plus en plus oppressant, sans emporter l’adhésion des peuples qui, au contraire, y sont de plus en plus rétifs, voyant leurs cultures laminées au nom de l’union, et surtout leurs niveaux de vie amoindris. Chaque nouvelle élection montre que les dirigeants européens, sans doute de bonne foi, sont de plus en plus contestés dans leurs choix par leurs populations qui, en dépit de la propagande médiatique, se rebellent contre un système dans lequel elles se reconnaissent de moins en moins et qui les atteint désormais directement dans leurs modes de vie quotidiens. Une telle Union Européenne ne peut avoir de puissance politique et doit s’en remettre à l’Amérique pour sa défense, en dépit de ses intérêts qui ne coïncident pas toujours avec les siens, et l’accompagner dans ses aventures guerrières. Une Europe puissante ne peut être fondée que sur des nations qui s’entendent entre elles sur des intérêts communs, entente qui devrait s’étendre naturellement à la Russie, son plus proche voisin avec lequel elle partage un héritage et des objectifs. L’ethnos européen endormi pourrait se réveiller prochainement, souhaitons-le dans le calme.

Bachar El Assad

En Syrie, au-delà du rouleau compresseur médiatique qui tend à faire passer le régime de Bachar el Assad pour un dictateur sanguinaire qui prendrait plaisir à égorger son peuple, colportant les mensonges des officines qui mettent les crimes des rebelles sur le dos de l’Armée syrienne qui pourtant montre encore une remarquable cohésion dans ses représailles brutales contre les attaques de combattants déterminés à renverser le régime, de quoi s’agit-il en réalité ?

C’est un affrontement entre le souhait américain de renverser un pouvoir qui ne lui est pas docile, soutenant depuis toujours la cause palestinienne dont il a accueilli des centaines de milliers de réfugiés, de même qu’il a accueilli deux millions d’Irakiens ayant fui leur pays en guerre, dont de nombreux chrétiens qui continuent d’arriver, et la ferme volonté russe de ne pas laisser l’Amérique lui prendre un pion essentiel sur son échiquier, appuyé sur la Chine qui partage les mêmes intérêts.

Menacer l’Iran à travers la Syrie est sans doute aussi un bon moyen de pression pour Washington dans sa négociation avec Téhéran sur le dossier nucléaire.

Mais contrairement aux prévisions le régime tient bon et les choses ne se présentent pas comme dans les autres pays arabes en révolte ni comme en Libye. Si le régime ne s’est pas effondré sous les attaques de djihadistes étrangers et des Syriens soutenus par l’étranger déterminés à se débarrasser de Bachar el Assad, notamment en souvenir de l’écrasement par son père du soulèvement islamiste de 1982 à Hama, c’est qu’en plus du soutien russe, chinois et d’autres pays comme l’Irak, il dispose d’un fort soutien à l’intérieur, non seulement des nombreuses minorités ethniques et confessionnelles mais aussi d’une proportion importante de sunnites qui ont peur de voir leur pays se transformer en nouvel Afghanistan, ou nouvel Irak ou encore en Liban de la guerre civile. Cette majorité soutient le président car elle lui reconnaît son désir de moderniser le pays et de le libéraliser. La Syrie de Bachar el Assad n’est plus la dictature fermée de son père et les Syriens le savent. La Russie le sait aussi qui veut promouvoir le dialogue que le régime a engagé avec son opposition pacifique en faisant adopter une nouvelle Constitution démocratique approuvée en février par une majorité des votants. C’est aussi pourquoi elle s’oppose au départ forcé de l’actuel président, répétant que c’est aux Syriens d’en décider dans des élections démocratiques.

Ahmadinedjad

Dans les circonstances crées par ces affrontements, le départ forcé du président laisserait la place aux islamistes et à des carnages vengeurs qui prendraient des proportions déstabilisant la région, à commencer par le malheureux Liban qui voit déjà la possibilité d’une nouvelle guerre civile le déchirer, le Liban où le Hezbollah chiite est prêt à en découdre avec les nombreux combattants salafistes des camps qui n’attendent qu’un signal pour déclencher un djihad d’envergure, sans compter l’Irak, la Jordanie et la Palestine.

Pour sortir de cette crise qui n’a pas d’issue sans revenir à un peu plus de retenue de la part des acteurs internationaux, il faut mettre un terme à l’outrance de part et d’autre, ne pas compromettre l’avenir en prenant des positions irrévocables et parler avec la Turquie et l’Iran qui, pour des raisons différentes sont des acteurs incontournables d’un règlement. Couper les ponts d’un changement possible ultérieur n’est pas une bonne diplomatie.

La France a tort de reconnaître que l’Iran a un rôle à jouer dans cette crise et en même temps de refuser sa participation à une conférence en raison du dossier nucléaire. Il y a dans cette attitude un paradoxe et comme le désir de jouer le rôle du méchant par rapport au gentil que serait l’Amérique. Nous pourrions en payer les frais.

A cet égard, la crise iranienne doit aussi être pensée en fonction du nouveau monde mutipolarisé. Pour ce monde, l’Iran a une place essentielle à tenir et tout porte à croire que les États-Unis auront besoin de lui redonner sa place dans le concert des nations début 2013 après la réélection du président Obama. Pour l’Amérique, les équilibres stratégiques nécessitent l’Iran chiite compensant le poids des régimes arabes sunnites, avec lequel elle pourra s’entendre pour exploiter ses richesses naturelles importantes et développer des échanges industriels fructueux. L’Iran est sans doute prêt à s’entendre avec l’Amérique ou une émigration iranienne est active, plus qu’avec la Russie qui est pourtant son alliée du moment, mais avec des points de friction. La question de l’enrichissement de l’uranium pourra se régler dès lors que l’Iran aura convaincu l’Amérique qu’il veut seulement accéder à l’énergie civile, ce qu’il affirme dans les réunions avec les cinq plus un.

Dans le monde multipolarisé, la nouvelle nuisance est l’islamisme extrémiste qui n’a pas de patrie ni d’état. Pour apaiser le Moyen-Orient, il faut des états stables comme l’Iran et la Syrie. L’Amérique le sait et on pourrait assister prochainement à un changement dans ses relations avec Israël, allié de plus en plus encombrant avec son refus persistant de reconnaître les droits des Palestiniens et ses menaces répétées et tonitruantes d’attaquer les installations nucléaires iraniennes. L’Asie devient pour les États-Unis son inquiétude principale et elle a donc besoin d’avoir un Moyen-Orient équilibré entre les diverses influences, sans y entretenir de foyers dangereux.

Pour conclure, rappelons le dialogue que Malraux rapporte dans Les chênes qu’on abat, récit épique de sa journée passée à Colombey en 1970, peu de temps avant la mort du Général :

Malraux : « J’ai dit à Kennedy ce que j’avais dit à Chou en Lai : Les États-Unis sont la seule nation qui soit devenue la plus puissante du monde sans l’avoir militairement cherché. Alexandre voulait être maître du monde (enfin, du sien !), César aussi. Les États-Unis ont, à l’occasion, voulu une domination économique : c’est radicalement différent. Mais maintenant qu’ils possèdent cette puissance colossale, il s’agit de savoir ce qu’ils vont en faire ».

De Gaulle : « Ne vous trompez pas : il voulait maintenir à tout prix la situation dominante des États-Unis dans la défense de l’Occident. Et je ne suis pas sûr que malgré sa valeur, il n’ait pas accepté la comparaison, chère aux naïfs, entre les États-Unis d’Europe et les États-Unis d’Amérique, alors que ceux-ci ont été créés à partir de rien, sur une sorte de Sibérie fertile, par des flots successifs de colons déracinés. Si les États-Unis deviennent consciemment maîtres du monde, vous verrez jusqu’où ira leur impérialisme ».

Alain Corvez.

Alain Corvez