La chute définitive du bipartisme espagnol ? – Analyse du vote des Andalous le 2 décembre 2018 – Par Nicolas Klein

Deux séismes

    Les élections régionales andalouses anticipées du 2 décembre 2018 ont été marquées par deux faits majeurs : la perte de la majorité absolue (qui correspond à 55 sièges sur les 109 du Parlement de Séville) par les forces de gauche ; le surgissement massif de l’extrême droite de Vox, qui a obtenu 12 élus (résultat à comparer aux 4 à 5 sièges que lui promettaient les sondages). Beaucoup de commentaires ont déjà été faits sur ce scrutin et sur la nature du « nouveau venu », que d’aucuns comparent au Rassemblement national de Marine Le Pen, à l’Alternative pour l’Allemagne, à la Ligue de Matteo Salvini ou encore au Fidesz de Viktor Orbán.

    En France, c’est surtout la fin d’une « exception espagnole » qui a été soulignée, alors que pendant des années, en dépit de la crise économique, des flux migratoires en constante augmentation, des scandales de corruption à répétition et du défi séparatiste catalan, notre voisin ibérique n’a été frappé par l’émergence réelle d’aucune formation de droite nationale, radicale ou extrême. La situation est particulièrement dégradée en Andalousie, avec la perception d’un clientélisme bien réel, un taux de chômage encore élevé (quasiment 23 % de la population active), une généralisation des faibles revenus et une frontière entre Gibraltar et la province de Cadix touchée par une criminalité en hausse en raison du trafic de drogue, entre autres choses.

Ce sont justement ces facteurs et le déclin de la scène politique traditionnelle qui ont entraîné le succès de Vox et ont donné une majorité de 59 sièges à la droite au Parlement régional.

 

L’immigration, premier thème de campagne de Vox ?

Le parti de Santiago Abascal a su jouer, durant la campagne électorale, sur la thématique migratoire et les inquiétudes qu’elle soulève dans les zones d’Andalousie caractérisées par la plus forte présence d’immigrés, notamment la province d’Almería (19,7 % d’étrangers dans la population totale, contre 10,1 % au niveau national et 7,4 % en moyenne dans la communauté autonome). C’est justement dans cette province (la seule où le Parti socialiste ouvrier espagnol ne soit pas arrivé en tête) que Vox enregistre ses meilleurs scores, particulièrement à El Ejido, unique commune où le parti a devancé tous les autres. Peuplée de près de 90 000 habitants, cette ville de la banlieue d’Almería est parfois surnommée « le verger de l’Europe » en raison de sa forte production de fruits et légumes sous serre – la métaphore classique pour décrire cet alignement d’exploitations est celle de la « mer de plastique ». L’entretien des cultures et les récoltes exigent l’emploi d’une main d’œuvre massive et peu qualifiée, souvent issue du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou des pays d’Europe centrale et orientale. C’est donc à El Ejido (mais aussi dans des communes qui partagent de telles caractéristiques, qu’elles se situent ou pas dans la province d’Almería, comme Níjar, Vícar, La Mojonera, Benahavís ou encore Albuñol) que Francisco Serrano, tête de liste de Vox lors de ces élections, a le plus séduit. Plus généralement, c’est dans cette province de l’Est de l’Andalousie que la formation réalise son meilleur résultat (16,79 % des suffrages exprimés, soit deux sièges sur les douze à attribuer). D’autres municipalités proches sont ainsi concernées par la poussée de l’extrême droite, comme Roquetas de Mar, Huércal de Almería ou encore Balanegra.

Il ne semble pas y avoir de lien direct entre le taux de chômage et le vote pour Vox et le parti est plus fort dans les zones urbaines que dans les zones rurales (les provinces peu densément peuplées lui ont moins souri, comme dans le cas de Jaén, où il a emporté 8,72 % des bulletins valides). C’est aussi le cas dans les communes à plus fort revenu moyen par tête. Le sentiment de déclassement, les difficultés du quotidien (notamment en raison d’infrastructures et/ou de transports déficients) et l’impression d’être délaissé par le pouvoir régional comptent néanmoins fortement dans le choix de la formation de Santiago Abascal. La province d’Almería est, avec 13 661 euros de revenu annuel par citoyen, l’une des moins bien loties de la communauté autonome et de toute l’Espagne et les liaisons ferroviaires y sont encore à l’état de travaux (le TGV, par exemple, n’y arrivera au mieux qu’en 2023).

Le manque d’exemplarité des dirigeants nationaux ou locaux est aussi en cause, entre corruption (comme dans la modeste commune de Sedella, située dans la province de Málaga et peuplée de 635 habitants environ, qui est dirigée par un maire issu de la gauche « radicale ») et cessions constantes face aux séparatistes catalans (comme dans le quartier sévillan de Los Remedios). Dans certains cas, ce vote de désespoir (lancé comme un cri d’alarme par ceux qui ne se retrouvent plus dans les partis traditionnels et qui s’estiment abandonnés par les responsables politiques) se dirige vers Podemos (ou plus précisément vers sa variante régionale, Adelante Andalucía – littéralement, « En avant l’Andalousie »), comme dans le cas de Trebujena (quasiment 60 % de votes en faveur de la gauche « radicale »), Puerto Real (34 % environ), Cadix (30 % environ), Conil de la Frontera (près de 25 %) ou encore Aracena (plus de 27 %). Néanmoins, les bulletins flanqués du sigle d’Adelante Andalucía sont, à quelques exceptions près, très localisés : les municipalités du pourtour de Cadix, le Nord de la province de Málaga (comme Teba ou Casabermeja), le Sud de celle de Séville (comme Pedrera) et la banlieue de Cordoue (Almodóvar del Río, Montemayor, Montilla, Pedro Abad).

 

La percée urbaine

Par ailleurs, si l’abstention a joué en défaveur de la gauche le 2 décembre dernier, l’on perçoit aussi depuis un bon moment un certain transfert d’électeurs de Podemos vers Vox, ces citoyens estimant que la droite exprime désormais plus efficacement leur mécontentement. La progression très nette de l’électorat urbain (plus attachés à la gauche « radicale ») au sein de la droite radicale en témoigne. La formation de Francisco Serrano est certes passée de 0,2 % à 7,9 % des bulletins dans les zones rurales d’Andalousie mais son implantation dans les aires urbaines est, comme nous le disions plus haut, encore plus spectaculaire. Dans les neuf grandes agglomérations qui regroupent plus de 65 % de la population andalouses (Aire métropolitaine d’Almería et du Ponant d’Almería ; Ville de Jaén ; Ville de Cordoue ; Vallée de Grenade ; Málaga et Costa del Sol occidentale ; Campo de Gibraltar ; Baie de Cadix, Campagne de Jerez et Côte nord-occidentale de Cadix ; Aire métropolitaine de Séville ; ainsi que Ville de Huelva), le parti est passé de 0,6 % à 12,3 % des suffrages exprimés. Globalement, la droite reste dominante en Andalousie orientale et septentrionale (c’est-à-dire loin du centre de pouvoir et de distribution des subventions que constitue Séville) tandis que les socialistes résistent mieux dans leurs fiefs de l’Ouest, même s’ils y laissent des plumes.

 

Le jeu des transferts d’électeurs

Cette croissance de Vox s’est faite, comme nous l’avons signalé, grâce à de nouveaux électeurs qui ne s’étaient pas déplacés aux élections andalouses de 2015 (ou qui pouvaient voter pour la première fois cette année) mais aussi au détriment du Parti populaire (PP), formation conservatrice qui a donné deux présidents du gouvernement à l’Espagne (José María Aznar et Mariano Rajoy). Les analystes estiment ainsi que sur les sept sièges perdus en trois ans par les chrétiens-démocrates (ils sont passés de 33 à 26 élus au Parlement de Séville), six ont été récupérés par la droite nationale. D’après certains calculs, durant la campagne électorale, la formation de Santiago Abascal « volait » chaque semaine 40 000 électeurs environ au PP – et, plus surprenant, environ 8 000 aux centristes libéraux de Citoyens (C’s).

 

Globalement, le bloc de droite déjà installé (PP et C’s) n’a progressé « que » de 24 000 voix entre 2015 et 2018 mais la somme des bulletins allés conjointement aux centristes, aux conservateurs et à l’extrême droite a bondi de plus de 420 000.

Le bloc de gauche (PSOE et Adelante Andalucía), de son côté, a dégringolé de près de 680 000 suffrages en trois ans. Certes, les socialistes restent en tête dans la plupart des communes qui leur sont acquises : Camas, Dos Hermanas, La Rinconada ou encore Alcalá de Guadaíra dans la banlieue de Séville ; San José del Valle ou Chipiona dans celle de Cadix ; Tarifa, Los Barrios, San Roque ou encore La Línea de la Concepción autour d’Algésiras ; Albolote, Santa Fe ou Atarfe autour de Grenade. Néanmoins, comme nous l’avons expliqué à plusieurs reprises, beaucoup de leurs électeurs, démotivés par la présidente régionale sortante, Susana Díaz, le président du gouvernement national, Pedro Sánchez, et par l’ambiance de corruption généralisée ont préféré rester à la maison. Au contraire, Vox a ramassé la mise dans certaines zones et c’est surtout Citoyens qui a progressé là où les sociaux-démocrates reculaient.

C’s se consolide ainsi à Benalmádena et Manilva, sur la Costa del Sol ; à Bormujos et Tomares, à côté de Séville ; à Algésiras, en face de Gibraltar ; à La Zubia, Ogíjares, Alhendín ou encore Las Gabias, autour de Grenade ; mais surtout dans la banlieue de Cadix, dans des communes comme Jerez de la Frontera, Sanlúcar de Barrameda, El Puerto de Santa María, Chiclana, San Fernando et Rota. Sur les 14 sièges perdus en chemin par le PSOE, Citoyens en ramasse 10. La présidente sortante, Susana Díaz, n’a pas été capable de gagner dans son quartier sévillan, Triana, et Vox a singulièrement grimpé dans les banlieues pauvres de la capitale andalouse, comme les Tres Mil Viviendas ou Los Pajaritos-Amate (ce dernier étant le quartier le moins riche de toute l’Espagne).

Les commentateurs n’hésitent plus à parler des « votes perdus » du bipartisme car le PP et le PSOE ne cumulent à eux deux plus que 59 sièges sur 109 au Parlement régional, contre 80 en 2015 et jusqu’à 103 en 2012. Si l’incapacité des conservateurs à l’emporter en Andalousie a été maintes fois signalée, la progressive disparition de l’hégémonie socialiste a été moins largement repérée. En 1982, le PSOE représentait 52,54 % des votes, avant de chuter jusqu’à 38,71 % en 1994. Le parti s’est toutefois rattrapé jusqu’en 2004 (50,36 % des voix) mais ne cesse de chuter depuis lors : 48,41 % en 2008, 39,56 % en 2012, 35,43 % en 2015 et 27,95 % cette année. En cause : de nombreuses préoccupations des citoyens face à l’incapacité du gouvernement régional à gérer le chômage galopant, à juguler la corruption rampante, à redresser l’économie andalouse ou encore à améliorer le système de santé (autant de compétences exclusives ou presque de la Junte d’Andalousie). L’histoire socio-économique de la région, marquée par la domination d’une bourgeoisie agraire peu encline au changement (exception faite de Cadix, port traditionnellement tourné vers l’extérieur et les idées nouvelles) et l’organisation autour d’exploitations latifondiaires (notamment dans les provinces de Séville, Cordoue et Grenade) expliquent les réflexes électoraux dans la région. Cependant, la modernisation de la structure économique andalouse (le secteur tertiaire, par exemple, emploie 78 % de la population active, contre 49 % au début des années 80 et 67,1 % à la fin des années 90), explique la fin d’un certain modèle électoral méridional.

 

Quelques mots de conclusion

Plus généralement, l’Andalousie n’est pas étrangère aux évolutions socio-électorales espagnoles que nous avons décrites dans cet article, même si elle parfois donné l’impression d’être un îlot insensible au comportement des votants du reste du pays et géré ad vitam æternam par le PSOE.

L’érosion du bipartisme qui formait l’horizon indépassable des scrutins espagnols (y compris dans ses déclinaisons régionales et locales) depuis les élections générales de 1982 semble arrivée à un point de rupture, socialistes et conservateurs devant désormais partager le gâteau avec de nouveaux venus (C’s, Podemos et Vox). Les élections municipales et régionales de mai 2019 (qui coïncideront avec les élections européennes) auront pour charge de confirmer ou de nuancer ce constat. L’extrême droite, qui ne dirige aujourd’hui que quatre communes modestes (Cardeñuela Riopico, Barruelo del Valle et Navares de las Cuevas, en Castille-et-León ; Guadiana del Caudillo, en Estrémadure), sera attendue au tournant.

 

Par Nicolas Klein

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