La chronique anachronique d’Hubert de Champris

juin 19, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Les amants

Joël Schmidt, Les amants, Albin Michel, 192 p., 16 €.

Selon Pascal, le moi est haïssable. Mais, à qui y met du sien – et du chien –, le je en vaut parfois la chandelle. Dans ce dessein, il est bon d’auparavant souffrir, penser ses plaies : éprouver la vie (et, par comparaison, la sienne) demeure la condition sine qua non d’une bonne œuvre, celle qui conjoint la qualité et le caractère d’une bonne action.

C’est par le biais d’un certain Johann, professeur de lettres supérieures de son état dans un lycée du plat pays bourbonnais que l’auteur, ici, s’attache à ses propres pas, à ceux aussi de l’aspirante âme-sœur. Idéaliste forcené, c’est au(x) travers du périple initiatique d’un fin amore enseigné et pratiqué qu’il entend réaliser son vœu – le vœu de toute une vie – d’une connaissance biblique supérieure. Joignant le geste à la caresse, la geste des Minnesingers allemands du Moyen-Âge à la Parole d’une gnose énamourée, les deux accomplissent leur entreprise de séduction qui, ne le sait-on que trop, s’avère tout autant celle de la ravie que du ravisseur.

C’est alors que le lecteur critique lambda, l’écrivain du dimanche ressent du jeu dans sa cervelle. Peu à peu, il se rend compte (pour en rendre compte ici succinctement) qu’il ne sait de quel œil réfléchir ce qui se veut roman. Comme les héros (ou, ne devrait-on pas plutôt dire ? les protagonistes), il est à Nuremberg, mais il se demande si l’écrivain est bien certain qu’ils y soient aussi. Comme l’auteur, il regarde Aurore et Johann lirent et délirent les billets échangés, s’acoquiner avec un couple d’anciens métayers à l’érotisme douteux (on dirait aujourd’hui : improbable). En compagnie de ces amants, notre lecteur encore batifole dans la rivière, habite un château en Allemagne, occupe la lubrique rubrique des faits d’hiver, revient en France pour découvrir in fine sabordée l’œuvre, son Aurore vers l’orient éternel envoyée, d’un radical et symbolique coup d’épée au cœur achevée comme un vampire euthanasiée.

On a bien compris que l’on doit ici, comme dans Le Pavillon de l’aurore (1) sans arrêt cheminer entre chien et loup. Et, alors que le romancier s’essaie et (s’)expérimente au fur et à démesure de notre lecture, d’un même élan, il laisse à notre discrétion tout au long de son ouvrage le choix ses hypothèses narratives : histoire vraie, fantasmagorie d’un lettré qui poursuit là ses humanités, ‘‘heroïc fantasy’’ gnostique – avec, en arrière-plan, cette possibilité, peut-être ici vécue, d’une effraction du temps, laquelle nous aurait permis de revenir au Moyen-Âge (ou de nous le restituer pour de vrai…dans ses pages.) Atmosphère, atmosphère ! On ne sait de laquelle ce roman a la gueule !

En somme, Joël Schmidt ondoie, donnant l’impression à dire vrai de ne savoir lui-même si, à l’orée de sa prose, lui-même fut ondoyé, c’est-à-dire autorisé en cet initiatique sacrement à mélanger les temps.

C’est ainsi qu’on façonne son œuvre au noir, entre alchimie des sens et chimie des sentiments, entre scandale et foi, entre Stendhal et soi.

 Hubert de Champris

 (1) éditions du Rocher, 1993. Lire notre recension à l’époque dans le mensuel Tout Prévoir.