La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Zemmour au-delà des lignes »

 ‘‘Un journaliste dans le texte, un journaliste dans le siècle’’ (et, même, en l’occurrence, bien des siècles…), c’est ainsi que pourrait se sous-titrer cette biographie intellectuelle, mixte d’essai et de pure biographie[1].

L’auteur n’est pas de celles qui, pour pondre leur prose enamourée, croit suffisant de donner rendez-vous à leur interlocuteur dans un bistrot à la mode d’où, autour d’une tasse de thé vert, et sans une once d’esprit critique, jaillira un portrait riche de tous les souverains poncifs du moment. Danièle Masson aime prendre ses sujets à bras-le-corps, éprouve un faible pour ce que nous appellerons les ‘‘intellectuels mystiques’’, navigue donc en permanence entre la philosophie et la religion tout en tenant ferme son gouvernail. Après Gustave Thibon, le philosophe de l’Ardèche, qui s’était si bien entendu avec Simone Weil, qu’elle s’intéressa au journaliste Eric Zemmour coule de source, la source même qui avait alimenté l’interrogation qui avait donné son titre à un précédent recueil d’entretiens : Dieu est-il mort en Occident ?[2]

De cette bio, voici donc ce qui s’y lit et ce qui s’en déduit. Non pas ‘‘Zemmour entre les lignes’’ (car il ne s’agit pas ici de sous-entendus politiciens) mais ‘‘Zemmour derrière, au-delà des lignes’’ (pour tenter d’appréhender le substrat doctrinal présent en arrière-plan de sa démarche)

Un rapport tout particulier au temps

Pour comprendre pourquoi Zemmour est si attaché à la pensée du passé et donc à cette science humaine, mais pas si inexacte que cela, qui se nomme l’Histoire, il faut avoir à l’esprit sa nostalgie personnelle, celle de la banlieue des années soixante et soixante-dix, de ce qu’on appelait alors la Ceinture rouge. A Stains, à Montreuil, il régnait un ordre, qui, tout laïcard qu’il ait été, baignait dans une certaine morale pour ne pas dire une morale certaine qui eut abominé l’esprit du temps présent. Pour Zemmour, ce qui vient après n’a pas, de droit, préséance sur ce qui était avant : l’avenir ne doit jamais oublier le souvenir, et, même, ce dernier doit-il se rappeler à son bon souvenir. Au pire doivent-ils en permanence entretenir une dialectique où le prétendu passé joue le rôle de la Statue du Commandeur, toujours prêt, du haut de sa gravité, à proférer à nos cervelles écervelées nos quatre vérités.

Un rapport classique à la notion de vérité

L’idée que nous nous faisons du temps, la façon même dont viscéralement nous le ressentons (laquelle nous rend capable, à l’instar de Zemmour, de précisément prendre le pouls de son époque) entraîne et résulte à la fois d’une conception classique, c’est-à-dire fixiste et thomiste de la vérité. Celle-ci, bien évidemment s’inscrit en faux contre le présentisme, pis l’instantanéisme aujourd’hui dominant. Remarquons que nous évitons d’employer le terme de ‘‘relativisme’’, en ce sens que toute la question n’est pas de savoir si la vérité est relative, mais de détecter avec quoi, avec qui est-elle en relation ; non pas exactement : de quoi dépend-elle ?, mais : de qui émane-t-elle, quelle instance l’a-t-elle édictée ?

Les idées de Zemmour sont ainsi en porte-à-faux avec celle de notre époque tout en continuant à imprégner l’inconscient collectif, un inconscient qui se révolte de plus en plus et aspire à devenir conscience reconnue.

Question pécuniaire, il est préférable de faire des ménages que d’être astreint au statut de jeune journaliste, d’‘‘intellectuel précaire’’. Fin des années quatre-vingt, après J’informe, le jeune Zemmour a accepté d’être mal (et parfois, pas) payé au Quotidien de Paris de Philippe Tesson dont le libéralisme avait au moins la vertu de laisser vaquer ceux qui ne savaient pas encore combien et comment ils allaient progressivement – si l’on n’ose dire – le tenir en piètre estime. Passé au quotidien Le Figaro, des confrères, à l’exemple de Dominique Jamet, remarquait la place encore restreinte dévolue à ses papiers. On sentait que les thuriféraires de la monnaie nationale n’étaient pas en odeur de sainteté. Ils ne le sont certes toujours pas, mais, pourtant, entre-temps, la divine surprise advint, la greffe a opéré, entre le public (que d’aucuns diraient n’être qu’un certain public, peut-être la France moisie visée par Philippe Sollers) et lui.

Les raisons de la réussite de cette greffe demeurent une énigme si l’on sait que le courant dominant des grands médias demeure libéral-libertaire et que, contrairement au cliché, ‘‘la société’’ n’a pas viré à droite.

Sans remonter aux Mérovingiens, ni même à la Convention de 1792, mais, seulement à l’Assemblée Nationale de 1969 – lorsque ce que l’on ne nommait pas alors « la droite », mais la « Majorité présidentielle » gaulliste (c’est quand La chose n’y est pas qu’on y met le mot faisait dire le théâtre de Montherlant à l’un de ses fameux personnages, et inversement) s’est élargie au centre-droit avec l’entrée au gouvernement du parti Démocratie et Progrès de Jacques Duhamel,- il est manifeste que, dans ses mœurs, dans son être, – plus précisément : dans l’acceptation officielle des mœurs, dans sa manière d’être -, la société française a, dans son ensemble, dérivé vers la Gauche[3]. Par contre, l’étude de l’histoire du droit du travail et l’observation du comportement des grands syndicats depuis cette date montrent un net glissement vers le libéralisme individualiste de droite (dominante : Friedman/Hayek). L’observation clinique de la société confirme donc le diagnostic d’un Jean-Claude Michéa, qui, outre cette indissociabilité du gauchisme des mœurs et du gauchisme économique et financier, insiste sur la non neutralité de la technique, en ce sens que les NTIC, en tant que telles, favorisent cette dérive. Michéa est peut-être le meilleur théoricien, l’expression la plus articulée du sens commun zemmourien.

Si nous parlons de sens commun zemmourien, c’est, certes, que son diagnostic et son pronostic seraient le plus couramment répandus, mais, aussi et surtout, que la société, que toute société digne de ce nom (qui répond à la définition du mot société) est structurellement de droite.

Autrement dit, et aussi paradoxal que cela apparaisse de prime abord : la politique de droite (toutes matières confondues) est naturelle, est conforme avec la structure inhérente à toute société. Elle suppose (et implique réciproquement) une hiérarchie des décideurs, c’est-à-dire une structure nécessairement pyramidale des normes… droite/gauche… composition de la Convention…droit de veto (relatif ou en dernier ressort) du roi…Mais cet ordonnancement n’est pas seulement vertical ; il est aussi horizontal si l’on s’en rapporte à l’organisation tri-fonctionnelle de la société telle que révélée par Georges Dumézil et que les trois ordres de l’Ancien Régime n’ont fait que décalquer. Autrement dit, il existe des invariants qui, par définition, plus ou moins enfouis, plus ou moins tabous selon les époques, ne peuvent que demeurer. Au sens de manant (le membre de la petite noblesse qui, sous l’Ancien Régime, veut se maintenir sur ses terres et maintenir ses traditions), Eric zemmour est donc un demeuré. Il veut étirer le temps, éterniser (tant faire ce peut, et toute la question est de savoir si l’on peut prétendre que cela soit possible) l’instant d’avant. Et c’est en partie ce que l’on appelle la Tradition.

Les conceptions zemmouriennes ne sont peut-être pas sans lien avec la religion hébraïque biblique.   

Boris Cyrulnik faisait observer qu’historiquement, les Juifs avaient été des ‘‘agitateurs culturels’’. Et, de fait, de Jésus-Christ à Judith Butler en passant par Daniel Bensaïd et Marx, en a-t-on souvent intellectuellement cette vision. Mais, cet anti-essentialisme exacerbé, cette aversion envers toutes prédéterminations et déterminations radicales en l’homme (qu’on pourrait résume par cette formule : il est de l’essence de l’homme de n’avoir aucune essence) ne correspondent toutefois qu’à une portion du monde juif[4]. Le judaïsme, pris ici à l’instar de ce que Claude Tresmontant désignait du nom de ‘‘religion hébraïque biblique’’, effectue un geste opposé (cf. par exemple la pensée d’un Léo Strauss ou d’un Bergson.) On agite le verre de vin, puis on laisse reposer. Et on s’intéresse, on isole, on préserve et conserve ce qui se sera déposé ; c’est le ‘‘dépôt de la foi’’. Pour l’essentiel s’assimile-t-il au Décalogue, à la Loi naturelle, lesquels, tout au long de l’histoire des hommes, agissent à la lettre comme un garde-fou, le mettant en garde contre ce qui est la tentation récurrente à son genre, et qu’on appelle la Tentation de Prométhée. Aussi n’est-il pas exagéré d’écrire qu’Eric Zemmour s’inscrit en faux contre, en l’homme, la perpétuelle recherche de l’autonomie, la volonté de soi-même se donner à soi-même sa propre loi au risque, bien sûr, par finir par ne plus ne s’en donner aucune : l’autonomie absolue mène à l’anomie universelle.

Solide, bien pensée (et, on l’a compris, dans les deux sens du terme), la biographie intellectuelle de Danièle Masson, en drainant toutes ces notions, contribuera à l’édification de l’Histoire des idées. Elle donnera aussi à nos descendants une idée assez exacte de l’état intellectuel et mental de notre époque qui, se diront-ils, en était ainsi venu à considérer comme inconvenante voire réprouvable une appréhension du monde somme toute conforme à la nature des choses, si tant est que les adjectifs ‘‘banal’’ et ‘‘naturel’’ puissent se dire synonymes.

Hubert de Champris

[1] Danièle Masson, Zemmour, itinéraire d’un insoumis, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 23 €.

[2] Danièle Masson, Dieu est-il mort en Occident ?, éditions Guy Trédaniel, 1998.

[3] cf. Emmanuel et Mathias Roux, Michéa, l’Inactuel – Une critique de la civilisation libérale –, éd. Le Bord de l’Eau.

[4] Voir Ce soir ou jamais, France 2, 10 X 2014 : symptomatique de cette opposition, le débat Jacques Attali/Eric Zemmour.

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