La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Simone Weil, vierge laïque »

juillet 1, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

L'Herne Simone Weil

Simone Weil,  sous la direction de François L’Yvonnet, Les Cahiers de l’Herne, 408 p., 39 €.

Les hommes tactiles – ceux qui ont voisiné sur un plateau de télévision avec la directrice de l’IFOP en particulier – connaissent cette réaction de hérisson de ceux qui ont la chair en horreur : les effleurer, ne serait-ce, c’est les agresser. Photographiée à Londres peu avant que cette allergie ne précipite sa fin, et alors qu’elle souhaitait s’enrôler dans la France Libre, binocleuse mais quand même souriante, on aurait dit une jeune garde-rouge en uniforme sous la Révolution culturelle, et, de loin, Simone Weil en avait en effet tous les caractères. De loin encore, mélange de Louise Michel et de Robespierre en jupons, c’est plus sous les auspices de la déesse Raison que du Dieu de l’Ancien Testament que cette israélite issue d’une famille laïque fit son entrée dans le monde, celui des petits, des malheureux, de tous ces pauvres en esprit que célèbrent les Béatitudes. De plus près toutefois, désincarné, désintéressé, ce trop pur esprit s’est pourtant à la lettre pris de passion pour cette multitude de réincarnations du Christ en quoi elle identifiait tous les pauvres de la terre. Enseignant à des jeunes filles des beaux quartiers, lors d’une sortie, elle voulut qu’à son enseignement philosophique, elles joignissent la pratique : ces demi-vierges devraient échanger quelques mots, s’enquérir du sort de chacun des clochards qu’elles croiseraient sur leur chemin. Ses corrections de copies de philo sont des modèles de rigueur et d’empathie. Recueillie au tout début de ce qu’on ne qualifiera que par anti-phrase sa carrière, sur les terres de Gustave Thibon, on pouvait se demander comment la greffe allait prendre avec ce Bachelard de l’Ardèche, catholique mystique et maréchalo-compatible. Au début, on se regarda avec circonspection, mais très vite, on s’attacha, on se comprit, même on s’approuva. Les deux en témoignèrent, à l’image de ces très belle pages des Cahiers de l’Herne, aussi passionnantes à examiner que les déambulations physiques, métaphysiques et théologiques que la vie somme toute mystérieuse de Simone Weil offrent à comprendre. Et, à l’inverse, au toucher aussi soyeux qu’âpre, ardent, entreprenant était l’entendement de celle qui n’a pas seulement tenu tête à Trotski alors qu’il était hébergé chez ses parents (1) mais, de l’Evangile, au-delà de la douceur, éprouva le sens de la compassion tragique.

Simone Weil, ou le seul second Péguy qui vaille.

Hubert de Champris

(1) cf. Simone Weil, Conversations avec Trotski, coll. Les carnets de l’Herne, L’Herne, 7,50 €.