Hubert de Champris : « Sète, ville démonstrative, a beaucoup à nous dire »

février 22, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Paul Valéry 2

Quittant le Musée régional d’art contemporain, prenons à pleins poumons de la hauteur. Après avoir bu le calice dudit art jusqu’à l’hallali comme dirait ma concierge, pèlerinons vers le Mont Valérien. Le pôle Valéry demeure un haut lieu d’initiation. En son âme, en son maître d’âmes qui se disait agnostique se concentrent ce prophétisme mesuré, cette effervescence intellectuelle qui signent ceux qui ont une case en plus. Valéry, c’est Musset qui tremperait sa plume dans l’encrier de Hegel, ou, si vous préférez, qui aurait décidé qu’en toutes ses déclinaisons matérielles, l’impressionnisme devait désormais se concevoir comme une science exacte.

L’exposition Pisano d’il y a deux ans au Musée du Montparnasse (1), sa patte faite, quelque que soit le sujet de la toile, d’une heureuse – en art, toujours synonyme d’harmonieuse – synthèse de Goya, de Rouault et de Picasso, de républicanisme espagnol trempé de christographie ibérique nous revient en mémoire et nous fait songer que si, dans l’art classique à la louche et toutes époques fondues et bien confondues, on est toujours en terrain de connaissance, un certain art actuel (que l’exposition Hamish Fulton, dans la ville d’en bas, ne reflétait que trop), se veut celui de la rupture heureuse, accomplie avec bonne conscience et, il est probable, moralement en toute inconscience.

Mais revenons au petit Valéry que nous n’avions au reste jamais quitté. Tous les ans, Sète, – enfin, les habitants de la ville d’en haut – célèbrent sa mémoire au cours de journées assez informelles. Là haut, donc, vous avez de belles expos, vous savez, celles qui exposent du beau et de belles choses, celles qu’on voit le plus souvent au milieu des couleurs chaudes des Musées Marmottan et Jacquemart-André, à Paris, au Louvre, au Troca, plus rarement. A Sète, ville – nous rectifions – plus démonstratrice que démonstrative, l’exposition Nahmad entourait justement les palabres valériens. Nahmad collectionnait par exemple ce fort drôle Satyre et bacchante (E.-A. Marsal, 1887) où l’on voit dans un musée un visiteur à moustaches embrassant subrepticement une bacchante antique sculptée surpris par le coup d’œil offusqué d’une bourgeoise. Où l’on voit que l’artiste ne joue pas seulement sur les couleurs mais aussi sur les mots, ce que ne saisit pas à coup sûr un public déambulant entre deux âges – mais tirant vers le second – plus curieux que cultivé, qui se hasarde à sa sortie culturelle dominicale. Dans une autre salle, un tableau de Marquet (1848) intitulé Le lavoir de St Pierre – Idylle à Montmartre nous laisse à penser que ses regards s’échangent sous les mânes de Sapho tandis que le Paysage de Provence de R. Seyssaud est du Cézanne tout craché. Que dire ? Que d’eau en contre-bas qui ouvre ses bras, toujours pour parler comme ma concierge quand elle a la métaphore audacieuse. Que dire d’autre, sinon que Paul Valéry avait une tête de litote («Entre deux mots, il faut choisir le moindre») et que, parmi des centaines d’autres, on décèle un indice supplémentaire de son rattachement au type neuro-cognitif HYP.I.E. lorsqu’il soutient que ‘‘L’esthétique, c’est de l’esthésique’’. On peut dire « beaucoup meilleur » à la place de « bien meilleur » et c’est même beaucoup meilleur, nous souffle le poète et éditeur Pierre Oster, qui, sur ce truc (2), cette colline inspirée, tous les ans déclame du Valéry. Eh bien, voici pourquoi, au-delà de tous les commentaires socio-psycho-politiques, une frange de l’art dit contemporain est le beaucoup meilleur, le plus fidèle des condensés de notre temps : parce que, dans l’acception la plus érotique du terme, elle est dépourvue de sens. Ce qui n’est point le cas du Contournement de Sète par Hannibal (2000) du sètois Robert Combas qu’expose en permanence le musée Paul Valéry. Alors, ne pessimisons pas, ce n’est qu’un début, continuons le combat ! Et, Valéry, Vilar, allons bronzer sur vos tombes ! Le cimetière marin nous attend.

Hubert de Champris.

Notes relatives à l’article :

1- Anne Eger, Pisano, Musée du Montparnasse/Arcadia éditions.

2- Sète a été édifié sur un truc : une colline de pierres recouverte d’herbes.