La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Pour en finir avec les surdoués, ou les hypies au fil de la pensée »

– ordre et désordre d’un Etat –

J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.

Jean de La Fontaine[1]

C’est par la logique que nous prouvons, c’est par l’intuition que nous inventons.

Henri Poincaré[2]

Donnez-moi un musée et je le remplirai.

Pablo Picasso

hubert de champris - début article

Idéalement, pour bien traiter d’un sujet, il faudrait pouvoir pénétrer au cœur de la matière : prendre à bras le corps le domaine de connaissance en question ; maîtriser au même moment les nanoparticules, les composants ultimes de la matière. Mais, s’en tenir à l’enveloppe est la contrainte de notre époque : parvenir à lire ne serait-ce que le libellé du sujet sera déjà bien.

Les surdoués ordinaires : voilà de prime abord un heureux oxymore, n’est-ce pas ? Un peu comme cette banalité du mal qu’une Hannah Arendt avait vu concentrée dans l’individu Eichman. Mais, cette alliance de termes n’est à la vérité pas même un oxymore. C’est le mot ‘‘surdoué’’ lui-même qui est vicié. S’il prête à confusion comme nous le verrons, il est lui-même, il est en lui-même une erreur. Aussi, s’il faut en finir avec les surdoués, c’est aux deux sens de l’expression. Pour en finir avec les Jeux Olympiques, a publié le journaliste sportif Olivier Villepreux[3] : ils ne méritent plus d’exister et leur suppression s’impose. Pour en finir avec la droite[4] : son auteur, Roland Hureaux montre qu’il convient de s’entendre une fois pour toute sur son plus petit commun dénominateur[5]. C’est donc à un travail de taxinomie – cet art de désigner les choses par leurs noms (qu’avant Camus, Platon et Confucius recommandaient déjà) – que nous invitent les trois livres en exergue, éclairés par quelques autres. Ils déblayent le terrain ainsi que l’on dit en homéopathie. Entrons donc en terrain, en terrain de connaissance. Roland Hureaux, qui prépare un livre sur la gnose et les gnostiques pour la Librairie académique Perrin, y découvrirait la gnose originelle, spécieuse mais très peu orgueilleuse qui, en des temps d’avant le Temps, voulait, sans en être consciente, mettre en œuvre le programme de Stendhal : la démocratisation du génie[6]. L’auteur enchaînerait avec Raymond Ruyer et le mouvement de la Gnose de Princeton, une époque, pourrait écrire Alain Besançon, où la gnose était innocente comme l’enfant, en un mot, pleines d’idées mais sans aucune derrière la tête, où elle n’osait (et ne voulait) pas même se dire une science, moins encore une hideuxologie.

Le critère, c’est la troposphère.

Et, en guise d’introduction, abordons la troposphère. La troposphère, pas la stratosphère. C’est ce que ne voulait pas comprendre le juge Scalia, appelé à statuer sur la demande de douze états fédérés américains à l’encontre de l’Agence fédérale de l’environnement à laquelle ils faisaient grief de ne pas avoir pris des mesures afin de réguler le dioxyde de carbone. En filigrane :

  1. l’effectivité du réchauffement climatique,
  2. la main de l’homme, à son origine.

Imitant Arletty, Antonin Scalia s’exclamat en substance ‘‘Troposphère, troposphère ! Est-ce que j’ai une gueule de troposphère ? Stratosphère ou troposphère, peu importe. Je vous dis que je n’y comprend que goutte !’’ Or, c’était là toute l’affaire : si c’était le Soleil qui était cause du réchauffement global, la stratosphère (la partie haute de l’atmosphère) eut été également réchauffée. Or ce n’était pas le cas, seule la partie basse de l’atmosphère voyait sa température augmenter notablement et s’étendre. Autrement dit, selon les tenants de cette thèse, la troposphère, définie par sa température même, s’étend en altitude. C’est là l’indice fort que ce sont bien pour l’essentiel les gaz à effet de serre piégés dans la basse atmosphère qui sont cause du réchauffement. On s’accordera avec un bon historien du climat comme Emmanuel Leroy-Ladurie : à plus ample informé, le lobbying du réchauffement est peut-être moins idéologique et plus scientifique qu’il n’en donne l’impression. Retenons seulement à ce stade de notre exposé que la validation de la thèse de l’origine humaine du réchauffement climatique n’a guère de sens si elle dit  ne reposer que sur l’examen de l’atmosphère[7].

Pas plus que ne le fait le terme ‘‘atmosphère’’ relativement à la question du réchauffement climatique, celui de ‘‘surdoué’’ ne suffit à rendre compte et de leur existence et des particularités de celle-ci.

Feue la vitamine F.

Semblable confusion sémantique a pu régner en médecine nutritionnelle si l’on en revient à l’histoire de notre vieille vitamine F. Lesdits surdoués éprouveront une certaine affinité avec ce que recouvre la notion de vitamine qui ne vise rien moins que ces acides aminés constituants de la «soupe primitive» à l’origine de la vie. Il y a une trentaine d’années, on regroupait encore sous la prétendue vitamine F l’ensemble des acides gras essentiels (AGE) polyinsaturés, soit l’acide linoléique, chef de file de la famille oméga 6 (huiles de tournesol, de maïs), l’acide gamma-linolénique, de la même famille (huiles d’onagre, de bourrache) et l’acide alpha-linolénique (huiles de noix, colza, lin), de la famille oméga 3, elle-même subdivisée en DHA et en EPA[8]. Toutefois, il était apparu que le regroupement de ces AGE sous le même nom de vitamine F était plus qu’inopérant : fautif. Outre leurs fonctions différentes, ils ne pouvaient être mis sur un même plan. Préconiser à un patient d’ingérer plus d’aliments riche en vitamine F n’avait pas grand sens. Pas même ne pouvait-on parler de vitamines du groupe F comme il existe les vitamines du groupe B. En gros, on s’accorde de nos jours à privilégier les apports en oméga 3 et à minorer ceux en oméga 6. DHA et EPA huilent les synapses, assouplissent nos dures cervelles, dérouillent les neurones. Ils sont notre ancienne huile de foie de morue, notre ‘‘phosphore’’ moderne. Observons que pareil distinguo pourrait être appliqué aux graisses saturées. Elles ne sont pas forcément nocives. Il y a plusieurs sous-catégories de graisses saturées comme il y en a de polyinsaturées. Le beurre cru a bien des vertus.

Les personnes qui phosphorent sont grandes consommatrices de DHA et d’EPA. Une confirmation pourra nous en être apportée dans le fait que bien des mammifères, en particulier les crustacés, sont beaucoup plus riche en ces AGE que d’autres. La raison pourrait en être que ces derniers usent de synapses électriques dépourvues de toute médiation chimique : leurs neurotransmetteurs n’ont donc pas besoin de ce lubrifiant, ce qui pourrait être la cause de son accumulation dans l’organisme de l’animal

 Alliées à la tradition, c’est en médecine, particulièrement en médecine nutritionnelle que la science et l’innovation s’analysent peut-être comme les plus prometteuses, les moins prométhéennes (ce qui signifie les plus naturelles).

Il en sera à l’avenir des surdoués comme de la vitamine F. Le terme – non la notion – sera tombé en désuétude. Car l’on aura sérié les concepts, sub-divisé les catégories. Bref, en finir avec les surdoués, c’est d’abord les définir, affiner leurs caractères, dégager leur air de famille. Le problème, c’est qu’il n’y a peut-être pas qu’une seule famille,- et, pire, que ces familles ne procèdent sans doute pas de la même souche.

 Jeanne Siaud Facchin

Jeanne Siaud Facchin

Aux origines d’un mot.

Comme Konrad Lorentz, Rémy Chauvin faisait partie de ces savants dits originaux (si tant est qu’à y bien réfléchir, il puisse se concevoir des savants qui ne le seraient pas). De l’éthologie à l’étiologie, il n’y a à la vérité pas même la différence d’une lettre : Les surdoués (Stock), qu’il fit paraître au tout début du septennat révélait qu’il fallait s’entendre sur les termes avant de pouvoir suspecter le méprisant Giscard (Le Canard enchaîné) d’en être un. ‘‘Surdoué’’, VGE l’était-il ?

En effet, Chauvin, synthétisant les recherches, montrait qu’il existait formellement et substantiellement deux types préalables de ‘‘surdoués’’. Le premier type se rattache littérairement, philosophiquement et dans tous les autres domaines au classicisme, à la raison, à l’ordre, à la logique, aux notions de surface plane ; ceux là grosso modo appliquent le discours de la méthode dans tous les domaines de la vie, y compris amoureux. Béatrice Millêtre la bien nommée les qualifient de neurogauchers[9]. Ce sont donc les quidams dit ‘‘brillants’’ dans leur expression verbale (voire, mais à moindre degré, écrite) de l’espèce classique. On les repère sur un critère chiffré : celui qui tourne autour d’un quotient intellectuel de 130 selon les différentes échelles de Wechsler. C’est l’intellect, seul, froid, rationnel qui ratiocine et rationalise qui, ici, en théorie domine. Il donne un individu plutôt d’apparence équilibré, mesuré (lui-même mesurant selon mètre-étalons conventionnels) et qui a les pieds sur terre. Sur le plan théorique des affinités (ce qui n’est pas l’appartenance) sociologiques, notre surdoué classique est bourgeois, avec tout ce que cette fameuse appellation peut comporter positivement et négativement. Notre surdoué classique en définitive aime et sait gérer, son cerveau et ses finances.

Dès 1974, il n’était associé aucune particularité remarquable à ces personnes atteignant un QI plus ou moins égal à 130 (ce qui ne signifie pas qu’ils puissent être pourvus de qualités que ne détiennent pas leurs collègues) : c’est là le surdoué brut de fonderie dira-t-on, l’expression ‘‘égal à lui-même’’ étant en outre en l’espèce appropriée : la variation (quelle qu’en soit le domaine, l’humeur par exemple) n’étant pas son fort.

Cependant, le livre de Chauvin apportait du neuf : il révélait l’existence d’une nouvelle espèce de surdoué dont le seul point commun avec le SOF (le surdoué froid, classique, ancien, déjà répertorié) était plus ou moins le score du QI. En effet, ce qui caractérisait cette seconde espèce était la créativité, et la créativité de ces sujets était corrélée à un QI approchant le score de 130. Précisément, disait-on déjà à l’époque, « jusqu’à un niveau de QI égal à 120, la corrélation entre intelligence (évaluée par QI) et créativité est très forte. Au-dessus, elle diminue rapidement. » Voici quelques unes des caractéristiques décelés alors et transcrites du langage de l’époque :

« Ces enfants créatifs font montre de difficultés d’adaptation évidentes[10]. D’une façon générale, ils déroutent leur entourage. Précocité surtout manifeste dans le domaine de la lecture : ils ‘‘dévorent’’. Doués d’un fort sens de l’humour, bien décidés à ‘‘ne rien faire comme les autres’’, ils empruntent dans leur façon de raisonner des ‘‘raccourcis’’ qui surprennent et font preuve à tout moment d’une ‘‘malice’’ [taquin, pince-sans-rire, caustique, joueur] et d’une désinvolture qui agacent. Les professeurs les apprécient ou les exècrent. Non-conformistes, avec tout ce que cela comporte de brillant, de charme, mais aussi de fragilité. Inquiets et même anxieux, ayant tendance à vivre en solitaire, ils sont enclins à une ‘‘fraternelle’’ et dangereuse indulgence pour tout ce qui sort de la norme et alimente leurs fantasmes que leur imagination ne crée que trop facilement. ‘‘Révolutionnaires’’ de cœur et vulnérables dans l’âme, ils ont aussi tendance à se décourager. »

Et, en un résumé, certes très grossier, on distinguait déjà en eux, à l’époque : ‘‘anxiété, insécurité, sentiment d’isolement, désir de lire sans cesse, préférence pour l’auto-direction’’.

En quarante ans, le portrait de ces nouveaux surdoués, désignés créatifs, s’est très notablement enrichi. Jeanne Siaud-Facchin, dans L’enfant surdoué et dans un autre livre sous-titré L’adulte surdoué (Odile Jacob), Monique de Kermadec, dans L’adulte surdoué (Albin Michel), en offrent à ce jour la caractérisation la plus aboutie. A charge pour elles de ne pas se disperser en se concentrant uniquement (la redondance n’est qu’apparente) sur son approfondissement. Le génial, pas seulement le diable, se niche dans les détails : il y a environ 15% de différences (ajoutées ou contradictoires) entre les constations propres à chacune d’entre elles. Il semblerait que, par l’indication de certains caractères ou traits de comportement, Kermadec ‘‘tire’’ le surdoué créatif vers des caractéristiques ressortissant au génie tandis que Siaud-Facchin mentionne par allusion, sans peut-être suffisamment insister, que l’état de créativité constante, qui lui est inhérent, retrouvé chez le SOC (surdoué ordinaire dit chaud, le créatif, distinct du SOF dit froid ou classique) n’est pas sans rappeler le phénomène du génie, lequel, lorsqu’il est mis en œuvre[11], actionne, et à un degré supérieur, un processus retrouvé chez le hyp.i.e.[12] au quotidien. Réciproquement, de façon usuelle, le hyp.i.e. émet sur des fréquences vibratoires ponctuellement retrouvées au cœur du processus créatif du génie répertorié[13].

Le surdoué ordinaire classique, le SO froid (SOF) navigue en géométrie euclidienne, trace des plans (et des plans de carrière), passe d’un point à un autre en traçant une droite (éventuellement, mais c’est plus rare, en vous en fichant une s’il est contrarié). Moralement, il est kantien, ce qui implique qu’il encourt ce reproche que leur faisait Péguy : «ils ont les mains blanches mais ils n’ont pas de mains.»

Le SO chaud (SOC) plonge dans la physique quantique (et il ne connaît de ‘‘kantique’’ que les chants religieux.) C’est naturellement un créatif, parfois un mystique en raison de son intuition très poussée. Et, s’il tire des plans, on lui rétorquera souvent que ce sont des plans sur la comète. Quant il ratiocine, c’est plutôt du côté de Platon (le ciel des Idées) que d’Aristote (qui a le doigt pointé vers la terre.)

Le SOF, ‘‘brillant bosseur’’, travaille ; le SOC est travaillé (la pensée creuse son sujet, le ravine de l’intérieur et, si la phrénologie de Franz Gall, la physiognomonie de Lavater avaient été vérifiées, ses bosses, comme celles d’un Paul Valéry, l’eussent alors fait prendre pour une vraie tête de litote,- même s’il a le tort de ne pas toujours suivre ce dernier qui conseillait qu’ ‘‘entre deux mots, il faut choisir le moindre’’.)

Le SOF est doué pour ce qui se rattache à l’epimethe (avec un sens restrictif de l’étymologie), à la vérification de procédure (la forme). Le SOC se meut dans la participation (organique, sensorielle, sensitive) à la (recherche de la) vérité (le fond). Curieusement, on s’aperçoit que le sens commun invite ici à suivre une fausse piste, celle de l’opposition – factice donc – entre SOF/orthodoxe et SOC/hétérodoxe. Sur les registres intellectuel et moral par exemple, l’investigation montre que le SOC tient toujours ensemble l’orthodoxe et le paradoxe. Tinoco aborde, en employant (et en ployant !) d’autres termes, cette question.

Dans la dernière post-face en date de La Querelle des universaux – De Platon à la fin du Moyen-Âge[14] devenu un classique, Alain de Libera exprime bien ce travail de ‘‘vérification viscérale’’ que le SOC, alias hyp.i.e., tend à réaliser, à son échelon et en relation avec la tâche qu’il occupe : « La tâche du philosophe-archéologue ne peut […] se borner à exhumer une thèse, pour l’étudier, l’évaluer, la discuter de manière atomistique, il doit ‘‘réeffectuer’’ son questionnaire d’origine de manière holistique et, littéralement, repenser cette pensée, dans et avec l’ensemble à laquelle elle appartient : l’ensemble lui-même doit être réeffectué, tout l’ensemble, si compliqué ou intriqué soit-il, pour, le cas échéant, faire ensuite l’objet d’une prise de position, d’une réfutation ou d’une critique ponctuelle, voire globale. »

Résumons à ce stade : il y a concomitance chez le SOC entre émotivité/sensibilité et intelligence au sens de créativité puisque, l’avons-nous vu, au-delà d’un QI de 125-130,  la créativité (évaluée plus précisément par certaines des épreuves le la WAIS) tend à plafonner. Concomitance n’est pas synonyme de correspondance au degré près, surtout lorsque les données comparées ne sont pas identiques. Ainsi, chez le SOF, le degré de hypisme (en i – tel qu’il est « mesuré » sur l’échelle WAIS  ou en e , si tant est qu’il est distinguable en interne) (voir plus loin) peut varier, sans qu’il y ait a priori correspondance de variation entre les deux composantes.

Par contre, chez le SOF, on ne rencontre pas de sensibilité qui lui serait particulière, seule la WAIS a priori le détermine, l’étude clinique plus poussée du sujet a posteriori ne révélant pas qui plus est son rattachement au type SOC.

Gauvrit et le surdoué ordinaire.

C’est l’homme en gris par excellence, qui longe les murs ; c’est le soldat, ceint de ces armes banales qui ont noms système nerveux et cervelle, c’est le membre d’une cinquième colonne sans intention autre que de faire avancer le Schmilblick. Pourtant, du surdoué, le titre du livre de ce jeune chercheur qui, d’une part, n’est pas dépourvu de certaines des qualités (au sens de caractéristiques) qu’il étudie chez le SO, d’autre part, reconnaît lui-même que la validation académique de ses compétences en linguistique et communication est exagérée (surtout en regard des matières qu’il possède vraiment) – remarque qui n’est pas sans analogie avec la possible inadéquation du principe d’études statistiques en ce qui concerne la vérification des caractères constitutifs du SO – pourtant, disions-nous, dudit surdoué, le titre du livre offre une image si ce n’est en forme d’oxymore, pour le moins contrasté. Car, en réalité, examinée sous tous les angles, fouillée dans les recoins si ce n’est de son corps, du moins de son esprit, toisée (dans les deux sens du terme) de bas en haut et de long en large, l’existence même d’un type ‘‘surdoué’’ apparaît de prime abord remise en cause.

On sait que de deux mots successifs qui ont sens, très souvent on a affaire à  un substantif adjectivé suivi d’un adjectif substantivé… ou l’inverse : partie adverse au lieu d’adversaire[15], communauté ecclésiale à la place d’Eglise[16], assemblée parlementaire pour parlement[17], par exemple.

Mais, dans le cas du ‘‘surdoué ordinaire’’, on peut se poser la question de savoir si, certes, l’auteur ne veut pas tout d’abord signifier par là que les surdoués sont, de fait, à l’expérience, individualités qui seraient ordinaires (au sens étymologique de : gens qui ne sortent pas de l’ordinaire) mais si, en outre et parallèlement, il ne nous parle pas avant tout de gens presque banals, qui auraient quelques particularités, au reste plus ou moins statistiquement établies. On a compris que, naturellement, et à bon droit, comme tout savant (dans le bon et vieux sens de ‘‘sachant’’, d’homme de l’art, qui possède jusqu’à la moelle un savoir, un savoir-faire et en est féru) s’inscrivant dans la lignée de la méthode expérimentale promue par Claude Bernard, le dernier adverbe se confond avec scientifiquement. Non seulement, il en est le synonyme, mais la statistique (qu’on peut qualifier de science du dénombrement), la statistique appliquée aux sciences cognitives (lesquelles s’avèrent aujourd’hui devoir être surtout neuro-cognitives) est sa matière. Plus encore, l’auteur considère que ce type d’approche est bien le seul valable, valide, scientifique (rappelons une fois encore que les trois adjectif dans le vocabulaire positiviste des sciences dites exactes sont synonymes) en matière d’étude desdits  ‘‘surdoués’’. L’auteur ne cache au reste pas son jeu puisqu’il écrit en toutes lettres qu’il « adopte un point de vue rationaliste et résolument scientifique.» . Le fait que l’ouvrage soit publié sous la direction scientifique de Gérald Bronner conforte la ligne retenue.

Ainsi, Nicolas Gauvrit va-t-il compiler analyses et méta-analyses en la matière… et voir ce que donne les chiffres tout en ayant pris soin de vérifier au préalable leurs valeurs formelles (par exemple, le nombre d’enfants dits précoces suivis, la durée de l’étude etc).

Revenons sur nos pas. Le titre de l’ouvrage est fait pour surprendre. Mais il le fait à bon droit : les surdoués sont en effet gens ordinaires. Ils sont même, sociologiquement et au quotidien, ordonnés à l’ordinaire. C’est là une nécessité pour leur survie, pour leur adaptation à leur environnement humain : socialement, l’originalité n’est acceptable, n’est supportable à l’entourage qu’à la condition que sa manifestation plein et entière ne soit qu’occasionnelle. En d’autres termes, il leur faut se couler dans le moule ambiant. Mais, on l’aura compris, les mots sont précis : l’originalité propre au surdoué[18], puisqu’elle ne lui est pas surajoutée, qu’elle lui est constitutive, est permanente. Aussi, hors ce qu’on peut qualifier, en termes lourds mais parlant, d’épisodes d’expression expresse de son être véritable, notre SO va conserver un quant-à-soi (mais un Kant qui, en l’occurrence, a des mains et parle avec elles). Ainsi, la spécificité du SO s’expose-t-elle [le verbe n’étant pas le moins du monde synonyme de : s’exprimer, s’épanouir] malgré lui, à tous instants, même quand il est coi ou dort. On sait que la bipolarité n’est pas sans évoquer certains aspects de la vie du SOF. Plus exactement, notre individu banal (on allait écrire bancal), notree SOF caché qui courre les rues et pas seulement elles, peut-il ressembler à un vrai bipolaire. La confusion est encore plus probable si, comme le rappelle Tinoco, rien n’empêche un SOF d’être affecté aussi de bipolarité[19]. Les difficultés taxinomiques augmentent encore si l’on sait que la psychiatrie non au fait des dernières recherches en la matière peut à tort discerner de l’hypomanie là où un sujet ne fait montre que de certaines particularités propres au SOF.

Il se pose donc une question de méthode.

A supposer que tous les sujets que Gauvrit recouvre sous le vocable de ‘‘surdoués’’ forment un ensemble à tous points de vue homogène au départ dont il ne s’agirait que de vérifier ‘‘scientifiquement’’ l’effectivité des attributs que la littérature psychologique et neurocognitive leur imputent, il faudrait en premier se poser la question de la pertinence de la méthode d’examen qu’il leur fait subir. Remarquons qu’est recevable l’objection qui consiste à répondre qu’il n’y a pas lieu d’en discuter. D’une manière extrêmement générale, il est indéniable que toutes assertion prétendant à la vérité ou, plus précisément, à l’exactitude au sens factuel (adéquation et de l’esprit et du nom que donne l’esprit à la chose visée) doit passer sous les fourches caudines de la méthode expérimentale de Claude Bernard, doit, dans les deux sens du verbe, se faire toiser par les instruments de validation, de mesure (au sens large) de l’assertion, c’est-à-dire de la théorie proposée. Ce dont vous parlez existe-t-il et existe-t-il sous les qualificatifs avec lesquels vous les désignez ? On rejoint là un thomisme de bon aloi et, à l’intérieur de la querelle des Universaux, le réalisme qui va de pair.

Mais, sans que ce soit ici le lieu d’en discuter plus amplement, il apparaît évident qu’en la matière d’une science assise entre deux chaises (celle des sciences dites exactes et celle des sciences dites humaines), telle que la psychologie, les instruments classiques de mesure sont d’un maniement très malaisé.

Ils le sont plus encore lorsqu’il s’agit de partir à la recherche d’un profil en psychologie, de discerner parmi la multitude des traits de toute dimension, de toute longueur, largeur, hauteur et profondeur, ceux destinés à être identifiés puis réunis et qui donneront naissance à un portrait non seulement de face mais, tant faire ce peut (et cela ne peut être en l’état des connaissances) en trois dimensions. Nos surdoués ordinaires sont pour le moment des fantômes qui, matériellement et (donc) formellement (taxinomie), prennent peu à peu consistance. Et c’est en premier lieu la bonne vieille clinique qui leur donne progressivement leurs lettres, qui leur donne droit de cité et droit d’être cité (c’est-à-dire identifié, désigné comme tel).

Les travaux d’un Nicolas Gauvrit viennent en deuxième vague. Celle-ci entend valider, ou non, le bien-fondé des observations de la clinique. Fait – ô combien ! – de chair et de nerfs, ledit surdoué n’en est pas moins un matériau qui ne se prête guère à la mesure : il est , il est là souvent quand on ne l’attend pas, quand on ne l’entend pas ; il naît souvent sans que l’on ne l’aie vu, c’est-à-dire à la lettre et au sens tactile de l’expression : sans considération. Pour comprendre l’inadéquation par nature des instruments classiques de mesure à l’espèce, on opérera une comparaison avec l’étude des perturbateurs endocriniens. Ces hormones sont si étranges et étrangères que leur effet sur l’homme est inversement proportionnel à la dose ingérée : moins l’organisme en reçoit, plus l’effet est remarquable. Pis : au-delà d’une certaine dose, ce perturbateur ne produit plus d’effet. C’est ici l’application contraire du fameux adage pasteurien : c’est la dose qui fait le poison. Oui, certes, mais en effet inverse ! (Cela explique qu’on ait eu du mal à en établir la nocivité et que les industriels aient joué là-dessus.)

Nous pouvons user d’une autre comparaison. Il est plus difficile d’effectuer des prévisions météorologiques dans un pays au climat tempéré (donc plus complexe, car variable) que dans un pays au climat océanique ou continental (donc aux phénomènes plus réguliers). Autrement dit, les études quantitatives, peu fines, ne sont à première vue pas vraiment pertinentes en la matière.

Ainsi, tout se passe comme si l’on oubliait que, comme le pensait Wittgenstein, pour résoudre une difficulté, on sous-estimait l’intérêt de la description en sur-évaluant à tort l’explication. Or, en l’espèce, il ne s’agit même pas ici de poursuivre l’entreprise de description desdits surdoués déjà entamée – et, somme toute, de manière remarquable – par la clinique, mais de prétendre pouvoir contribuer à vérifier la pertinence de cette description (en mettant à jour les vertus et les vices de la caractérisation qui est donnée en l’état aux surdoués).

Pourtant, l’attitude qui aurait conduit à s’en tenir au principe (qui est aussi un constat) que, bien des fois, la simple description apparaît supérieure (plus efficace, productive) à l’explication pour résoudre des difficultés est ici d’autant plus appropriée que la première s’appuie éminemment sur une compréhension intuitive sous-jacente (presque inconsciente) de ce qui est décrit. On pense au premier chef aux ouvrages de Mesdames Siaud-Facchin et de Kermadec. C’est là un péché pas mignon du tout… c’est même pécher contre l’esprit que de mettre en exergue, de valoriser indûment le rôle premier, l’instance de l’esprit (au sens de mind) – que d’aucuns nomment raison – au détriment du sentiment (qui est ici l’autre nom de l’intuition psychologique)[20] et, plus généralement, de l’ordre du cœur comme l’eut dit Pascal.

« Il y a beaucoup de situations, ayant une grande importance humaine, nous dit Jean Bricmont (lequel est pourtant, à l’instar de Nicolas Gauvrit, adepte de l’école positivo-rationaliste en matière scientifique), ayant une grande importance humaine, qu’on ne peut étudier par les méthodes scientifiques ordinaires. Par exemple, les sensations humaines subjectives dans certaines situations […], ou ce qui motive les réactions humaines […]. »[21].

Tout à sa passion, tout à la pratique de son art, il semblerait que notre chercheur fasse trop confiance à l’instrument dont il a pourtant la haute maîtrise. Il s’inscrit, on l’a dit, dans le sillage de Claude Bernard et de Karl Popper, ces saints Thomas laïcs de la vérité qui ne veulent croire que ce qu’ils voient et peuvent répéter. Or, en certains domaines, s’obnubiler sur la présence, au sein d’une discipline, de ses critères de scientificité n’a plus aucun sens. C’est le gros défaut, et l’orgueil, de ce livre qui, entérinant, ne mettant pas en cause la composition des panels sur lesquels reposent ces nombreuses études, mélangent à leur suite l’eau douce des étangs du plat pays des surdoués froids, ‘‘classiques’’ (SOF), déterminés uniquement par leur QI (à l’approche de 130 et +) sans qu’il puisse leur être adjoint d’autres spécificités et l’eau salée des océans que charrie le surdoué chaud (SOC), l’hyper émotif intelligent, ce hyp.i.e. qui, comme le remarquait Proust, compose ‘‘la grande race des nerveux’’ qui sont le sel de la terre. Mais, Gauvrit, justement, brassant ensemble l’eau des rivières et les eaux des mers,- Morte, celle des hypies les plus denses (qui porte et supporte les hautes pressions d’une pensée trop active), de Méditerranée et d’ailleurs (celle des hypies moins intenses) -,  même si cela est presque à son corps défendant, apporte du même coup beaucoup d’eau au moulin de la cause hypie.

L’accession des surdoués à l’ordinariat selon le chercheur Nicolas Gauvrit.

Nous l’avons vu : il faut à la fois titiller le propos d’un livre dès son titre et prendre ce dernier au pied de la lettre. Quitte à ce que l’intention initiale contenue dans l’énoncé même du titre que veut véhiculer l’auteur se retourne contre celle-ci.

Les surdoués ordinaires de Nicolas Gauvrit nous laisse sur notre fin. Avant de nous laisser sur notre faim. A vrai dire, les deux homonymes sont ici synonymes. Fin, afin de…, faim de… : il s’agit toujours d’un quasi même sens : on vise la recherche, le but poursuivi…l’avidité de connaissances qui meut une incessante démarche étiologique.

Ainsi, les psychologues cliniciennes (et secondement théoriciennes) connaîtront-elles deux impressions à la lecture de ce livre :

  • d’une part, à la manière d’un Galilée à qui l’on a fait dire cette fameuse exclamation [qu’elle soit apocryphe n’est pas le propos ici] « Et pourtant, elle tourne ! », se diront-elles : et pourtant, ils existent ! Sous-entendant : selon le portrait que nous en dessinons années après années de manière plus approfondie. «Ils», ce sont les ‘‘créatifs’’ de Chauvin, que l’usage nous fait nommer du seul terme de ‘‘surdoué’’, faute de mieux, faute de ce mieux que serait l’acronyme suggéré par Jeanne Siaud-Facchin[22]: i.e. pour hyper intelligence [intellection, idéation, imagination] corrélée à une hyperémotivité [hypersensibilité], terme qu’elle n’utilisera plus dans la suite de son discours. Soit une vitesse certaine de la pensée et de l’affectivité (dans les deux sens d’affects et de sentiments amoureux fatalement liés à la réactivité sensorielle) ;
  • d’autre part, ne manqueront-elles pas de constater qu’il ouvre, sans peut-être en avoir pris pleine conscience, de nombreuses pistes qu’il conviendrait d’explorer.

On peut sélectionner celles-ci :

  • 83-84 : le SO (surdoué ordinaire de Gauvrit) serait plus que les autres enclin à connaître somnambulisme et terreurs nocturnes. «Le plus souvent, le somnambule ne garde aucun souvenir de cette promenade nocturne.». On pourrait rechercher si le hypie ne conserverait pas un souvenir de ces épisodes. Enfin, Rémy Chauvin[23] [cf François Brune, Rémy Chauvin, éditions du Félin- Philippe Lebaud, 1999, p. 31.] rappelait que ces phénomènes se rencontrent en majorité à la fin de l’enfance et à la pré-adolescence. Il en serait de même des ‘‘sorties hors du corps’’, «les plus habituelles ne suivant pas un traumatisme et ayant lieu en général lorsque le sujet est près de s’endormir». On est enclin à vouloir vérifier ici encore une plus forte prédisposition du hyp.i.e. à ce phénomène. Au sujet des terreurs nocturnes, on rapprochera ses manifestations de la daguerréotypie en notant que les images se forment de manière semblable à ce procédé d’imprimerie (en pointillés) et envisagera une hyperthyroïdie par à-coups.
  • 95-96 : ‘‘particulièrement intelligents et particulièrement naïfs’’. Les deux traits ne sont pas antinomiques. Au contraire, l’un est-il la condition de l’autre. Il faudra montrer en quoi l’esprit critique entraîne une sorte de naïveté, laquelle, au fond, résulterait d’une foi primaire en autrui, d’une confiance a priori due à la projection du SO en l’autre. L’esprit d’enfance ne le quitte vraiment jamais, ou, plutôt et Donald, inlassablement renaît-il de ses déconvenues.
  • 104 : il y est bien décrit ce que nous pourrions nommer l’état d’étonnement face au monde et aux gens en général et qui est au fondement d’une interrogation plus métaphysique que proprement philosophique. Ces opérations spontanées de ressenti, d’objectivation soudaine de soi, du monde, de son patronyme etc peuvent à un certain moment, à un certain degré confiner à celles vécues par un mystique. Ce que Monique de Kermadec laisse entrevoir.
  • 131-132 : quoique victime de l’absence de typologie préalable, le petit livre de Gauvrit est d’une grande richesse. Il est conscient du flou sémantique et matériel qui, de fait, parasite les recherches commentées par lui et rend plus ou moins incertains leurs résultats et les déductions qu’on peut en faire. Mais, par moment, Gauvrit ramasse en des termes bien sentis le portrait alors quasi complet et vrai qu’on peut donner du SO. Ces pages sont d’autant plus intéressantes que l’auteur, après les cliniciens (psychologues, éducateurs), remarquent la similitude de ces caractéristiques avec celles observées chez les autistes (surtout les «aspies»): « Sur le plan cognitif, les surdoués comme les autistes de haut niveau font souvent preuve d’un intérêt élevé pour les mots, les idées abstraites ou les nombres. (…). Sur le versant plus émotionnel, les deux groupes sont décrits comme ayant besoin d’accaparer la conversation, une difficulté à se mettre à la place de l’autre, de grosses difficultés d’intégration sociale, une tendance à l’introversion et un besoin intense de stimulation intellectuelle et émotionnelle. » Il y aurait lieu de montrer en quoi l’humour et l’esprit ont trait à ces éléments descriptifs.

Mais il est plus encore remarquable que Gauvrit fait alors le lien avec la théorie de l’hyperexcitabilité de Dabrowski, ainsi que nous le découvrirons plus loin.

  • 133 : la capacité de concentration (ou d’attention focalisée) pourrait être élevé chez les précoces. Il faudrait étudier en quoi cette aptitude n’est pas contradictoire mais, au contraire, à rapprocher, aussi paradoxal que cela puisse paraître, du déficit d’inhibition latente observée chez les SO.
  • 136 : la théorie du cerveau «hypermasculin» comme cause de l’autisme. Gauvrit écrit : «A un degré élevé mais raisonnable, ce cerveau se traduirait par une facilité à apprendre des concepts abstraits qui caractérisent les petits zèbres [hyp.i.e.]. A une degré plus important, trop important, il ferait germer les effets secondaires du repli sur soi, de la difficulté à comprendre les codes sociaux, traits caractéristiques des personnes autistes. » Cette théorie de l’excès de masculinité cérébrale (intérêt pour les objets au détriment des personnes-sujets), inégalement développée entre eux, et d’un apparentement sous cet angle des cerveaux des sus-visés n’est-elle pas indue si l’on se rappelle que l’empathie, l’intelligence émotionnelle sont tout autant développées chez le SO que sa logique froide, technicienne, portée sur l’idée-objet ?
  • 139 et suivantes : où Gauvrit étudie avec sérieux l’humour et l’esprit chez les SO pour conclure globalement de façon positive à cet égard. L’humour – et le trait d’esprit ! – sont les péchés mignons de nos amis : « Les enfants surdoués sont ainsi bien souvent perçus et décrits par leur entourage comme ayant beaucoup d’esprit, un sens de la répartie déroutant et un goût prononcé pour les jeux de mots. » Une fois encore, le chercheur a conscience que les études en cette matière comme dans les autres reposent sur des cohortes non préalablement sériées, en ce sens qu’on y amalgame ‘‘enfants précoces’’, QI répertoriés à partir de 130, «hypies» ‘‘pur’’ cliniquement (c’est-à-dire en l’espèce empiriquement) pressentis, alors que tous ne se confondent pas neuro-cognitivement parlant. Mais, à l’inverse, par exemple, de la prédominance d’une anxiété de fond chez le SO (pas entièrement vérifiée), le résultat, ici, n’est plus mitigé : l’absence d’humour (ou, pour le moins, de réceptivité à l’humour et à l’esprit) est bien aux yeux du hyp.i.e. une tare majeure. C’est, au sens premier de l’expression, le péché contre l’esprit. Mais l’origine ultime de ce goût est à rechercher beaucoup plus en amont que l’hypothèse (faible) que Gauvrit dit être enclin de retenir. Son rôle de défense psychologique érigée par nécessité en permanence, observé par Jeanne Siaud-Facchin, paraît déjà une première explication, et, à la lettre, presque tangible.
  • Les pages 89-90 et 189-191sont capitales : elles traitent de l’hyperexcitabilité de nos amis et sont toutes prêtes de frôler, de nous permettre de mettre le doigt sur la question du vice de forme (l’inévitable catégorisation neuro-cognitive) – qui est aussi un vice de fond (puisque si le sujet est le même, les sujets [les personnes étudiées] sont substantiellement [= qualitativement, cf. Siaud-Facchin] différents) – parasitant la pleine compréhension (et, avant même cette étape, l’appréhension) des surdoués. Hyperexcitabilité psychomotrice, hyperexcitabilité sensuelle (il ne s’agit pas de la luxure -ou pas seulement !- mais des cinq sens) pouvant s’assimiler à une synesthésie larvée, hyperexcitabilité intellectuelle («besoin de cognition»), hyperexcitabilité imaginative et hyperexcitabilité émotionnelle : Mesdames Siaud-Facchin et de Kermadec ont reconnu là, dans ces cinq caractéristiques, les cinq critères définissant le type ‘‘pur’’ i.e. exploré dans leurs ouvrages. Mais les propos de Gauvrit qui vont suivre montrent bien l’état de confusion de la recherche en la matière puisqu’il poursuit en ces termes :

       ‘‘Des travaux récents montrent que l’hypothèse selon laquelle les enfants précoces seraient tous, d’une manière ou d’une autre, hyperexcitables, n’est plus tenable. Il existe bien des cas de jeunes [ndr : et d’adultes] à l’intelligence supérieure qui ne présentent aucun des tableaux décrits par Dabrowski. Néanmoins, il est vérifié que l’hyperexcitabilité est plus fréquente chez les enfants doués que dans la population générale (…).’’

Nous sommes bien ici au cœur de la problématique ou, plutôt, de la fausse problématique érigée en problème par des études qui, malgré ce biais, réussissent, presque a contrario, à faire ressortir quelques caractéristiques typiques des surdoués créatifs (ou hyp.i.e.) depuis longtemps remarquées par la clinique. Ce sont donc par ses à-côtés, par les études incidentes dont il nous fait part que le livre du jeune statisticien s’avèrent le plus instructif. Par exemple découvre-t-on (p. 38), que la précocité des garçons a été associé par au moins deux études à un taux en testostérone plus faible que la moyenne. S’il était confirmé, on ne pourrait s’empêcher d’établir un lien – logique, rationnel et non pas contradictoire – avec les hyperexcitabilités relevées plus haut, dont, évidemment, l’hyperexcitabilité sensuelle. Si devait être écartée ici l’hypothèse d’un taux bas de cholestérol total entraînant souvent un manque de testostérone, alors cette faiblesse hormonale entrerait-elle en dialectique riche et féconde avec l’hyperexcitabilité tous azimuts de ce chaud lapin mixo-matheux (23).

Néanmoins, l’ordinariat, magistrature ecclésiastique conférée aux surdoués (toutes composantes confondues) par Nicolas Gauvrit ne devra sans doute être perçu comme un paradoxe qu’à propos des surdoués créatifs : cacher l’originalité, la mettre sous cape la plupart du temps et quoi qu’il leur en coûte, quitte à lui donner libre court dès que le chat a le dos tourné, n’est tout simplement que la condition (négativement, le revers) de toute vie en société. Cela s’appelle : s’adapter.

De l’autre côté du miroir, ou de l’hôte côté du moi-roi.

On le sait, n’est pas Lacan qui veut. Mais la philosophie est à la portée d’un hyp.i.e. comme Carlos Tinoco. Il suffit de tenter d’universaliser la ou les problématiques suggérées par une expérience personnelle.

Si l’on se penche sur la personne de Carlos Tinoco, on remarque assez vite qu’elle vit au fond d’elle les dilemmes du moi et de la loi, l’affrontement, latent ou évident, de l’individu et de la société, de la diplomatie et de la démocratie, en somme qu’elle expérimente, fusse à l’insu de son plein gré, toute la dialectique que la liberté entretient avec ses contraires officiels ou officieux, avoués ou cachés, reconnus ou méconnus (voire inconnus). Or, n’y a-t-il de prime abord de contrainte plus radicale au moi et à sa liberté (au moi et à sa propriété, pour reprendre Max Stirner, ce philosophe de l’anarchisme) que la Loi ?  

L’auteur, psychanalyste à ses très riches heures, met au principe du hypie la forte autonomie du sujet – notez-le : ce ne peut bien évidemment être là le cas du surdoué conventionnel -, le fait qu’il ressent en lui le besoin de se donner sa propre loi. Cette autonomie forte du sujet, il nous est d’avis qu’elle n’est pas sans un rapport originel avec l’autodidactisme tout ensemble psychique, cognitif, affectif et gnostique du hypie.

Il y a deux manières, pas si lapidaires, de résumer le surdoué classique et celui qu’on a longtemps tenu pour son jumeau hétérozygote. Dire du premier qu’il est un bon client des tests (« Les tests ne servent qu’à mesurer la capacité de réussir aux tests » disait Rémy Chauvin) et du second qu’il n’est pas tout à fait faux que, pour lui, les tests de mesure de l’intelligence n’aient pour finalité que de mesurer la vitesse de fonctionnement du cerveau : c’est en effet chez eux le sentiment de vitesse intellective (intégrant l’idéation et l’imagination) et affective qui domine. Sa construction identitaire, aussi, aura été lacunaire et bancale : ‘‘elle se fait sur des re[pères] [c’est nous qui soulignons] personnels. L’enfant va s’appuyer sur des processus d’autorégulation c’est-à-dire qu’il va chercher en lui-même les ressources nécessaires pour grandir. En quelque sorte, il se fait tout seul,’’ précise ensuite Jeanne Siaud-Facchin en un raccourci pertinent. En conséquence, devons-nous ce nous semble considérer l’insistance de Tinoco sur l’autonomie du sujet hypie comme procédant en droite ligne de cette béance, tout du moins de ce manque de possibilité de raccordement (et, plus encore, d’identification) que le type hyp.i.e. a connu dans son enfance et son adolescence. Autodidacte cognitif, affectif, il l’a été par nécessité, non par choix. Son soi, fruit du travail du moi par et sur lui-même, est donc son œuvre, mais une œuvre, on l’a vu, bancale, précaire, instable. Dans le fond, et pour reprendre un terme forgé par l’auteur, n’aurait-il pas aimé être « normo-pensant » ? A l’examiner, nous sommes en présence d’une auto-constitution d’un sujet par défaut. Par défaut ? Eh oui, le hyp.i.e. ne serait-il pas une erreur ? Une erreur de programmation, un mal pour un bien quand même ? «Fait maison», «entièrement pensé par soi-même» : qu’est-ce là donc d’autre au fond sinon ce que l’on appelle couramment l’ORIGINALITE ? Si, comme deux fleurs inséparables, nous relions dans un même bouquet (mais sans trop serrer) cette dernière à l’authenticité, nous avons là un petit air d’existentialisme sartrien qui ne serait pas pour déplaire aux autonomistes, c’est-à-dire aux activistes de la liberté, lesquels, sans même qu’on les poussa, souvent verse dans l’indépendantisme. Nos autonomes (les bien-nommés quand on se souvient de la taxinomie extrême-gauchiste en vigueur il n’y a guère) auront qui plus est de quoi se rengorger s’ils apprennent que cette sorte d’autonomie existentielle du hyp.i.e. n’est peut-être pas sans rapport avec ce qu’Olivier Houdé appelle la résistance cognitive, cette capacité du cerveau à inhiber les automatismes de pensée pour nous permettre de réfléchir[24]. Où, comme on le voit, les arguments en faveur du diagnostic d’autonomie, d’originalité et d’authenticité du hyp.i.e. se renforcent.

L’inconscient de la collectivité des hyp.i.e. – leur inconscient collectif – pourrait bien pouvoir s’analyser par nature comme le parangon de l’inconscient collectif contemporain. Mais, le leur, tout autant par nature, constamment s’inscrit en faux (l’expression étant à prendre aussi dans son sens juridique, et pas uniquement psychologique) contre ce dernier. L’inauthenticité par excellence si l’on peut dire, ce serait celle de l’individu jouant un rôle au sein d’un groupe et finissant par s’y laisser absorber sans qu’il ne s’en rende compte. Observez ces jeunes filles bien roulées qui se regardent tourner à vide à la sortie des cours de certains établissements du secondaire. Tout au mieux, leur libido vous jette-t-elle un regard en sous-main, mais elles offrent avant tout un bon exemple de l’être, de la pensée entièrement assujettis,- assujettis à son temps, à son environnement, où l’être s’évanoui dans la paraître sans, dans la plupart des cas, jamais ne renaître.

Le hyp.i.e. n’est pas dupe de ces travers : au mieux en rit-il ; au pire, ces situations l’horripilent-t-il ou ont le don de le mettre mal à l’aise. Un Muray s’érige alors en lui qui lui fait traiter comme il se doit ces êtres qui ont abdiqué en leur qualité de sujet. Il n’y a alors plus qu’à lorgner ces potiches longilignes ou potelées en tant qu’objets. Nombreux sont aujourd’hui les sujets qui n’aspirent plus qu’à l’obtention d’un statut d’objet : c’est là l’autopunition, l’auto-dévaluation inconscientes attachées à l’inauthenticité. Cette dernière la sait méritée.

Ainsi est-ce en creux cette inauthenticité dans laquelle l’(ancien) sujet de notre monde post-moderne sombre avec tant de grâce que Tinoco semble vouloir traquer. Cette disparition de soi – ce soi qui donne le meilleur de lui-même entre la fin de l’enfance et la pré-adolescence, soit grosso modo entre huit et onze ans – qui, dès l’aube, vicie tant de destinées implique l’aliénation automatique à la loi, qui ne peut être que la loi commune. La démocratie du tout venant est le régime politique de droit commun auquel ipso facto adhère celui qui n’a pas pris conscience, à la suite d’un acte de l’intelligence, du temps dans lequel le destin l’a inséré.

On comprend mieux alors que l’autonomie entraîne par principe la contestation de l’autorité. Mais, l’autorité véritable est ce qui augmente (celui qui lui est sujet, et, pourrait-on ajouter : qui lui est sujet parce qu’il sait qu’il va être, étymologiquement parlant, ‘‘augmenté’’, qu’il a tout à y gagner). Ainsi, si la contestation de l’autorité par le hypie est de principe, elle n’est pas destinée par principe à perdurer : il ne demande qu’à être démenti, c’est-à-dire en fin de compte rassuré. Ainsi, le hyp.i.e. parvient et aime à accorder sa confiance lorsqu’il la sait méritée, ce qui signifie : justifiée. Aussi, avec lui convient-il de toujours et toujours décomposer et expliquer. L’ordre donné doit être intelligent dans les deux sens du terme : intelligent en soi, pertinent, expliqué, compréhensible, autrement dit admissible. Il doit parallèlement être compris par le hyp.i.e. qui reçoit cet ordre, compris au sens où le hypie peut le faire sien, aurait lui-même, de lui-même pu le donner et se le donner. En un mot, et une fois encore, vérifie-t-on que ce hyp.i.e. va évaluer votre ordre. Qui que soit le donneur d’ordre, cet ordre, il le déclarera recevable s’il le juge fondé. Mais il le jugera à coup sûr irrecevable s’il l’estime mal-fondé, même si, en droit, le donneur d’ordre lui est hiérarchiquement supérieur (officiers, professeurs, parents etc, bref ceux qui sont censés incarner la Loi). Nous retrouvons donc toujours avec lui, en début et en fin de course, cette notion d’intelligence et d’éreintement argumenté de tout ce qui s’y oppose : l’arbitraire, le systématique (au sens d’automatique, de récurrent, non de systémique), l’‘‘indiscutable’’, la petitesse d’esprit, la mesquinerie, une certaine forme de jalousie aussi, il se peut. En un mot, tout ce qui n’a pas été disputé, tout prétendu argument qui n’a pas été l’objet d’un minimum d’élaboration. Le hyp.i.e. rejette avec virulence l’argument dit d’autorité émis par celui dont la prétendue autorité, naturelle ou culturelle, n’aura pas été dûment établie. Il veut pouvoir vous recevoir en vos explications. Mais, si, par mépris, vous ne daignez même pas prendre date pour une audience, si vous n’escomptez même pas présenter votre requête afin d’être agréé en vos explications (au sens technique, pédagogique du terme, ici non synonyme de justifications), celui-ci pourfendra en vous ce péché pour lui irrémissible : le péché contre l’esprit.

Le type hyp.i.e. aurait donc tendance à faire en toutes choses primer le fond sur la fonction, le rang, le diplôme, l’apparence, la catégorie, à donner le primat au matériel (au sens de contenu) sur le formel. Mais il ne faut pas se méprendre : le hyp.i.e. n’est pas uniquement obnubilé par la valeur de ce qui est émis ; tout autant est-il obsédé par celle de l’émetteur. Autrement dit, il serait erroné de croire que le hyp.i.e., par une sorte d’idéalisme encore plus désincarné que ne le suppose la racine du mot et qui lui serait propre, ferait abstraction du paraître (et qui est aussi ce par quoi l’être se révèle, le par/être), des qualités au seul bénéfice de la jauge quantitative et qualitative de la pensée émise. S’il est sempiternellement à la recherche du fond, il est amené à s’intéresser ainsi à l’interlocuteur (au sens large),- lequel sera un locuteur -, un scripteur et à relier la valeur de la matière à celle de l’émetteur. S’il établit entre les deux une liaison, une relation, et si on pressent une possible translation de l’un à l’autre, quel élément va bénéficier de la détermination ultime, autrement dit, et en infirmant ce que nous énoncions plus avant, le hyp.i.e. va rencontrer ici une immense difficulté. A rebours de son réflexe initial (mais un réflexe n’est-il pas, par définition, initial ?), nous le découvrons enclin à faire dépendre la valeur ce qui est dit (énoncé au sens large) de la valeur supputée de l’émetteur.

Être à la fois profondément cérébral, logique et affectif, il va s’attacher. Le premier mouvement qu’il va connaître, s’il ignore tout de l’émetteur, sera d’évaluer l’émission (ce qui est proposé, soumis à l’entendement d’autrui) ; si le hyp.i.e. y adhère (à des degrés variables certes), ipso facto sera-t-il conduit à faire glisser cette adhésion vers la personne de l’émetteur. Mais, notre hyp.i.e. sera quasi-fatalement conduit à souffrir de cette affection puisque la logique des idées paraît indépendante de la logique des affections. Réciproquement, le hyp.i.e. connaît-il avec une forte intensité le phénomène courant qui consiste vulgairement parlant à s’amouracher d’un même mouvement de tout ce qui tourne autour de la personne supposée aimée (ses hobbys etc). Il est sujet à ce que nous appellerons  la cristallisation basse.

Tinoco aborde bien des thèmes adjacents découlant en l’espèce de l’approfondissement de l’incessant travail du cerveau droit. Par exemple, le hyp.i.e. ne peut ressentir et réagir à la manière des grecs anciens que d’un bref premier mouvement. Son cerveau droit exacerbé va le rendre très sensible à la beauté (celle qui ne correspond pas au nombre d’or), lequel le pousse à compatir à la disgrâce. Appelons cela expérience ou constat, toujours est-il que le hiatus, la distorsion, la discordance générale existant entre esthétique, moralité et intelligence du cœur et de l’esprit suscite dans un premier instant chez le hyp.i.e. une souffrance et un sentiment d’absurdité (non-sens ou contre-sens) que ne connaît pas celui qui en demeure au stade grec (c’est-à-dire au raisonnement philosophique commun et rationnel qui va maintenir une correspondance entre l’extérieur et l’intérieur). L’intelligence froide est grecque. Mais le cerveau droit du hyp.i.e. ne fait qu’escale à Athènes. Il aime plutôt à séjourner à Jérusalem et Rome ou, plus exactement, est-il affecté d’un tropisme vers ces cieux-là. Ce raisonnement des sens, l’avons-nous entrevu, va se mettre en mouvement relativement au rapport entre valeur et pertinence des idées/opinions//valeur de la personne : ici encore, le hyp.i.e. fera le constat viscéral (au sens premier de l’adjectif) de la distorsion, en une même séquence, de ces deux aspects de sa personne. Mais, in fine, et parce qu’il sait que le savoir n’est que troisième dans l’absolu après l’amour et l’humour, son appréciation – qui n’est que le mot diplomatique pour parler de jugement – portera sur la valeur personnelle intrinsèque.      

L’inclinaison à la connaissance complète qu’aime à percevoir en lui et chez autrui le hyp.i.e. peut donc s’analyser comme une fusion sans confusion des intelligences dogmatiques. (Tandis que le surdoué classique, au mieux, devra se contenter de la juxtaposition d’un petit nombre d’entre elles, voire d’une seule.) Le hyp.i.e. est donc le spécialiste du général sans qu’il nous faille de droit déceler dans cette phrase un quelconque oxymore. Pour le moins, cette assertion n’est pas vécue comme tel par lui.

Avec cette capacité en lui d’entrer de plain-pied dans son sujet (lequel, s’il on ne parle plus de relations personnelles, peut être un simple domaine, un objet de connaissance), le hyp.i.e. signe la fin de la comédie. Connaître, c’est naître avec. En psychologie humaine, entrer dans les raisons de l’autre : parcourir par l’esprit et les sens le chemin qu’il a déjà effectué pour comprendre son état présent (avec tout ce que cela comporte : opinions, maladies etc). Mais, si notre hyp.i.e. peut se montrer apte à oublier son interlocutrice dans le feu d’une entreprise de conviction plus idéelle que corporelle pour parler en termes alambiqués mais diplomatiques, il n’est pas sûr, comme semble l’écrire Jeanne Siaud-Facchin[25], qu’il puisse éternellement s’abstraire de phases de séduction classique auprès du sexe dit faible. Si l’on ose dire, plus qu’un autre le verbe connaître demande à être bibliquement conjugué, conjugalement et maritalement, officiellement et offi(vi)cieusement, au passé simple, parfois compliqué, au présent et naturellement au futur. Le hyp.i.e. n’a pas lieu de s’enorgueillir : il est fait de chair et d’os, chair très très faible, et fraîche espère-t-il autant que peut l’être son cerveau.

Le constat de ce refus, de cette incapacité d’imiter (comme si le hyp.i.e. voulait conserver à ses neurones-miroirs de plus hautes fonctions), ce désir d’authenticité dans les relations personnelles, par la force des choses si souvent déçu, conduit Carlos Tinoco à poursuivre (dans les deux sens du terme) la loi et sa place dans ce qu’on appelle l’économie psychique du sujet hyp.i.e..

Assez judicieusement, Tinoco remarque qu’historiquement, ceux qui sont supposés être par leur fonction même des donneurs d’ordre[26] sont souvent ceux qui sont les premiers à le remettre en cause.

Les fondateurs de religion, de nouvelle religion sont en effet souvent, et presque par définition, les dissidents d’une religion qui les précède.

Cette dissidence des prêtres s’est opérée tout au long de l’Histoire. Elle résulte en premier lieu de l’intelligence, c’est-à-dire, ici, du fait de discuter. Et l’on sait qu’il n’y a qu’un pas de la discussion à la contestation. Or, le besoin d’évaluer, de comprendre, de détecter un sens, comme les spécialistes précités le relèvent, est inhérent au hyp.i.e.. Monique de Kermadec notait un jour à la radio qu’elle avait constaté que les religieux et religieuses hyp.i.e. étaient les premiers a souffrir du manque d’explication, au sens très général de l’expression, comme si une certaine cléricature en tenait encore une couche bien épaisse en croyant encore et toujours pouvoir s’abriter derrière l’ancien argument d’autorité, cette fois-ci non plus excipé sous les couleurs de feu des anciens prophètes mais repeint aux tons insipides et tièdes d’âmes grises et recuites dans leur triste jus.

Tinoco aurait pu toutefois être plus précis. Bien des prêtres (des jésuites souvent, et ce n’est guère étonnant si l’on se reporte, si l’on se rapporte à ce que nous nommerons leur hérédité psychique, laquelle dépasse l’hérédité génétique et pourrait être appréhendée par une nouvelle psycho-généalogie intégrant toutes les sciences) furent, à un moment donné, des divergents. Ceux qui poursuivirent dans leur divergence devinrent des dissidents.

L’examen de l’attitude globale face à la loi que l’on croit pouvoir détecter au sein de la démarche intellectuelle du hyp.i.e. aurait pu commander à Tinoco – qui pressent là à bon droit un judicieux moyen d’appréhension de la spécificité hyp.i.e. – de distinguer les divergents, ou proto-dissidents, des dissidents : les premiers sont l’ensemble des créateurs qui n’ont pas cru en conscience devoir aller au bout de leur démarche initiale. L’Histoire retient en général plus volontiers la saga des dissidents, en matière philosophique, scientifique (quand il s’agit de sciences dites exactes) et, surtout, religieuse. En tant que nazaréen, toute une école scientifique voit en Mahomet un dissident non avoué du christianisme ; l’œuvre de Spinoza peut être assimilée à une double dissidence, celle qui, avec son panenthéisme, l’a fait muter de la religion à la philosophie et, en parallèle, du judaïsme à une sorte de théodicée à la fois matérielle et formelle avec son panenthéisme. On ne sait pas avec certitude où situer l’évêque Jansen dans la mesure où le catholico-calvinisme, après avoir été condamné dans une bulle, a été en quelque manière réintroduit rétroactivement au nom d’une certaine justification antérieure que lui aurait déjà apporté Augustin. Après avoir couramment subi une attaque en règle de sa validité, l’œuvre des proto-dissidents a eu en général pour effet d’expliquer de plus fort, puis de confirmer (valider) un système religieux donné. Ainsi en est-il de Thomas d’Aquin avec sa Somme et de Newman avec ses sept critères de développement homogène du dogme.

Nous voyons poindre ici la notion d’innovation puisqu’en matière intellectuelle et systémique, que l’on se situe à l’intérieur d’une doctrine ‘‘laïque’’ ou d’une doctrine religieuse, il semblerait que l’innovation, c’est-à-dire en l’espèce la novation idéelle, conjugue recevabilité (agrément par l’instance compétente) et bien-fondé. Autrement dit, l’idée nouvelle ne sera acceptée, c’est-à-dire jugée comme faisant partie intégrante de la doctrine (déjà) existante que dans la mesure où il en aura été décidé ainsi. Ce processus est explicite dans le cadre de certaines religions dites révélées (catholicisme). La doctrine de Newman est à cet égard un exemple remarquable : elle est à la fois doctrine intégrée et doctrine inventant (au sens de : découvrir) les critères de reconnaissance, c’est-à-dire d’acceptation de l’idée nouvelle au titre de membre du corpus doctrinal. (A l’analyse, on comprend justement que l’idée, estimée de manière superficielle, au départ, comme nouvelle, ne l’est pas en réalité. Elle n’était que sous-jacente, à l’image d’une île sous-marine émergeant à la faveur d’un séisme ou du mouvement long de la tectonique des plaques). Les sept notes que doit réunir en elle-même la novation pourrait devoir se rencontrer au sein du processus de n’importe quel développement doctrinal digne de ce nom. (Relevez au passage qu’en examinant les étapes constitutives de la formation de la Tradition, on s’aperçoit que la logique démocratique y a sa part ; que la logique dogmatique – qui n’équivaut pas à celle théocratique- la prend, au sens propre du terme, en compte.)

Nous nous rendons compte à l’instant que le traitement appliqué par Newman au développement de la doctrine chrétienne pourrait prospérer dans l’étude du processus innovant et de l’innovation en utilisant à leur égard :

1/ Les catégories applicables au développement du christianisme (politique, logique, historique, éthique, métaphysique) ;

2/ Les sept notes d’un vrai développement de l’idée,- l’idée étant ici le brevet, du moins la formalisation, le descriptif du procédé (au sens très large) destiné à être mis en œuvre : préservation du type, continuité des principes, puissance d’assimilation, conséquence logique, anticipation de l’avenir, conservation active du passé, vigueur durable.

Les pages deux cent vingt deux et suivantes de Tinoco apparaissent de la sorte d’une richesse que leur auteur ne soupçonnent peut-être pas lui-même puisqu’elles touchent tout à la fois aux notions d’autorité, d’hérésies, de la réforme en ses différences avec la révolution. Elles frôlent comme l’enfant sa mère la question de l’origine hébraïque de l’intelligence et de la Loi. Elles notent que ce sont souvent des prêtres qui sont les premiers contestataires de la loi mosaïque (on ne critique que ce qu’on l’on connaît bien ou ce dont on croit avoir pâti). Mais, la pensée mouvante et riche de Tinoco s’arrête en chemin. Elle eut pu rebondir sur ceux que Cyrulnik qualifie d’ « agitateurs culturels ». Or, précisément, si ceux-ci la secouent, tous ne l’ouvrent ou, encore moins, ne la brisent. Ils secouent le vin et laisse le tanin se re-déposer au fond de la bouteille : ce dépôt, si l’on veut, c’est un peu ce qu’on ne nomme plus guère de nos jours le dépôt de la foi (ce qui demeure parce qu’il a du poids).

Résumons donc en trois coups de cuiller à dépôt ce que nous dit implicitement Tinoco, même si nous n’ignorons pas que l’implicite, comme l’inconscient a bon dos. (Pour les positivistes, les rationalistes poppériens, on ne justifie ainsi rien du tout, on fait qu’alléguer. Mais n’est-ce pas là une saine démarche intellectuelle que de poser des hypothèses en les laissant, comme si de rien n’était, se présenter en qualité de thèses ?)[27].

  • Le surdoué simple (SOF) a partie liée avec la raison, la philosophie grecque. Dans son approche théorique de l’esthétique, c’est un apollinien. Mais un apollinien au nombre d’or, c’est-à-dire mathématiquement parfait, autrement dit sans charme. (C’est l’imperfection, l’originalité, la coquetterie dans l’œil qui le confèrent).
  • Le créatif a le don des larmes valorisé dans la chevalerie d’un Moyen-Âge autorisant la manifestation des émotions dans une société dite virile[28]. Avec le judéo-christianisme ou, plutôt, ce que nous appelons la religion hébraïque biblique étendue, la loi est réexaminée, mais la Loi demeure.
  • Si on trouve au premier chef le type i.e. à la manœuvre dans ces vastes entreprises de fondation et de refondation, cela tient aux affinités constitutionnelles existant entre lui-même et l’objet critiqué. « En gros, il s’est fait lui-même» écrit, rappelons-nous, Jeanne Siaud-Facchin : c’est un autodidacte total tant sous l’angle du bagage intellectuel, moral etc qu’en raison de l’absence de processus d’identification aux parents, aux pairs et que de l’absence de reconnaissance de soi dans le regard des autres[29]. «Enfant, il a souvent les larmes aux yeux » ajoute-elle[30]. C’est dire qu’il a pu malgré lui expérimenter l’absence d’appropriation/reconnaissance de la loi externe, de cette loi qui, par définition, ne provient pas de soi mais nous est donnée par une autorité extérieure.

Le processus de l’autonomisation et de l’autonomie du sujet est donc au cœur, fait partie du parcours obligé du hyp.i.e. en (mauvaises ?) herbes. Il se fait sa loi,- une loi d’autant plus ferme, intransigeante à son égard qu’il sait ce qu’il en coûte (psychologiquement en premier lieu) d’avoir du se la concocter soi-même (alors qu’il ne sait pas lui-même de quoi il est le même). S’il se fait sa loi, il n’est pas hors-la-loi. Bien au contraire. Un peu comme ces convertis plein de zèle.

On fait là le lien, le lien logique, donc, avec la forte moralité du hyp.i.e., sous réserve de bien s’entendre à son sujet. Ce sens moral ne sera vraiment opératoire que s’il s’exerce en lien avec une personne et met en jeu la compassion à son égard. La liberté ayant le dernier mot, si ledit hypie en reste au stade passif de la compassion sans agir en conséquence (aider concrètement quelqu’un dans le besoin à un stade ou à un autre), le contre-coup sera majoré (puisqu’il va en outre ressentir ce dont autrui souffrira en raison de son abstention fautive.) Bref, plus qu’un autre, est-il puni par où il a péché : ici, sa sensitivité demeurée moralement sans conséquence pratique altruiste.

Si la liberté pure est en jeu, on ne pourra rien prédire. La morale (l’action morale), c’est effectuer, accomplir ce qui est bien. L’action immorale, c’est, parallèlement, effectuer, mettre en action ce qui est mal. Il est en l’occurrence possible d’estimer le taux de moralité en soi-même. Mais, ne confondons pas le sens moral d’un individu avec sa moralité effective. Le passage à l’acte bon, ou mauvais, est le fruit de l’exercice de sa liberté. Si bien qu’on peut en déduire que si le hyp.i.e. est pourvu d’un grand sens moral du en grande part à sa forte empathie, cela ne suffira pas à déterminer si cette empathie sera suivie d’effets positifs, si elle précédera une sympathie active. Un sadique, un tortionnaire est doué d’empathie : il doit pouvoir deviner voire pressentir ce que sa victime va subir dans sa chair. (Un chirurgien, un dentiste appartiennent à des professions dites ‘‘sadiques’’,- un sadisme bien évidemment contrôlée.) Autrement dit, par son empathie, le hyp.i.e. est sans doute un peu plus prédisposé au bien qu’un autre. Mais, il sera d’autant plus responsable de ne pas l’avoir, le cas échéant, accompli. Sa punition sera à proportion : beaucoup plus immédiate et forte que chez un autre. Car son empathie lui aura fait entrevoir, ressentir même avec grande acuité et vivacité ce que son prochain a vécu du fait de son action mauvaise ou de son abstention fautive.

Ainsi, Carlos Tinoco donne-t-il du grain à moudre aux chercheurs en sciences neuro-cognitives en abordant, parfois en creusant, malgré tout à une profondeur appréciable, la dimension existentielle du type. Son livre a le grand mérite – mais un mérite qui n’en est pas un puisque c’est là un penchant (certains diront : un travers) naturel – de nous offrir deux essais en un : le premier quart est consacré aux hyp.i.e. proprement dit (si l’on ose dire,- leur qualification sémantique prêtant à discussions !), les trois derniers sont un essai sur la loi, la liberté, la société. Il importait de faire le lien avec la clinique des hyp.i.e. : leur capacité d’abstraction a une origine on ne peut plus incarnée. Leur pensée est de la vie pensée ; incidemment leur vie aussi est-elle pensée.

L’existentialisme libertaire de notre auteur affecte (infecte diraient ses contradicteurs) sa prose d’une tendance à la prolifération,- d’abord interne quand sa prose s’augmente de nouveaux arguments, comme un point qui s’enfle, qui se développe puis interrompt ce développement pour le reprendre à la phrase suivante ; prolifération  externe quand l’auteur accole un nouveau thème comme un enième wagon à un train. Dans le premier cas, nous avons droit à la constitution d’un puzzle drôlement construit, dans le second, au rajout d’un nouvel étage à la fusée. Le tout fait penser à un processus de cancérisation, avec la disparition de l’apoptose qui lui est liée. Le lecteur comprendra mieux le phénomène en se souvenant des anecdotes (anecdoctes car pleines d’enseignement) narrées par les acteurs Bernard Giraudeau ou Michel Serrault. Au théâtre, il leur est arrivé d’improviser si loin qu’arrivé à un certain stade, il se rendait compte qu’ils n’étaient plus capables de regagner la rive. En quelque sorte, le sujet a pris trop de liberté parce que c’est alors le sujet qui s’est emparé du rédacteur-directeur de thèse au point que ce dernier n’en est plus le maître. La thèse se métastase en hypothèses, l’ulcération psychique se mute en tu meurs comme une liberté devenue folle qui gangrène la vie même.

On a donné là seulement l’idée d’un écueil, d’un travers que peux rencontrer l’écriture hyp.i.e..

A priori, et à l’encontre de l’écriture maîtrisée du surdoué classique, elle répond au trois d.  Elle est :

  • dégressive (raisonnement dit en escalier ; mais il ne s’y casse pas le nez sauf à emprunter sans attache l’échelle de Jacob),
  • digressive (c’est le phénomène de prolifération entrevu au précédent paragraphe),
  • dépressive (à condition que la dépression en question soit identifiée à celle dont la météorologie nous parle, où les idées s’enroulent et s’envolent). (La vraie dépression est anticyclonique : la chaleur accablante vous cloue au sol, et vous empêche ou, pour le moins, vous ralentit dans votre écriture.)

Un petit air soixante-huitard revu par les années deux milles se dégage du livre de Carlos Tinoco, et cela fait du bien. Il nous plaît de découvrir, avec lui ou malgré lui, que le ‘‘moi’’ du hyp.i.e. est, – aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, pire : aussi contradictoire que cela soit avec l’image que le sens commun s’en fait – un sujet de droit : le sujet de droit par excellence. Il nous plaît aussi de percevoir in fine que la source de ce droit n’est autre que la loi. Hébraïque est la toute première, l’archétypique étymologie du mot intelligence. La boucle est bouclée si on s’aperçoit que, de droit, en cette origine, se love au cœur même de l’entendement la loi morale et ses dispositions.

En somme, écrit Tinoco, quand vous forez le crâne du hyp.i.e., vous finissez par trouver du gaz de schisme. Mais le schisme n’est pas l’hérésie.

« En ce temps où éviter la question du Sujet devient la règle (défaillante) qui permet un semblant de cohésion, il faut bien qu’il existe des espaces où l’on peut commencer à soulever la seule interrogation d’où tout part, celle que nous avons toute une vie pour formuler : ‘‘Qu’est-ce que c’est, être moi ?’’ ». Ainsi Carlos Tinoco finit-il en guise de point final un point d’interrogation.

De manière très, très inattendue, se mouvant au grès d’un univers, du moins de fréquences vibratoires propres à un très particulier éther, le hyp.i.e. semble fuir la tentation  d’un anomisme absolu auquel toutes les fibres de son être a priori le conduit. (Rattachés à ce que l’historien de la doctrine Jaroslav Pelikan nomme la Réforme Radicale ou Gauche de la Réforme, les anomistes, lointains dissidents du calvinisme donneront historiquement naissance aux Pirates des Caraïbes.)[31]. Alors, prend-t-il pour refuge la Loi, son principe, la logique qu’elle excipe pour, dans un (dernier ?) temps, essayant de concilier cette allégeance avec son archétypique désir, incarner la loi.

Sublime et guère dangereuse tentation, totalisante plutôt que totalitaire (puisque (re)faire la loi ne se réduit jamais à faire sa loi) et qui n’est, chez lui, que le pendant existentiel et psychologique de son appétence pour l’encyclopédisme. Le goût, pis, le fort besoin d’autonomie relevé chez les hyp.i.e. par ce fils de parents latino-américains à la conscience (et, quand il lui faut passer à l’action, à l’inconscience !) encore bardée des vestiges mentaux de Tupac Amaru, devient pour lui un problème de nature philosophique mais aussi psychologique par le fait que cette indépendance intellectuelle se double d’une faramineuse dépendance psychologique à l’autre. On pourra y déceler le rôle chez lui redoublé, en tous cas accru, de ces neurones-miroirs (V. Gallese, université de Rome) qui, par l’entregent de la découverte de la possibilité d’imiter (ce que fait, ce que pense autrui) induisent celle de le ressentir, entraînant alors empathie/compassion puis, à un plus haut échelon, moralité active. Dépendant ô combien de l’autre, de son regard, de ses égards tout en ne pouvant, originalité oblige, jamais se réduire à être le pendant de quiconque, on comprend que la preuve onto-psychologique de son existence ne puisse avoir à ses yeux l’évidence de celle proposée par Descartes. Philosophe, psychanalyste pétri de l’esprit des années soixante-dix sauce Maspero, Carlos Tinoco, comme on l’a déjà suggéré plus haut, est un cas intéressant.

Mojito ergo sum.

Les affres de Monsieur Plus.

Vous souvenez-vous de cette publicité télévisée en faveur des cacahuètes Balhsen ? Cheminant au milieux de vases cuves pleines de bonnes choses, un petit bonhomme affecté d’une sorte de tic passait derrière les ouvriers déversant de leur sac de savoureuses arachides et leur donnait des coups de coude qui leur faisaient augmenter la dose. Le hyp.i.e., lui aussi, est généreux. Il donne, surtout si on ne lui demande rien. Il ne lésine pas, doutant toujours non seulement d’en avoir fait assez, mais d’avoir suffisamment cherché,- en général des choses qu’on ne lui demandait absolument pas de trouver (pour la bonne raison qu’on ne savait généralement pas qu’elles  pouvaient s’y trouver.)

Observons son attitude face à un banal questionnaire dit d’Ouverture culturelle (on se doutait qu’il n’était pas de ‘‘fermeture’’, mais parler de culture générale eut été trop simple) partie prenante d’épreuves communes d’admissibilité à certaines grandes écoles de commerce. Soixante-cinq affirmations vraies ou fausses et trois-quart d’heure montre en main. Tout va bien jusqu’à ce questionnaire relatif aux religions. Les femmes ne peuvent pas devenir rabbin. Vrai ou faux. Et bien, bien malin qui pourrait y répondre d’un mot. Mais notre hypie va d’abord grosso modo penser en ces termes … Babe…les autres pensent que non… mais vu dans Réforme… il y a bien au moins une femme rabbin à Paris de ce nom là grosso modo…les libéraux le font… c’est vrai. Et puis, le doute survient. Les femmes peuvent.. elles peuvent ou elles ont le droit …I can ou I may… on peut toujours… je peux toujours griller un feu rouge… donc on me demande si le rabbinat est autorisé pour les femmes… mais dans la religion juive, quelle est l’instance normative ? Il y a les ultra-orthodoxes pour qui poser la question tient du blasphème, les orthodoxes qui y sont hostiles, les massari qui, peut-être, n’y voient pas d’inconvénients ; seuls les libéraux y sont favorables… la règle, c’est non… qui a imaginé la question ? Peu importe, car celui-ci n’a certainement pas songé une seconde qu’on ne saurait glisser pareille assertion dans un questionnaire de culture générale. A question disputée, réponse en trois tomes…et réponse ouverte !

Autre affirmation, du même acabit, à propos de l’eugénisme : l’eugénisme peut être positif ou négatif. Vrai ou faux. Quelque chose nous dit que la réponse attendue, la ‘‘bonne’’ réponse est : vrai. Alors, point d’excès de zèle et contentons-nous en. Mais nous savons que nombre de doctrines philosophiques ou religieuses le condamnent systématiquement, que d’autres l’approuvent en toutes circonstances tandis que quelques une encore donnent une tonalité qu’on dira casuistique à la partie  morale de leur corpus.

Ces interrogations, ces doutes, l’étude des certifications du type par questionnaires d’auto et d’hétéro-évaluation montre qu’ils sont non seulement logiquement légitimes pour le hyp.i.e. mais que ce dernier a du mal à comprendre que tout un chacun ne soit pas naturellement enclin à en ressentir l’impérieuse nécessité. Son questionnement procède ici à la fois de son constant besoin de recherche du sens  (tenants – qui pose la question ? –  aboutissants – une question induit de droit des réponses, c’est le plan cognitif et moral) et d’une anxiété naturelle qui le pousse à se demander si on ne lui demande pas autre chose, si on ne lui cache pas quelque chose, si la première réponse qui lui vient à l’esprit est suffisante pour contenter l’interrogateur. Et encore, si l’on pouvait n’encourir que d’être déduit en erreur, le risque d’erreur serait moindre. Bref, notre hyp.i.e. est ici encore taraudé par les insuffisances de sa suffisance. Il imagine qu’on lui demande ici de se comporter en agrégé de théologie dogmatique ; il croit que la réponse attendue est le fruit d’un raisonnement complexe. Il croit…il croit parce que son premier mouvement est d’aller à profusion vers l’avant : réactivité – réaction – conservation – projection… Et il est déçu quand il s’aperçoit qu’en réalité, il lui était peu demandé. On lui demandait seulement : est-ce que cela existe ? On l’a vu, il n’a pu s’empêcher d’aller voir dans les recoins de la question ou, plutôt, dans ceux de ceux qui posaient la question. (‘‘Exister’’ ? Mais, exister en droit ? En fait ? et tutti quanti.)   Mais, bien sûr, ne lui en demandait-on pas tant !

Jean-Paul Enthoven a usé des mots justes pour à la lettre stigmatiser l’inutilité de la vitalité, la déperdition d’énergie dont font preuve et épreuve nos hyp.i.e. et, en filigrane, leur recommander la réduction à l’état laïc de leur enthousiasme[32] : « Les gens ne méritent pas leur générosité. »  

Madame Siaud-Facchin explique bien cet épanchement de synovie : soit l’input, l’entré des données dans le système global. Au lieu d’un traitement linéaire de l’information, le hyp.i.e. subit déjà à ce premier stade un effet de halo, c’est-à-dire que l’énoncé même du sujet, qui constitue l’information principale, est instantanément chargé de données complémentaires (en masse) qui vont être intégrées dans l’activation du réseau. D’emblée, le traitement est plus complexe : soit, donc, puissant flux et afflux idéel et émotionnel. Psychologiquement, et quant à la relation interpersonnelle, après projet, jet, projection, il pourra y avoir chez notre hyp.i.e. rétraction, lequel se rencogne au moment de la prise de conscience du démérite évoquée par l’écrivain.

Naïveté ou jeunesse de ses artères ? On a beau dire, on a beau faire, ce conseil d’économie de soi, le petit hyp.i.e. ne parvient pas à se le tenir pour dit.

Je pense donc on ne me suit pas.

Un maître-mot : extrapoler, encore et toujours.

La Terre n’est pas ronde comme on le sait. Ses pôles sont aplatis, ce qui permet aux hypies d’y installer dans l’instant, mais toujours provisoirement, leur base. Mais le pôle qu’ils préfèrent peut-être, c’est le pôle Valéry, un confrère dont il n’est guère étonnant qu’il suscite l’intérêt passionné d’un George Steiner[33]. La dynamique du hyp.i.e. apprécie le pôle où l’on n’adhère, où on se pose sans même prendre le temps de se reposer ; mieux, ce pôle est un trampoline qui vous renvoie encore et toujours sur d’autres bases.

Tinoco nous propose à un moment un petit exercice similaire à celui que les enfants qui s’ennuient en classe effectuent sur un coin de feuille : tracer un carré d’un trait continu sans revenir en arrière en en marquant les diagonales. C’est simple, il faut faire de votre petit carré une maison en lui mettant un chapeau ou un toit d’usine à angle droit. Pour dessiner de la sorte ce carré, il convient donc de partir d’ailleurs ou de passer par ailleurs. La question qui se pose toutefois est toute aussi simple. Pour songer à prendre cette initiative, à quelle espace se référera-t-on prioritairement ? A l’espace de la sémantique ? On réfléchit alors à l’énoncé de la question après avoir constaté qu’on butait avec la main. On remarque ainsi que rien n’interdit de regarder ailleurs, de prendre un chemin détourné pour tracer le petit dessin demandé. A l’ ‘‘espace de la surface’’ ? Notre dessinateur cherche alors directement, sans s’arrêter à suspecter une entourloupe dans le libellé même de la question, à résoudre graphiquement le problème. On vous laisse le soin de réfléchir à la question de l’activation des deux cerveaux ici en jeu pour simplement faire remarquer qu’on concentre en cet exemple, comme en celui sur « Les affres Monsieur Plus » (voir ce §), quelques-unes de ce qu’on appellera les principales caractéristiques à problèmes que rencontre l’enfant hyp.i.e.… et guère moins l’adulte. Et, comme on aime bien parfois dire du bien, on signale que tout ceci :

* l’illusion de la pensée commune, * l’inversion et la ré-inversion implicite/explicite, * le réalisme de la lettre, * l’avidité cognitive, * les bizarreries du raisonnement logico-mathématiques, * la pensée en arborescence, * les impertinences de la pertinence du hyp.i.e. (et vive-versa),

est fort bien narré par Madame Siaud-Facchin en son chapitre trois[34].

Mais, quitte à extrapoler de l’extrapolation à l’implicite, vous pouvez faire encore cette toute petite expérience. Prenons au débotté la phrase :

  • cette volonté politique ne cache pas un renoncement au pacte de stabilité et de croissance.

Sens premier : il existe (sous-entendu : il existe bien) un pacte de stabilité et de croissance puisque cette volonté ne le cache pas. Sens implicite : il n’existe pas de renoncement puisque cette volonté ne cache rien de tel. On se fixe sur le sens du verbe cacher. On peut aussi lire qu’il y a bien renoncement au PSC puisque cette ‘‘volonté politique’’ ne le (ce renoncement) cache pas. Avec toutes ces pointures,  le hyp.i.e. aura du mal à trouver Saussure à son pied (il faut dire que c’est une grande famille suisse), ce qu’en d’autres termes, on traduira par : ne pas savoir à quels saints/sens se vouer. La difficulté ne tient pas tant ici au fait que le hyp.i.e. ait tendance à tout prendre au pied la lettre que dans le fait qu’il est enclin à rendre un culte à chacune d’elle, à chaque syllabe, qu’il se perd en dévotions alors qu’il ferait mieux – et cela lui ferait gagner du temps – d’instaurer comme tout un chacun un culte commun au lieu de sacrifier à ces idoles. La mode, le temps est en effet à la religion sans sacrifice, au christianisme socinien de Lélio et Faust Socin. Or, s’il ne prend au sérieux les gens qui se prennent au sérieux, le hyp.i.e. n’a que trop tendance à tout prendre à bras le corps (mais sans cris), à bras le cœur si l’on ose dire. Il extirpe du sens là où il y en a guère comme un sabra israélien qui cultive, qui redonne vie au désert. L’extraction du sens met en œuvre l’ensemble de ses sens, et pas seulement son intellect.

Mais, cette entreprise pourrait aussi se traduire en un sens encore plus général voire philosophique. On se souvient[35] de Merleau-Ponty écrivant : «L’Histoire n’a pas un sens, elle n’est pas non-sens, elle a du sens.» Le fait qu’il nous soit donné (en particulier en époque post-moderne), qu’il soit laissé, en théorie du moins, à notre évaluation propre de détecter ce qu’il en est de ce sens, n’empêche pas, mieux : indique en filigrane que ce sens est (qu’il est déjà), qu’il n’est affecté d’aucune polyvalence.

C’est ce sens , relativement précis, que le hypie s’efforce au fond depuis toujours de ressentir puis d’appréhender quand il regarde autour de lui,- les gens particulièrement.

Mais extrapoler, ce n’est souvent que mettre en parallèle, effectuer un ou des rapprochements entre des domaines auxquels on ne pense pas à première vue.

Nous pouvons identifier un exemple d’extrapolation dite restreinte (ou pauvre, comme les rimes du même nom), en rapprochant :

  • les rapports d’expertise (en droit de la construction, en droit pénal etc) repris sans vérification, approfondissement ou contre-expertive d’un degré de juridiction à l’autre (supérieur),
  • le sort des officiers généraux américains prisonniers des Japonais pendant la Deuxième guerre mondiale, qui voyaient, paniqués, les visiteurs de la Croix Rouge repartir sans s’être rendu compte de rien,
  • les historiens qui répètent sans les avoir vérifier par eux-mêmes des données puisées dans des documents ou des livres précédemment parus.

A chaque fois, on reproduit ainsi des erreurs tenus pour des assertions vraies. Nous sommes ici en présence de simples duplications. L’innovation aurait en l’espèce consisté à interpréter, non à répéter. Dans ces trois exemples, l’absence d’interprétation s’analyse en une défaillance d’innovation fautive.

L’extrapolation peut être encore plus restreinte.

C’est, par exemple, l’analogie que l’on établira entre :

  • la pression dans le domaine domestique, familial ou entrepreneurial,

et son pendant dans le domaine politico-social, à savoir :

  • l’oppression.

Relativement à l’évolution de l’enfant ou de l’adulte hypie, l’expérience de ces situations, en proportion avec leur durée, engendrera un hypie dur avec lui-même, moindrement avec autrui et, derrière un narcissisme de façade et de parade, ne s’aimant pas.

L’extrapolation large est celle qui établit un rapport entre deux univers a priori sans rattachement de droit. Par exemple, montrer une corrélation entre l’adhésion à une croyance religieuse et un déficit vitaminique.

Laure Saint Raymond

 Laure Saint Raymond

L’innovation au risque des hyp.i.e. ou cinquante nuances de (matière) gris(e).

«La France innove. Alors, cessons de prétendre que les emplois perdus hier réapparaîtront demain ou que la croissance viendra rétablir les équilibres budgétaires. L’innovation ne doit pas s’arrêter aux portes de l’Etat. » (Olivier Cattaneo, Les Echos, 10 X 2014).

« Articuler dirigisme et créativité. Mieux – bel oxymore – manager…l’innovation : un défi pour les dirigeants. » (Muriel Jasor, Les Echos, 15 IX 2014).

« Ni la droite, ni la gauche ne veulent se convertir  à une pensée des limites et  à ce que Hans Jonas appelait une ‘‘éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement.’’ Elles érigent en valeur le fait de l’innovation […]. (Alain Finlielkraut, Le Figaro).

« Il n’est pas question de nier l’apport des nouvelles technologies, écrit la Copacel, la fédération professionnelle des fabricants de papier, il s’agit de ‘‘défendre l’idée qu’elles doivent être utilisées en complément du papier et non en substitution de celui-ci.’’ (Le Figaro, 10 X 2014).

«Les découvertes et les innovation sont rarement réductibles à des ‘‘éclairs de génie’’ et souvent inséparables de leur contexte économique et culturel’’. » (La Science des sixties, s.-d. d’Olivier Néron de Surgy et de Stéphane Tirard, Belin.)

–   Les contradictions contenues dans le principe d’innovation sont dans sa logique interne,

–   On ne peut parler d’innovation qu’au sein d’un même système déjà établi ;

  • Une innovation en ce sens ne fait que conforter ledit système.
  • L’innovation est trop souvent considérée comme un must ; elle est irréfléchie,
  • Réfléchir au principe de l’innovation, c’est, en conséquence, être conduit à le faire fléchir pour le sauvegarder ; c’est, avant même de le voir appliqué, d’en pressentir les contradictions internes. Car les novolâtres ont pour eux une autre logique : ils invoquent Bastiat et sa complainte des fabricants de chandelles faisant un procès au soleil pour concurrence déloyale.

Plus que des nuances, plus que des différences, la perception du noyau dur de ce totem des temps postmodernes qu’on nomme créativité nous incline à songer qu’en matière de neuro-cognition, nous en sommes encore à l’âge des cavernes ; nous voulons dire : à l’âge du mythe de la caverne de Platon. Nous errons dans les ombres et, vitesse des progrès de la recherche oblige, dans deux ans, tout ce que nous avançons ici, nous paraîtra… soyons poli… bien approximatifs.

La créativité se compose au principal de ces quatre facteurs (cause et conséquence à la vérité) : la fluence, l’originalité, la flexibilité et l’élaboration (Gauvrit, pp. 180-181). Soit une idéation quantitative et qualitative ; soit le trio liée et bien liés imagination, sensations, sentiments ; soit ce que le langage courant appelle ‘‘centres d’intérêt’’ vécus sous le mode passionné ; soit les binômes sentiment/affects, corps/esprit, sensation/sentiment dont il serait plus exact d’écrire qu’ils cheminent non de conserve, mais de concert. Lorsque tous ont accordé leurs violons, alors s’enchaînent perception, sensation, compréhension aboutissant à la fusion, c’est-à-dire à la coïncidence de l’émotion et de l’idée. Dans cette appréhension totale, l’émotion est vécue comme une idée, et réciproquement.  Pour le hyp.i.e., la musique est la science de la compréhension intuitive des choses et, attendu les liens particuliers qu’il entretient avec elles, il y aurait lieu d’étudier un éventuel parallélisme entre les spectres des ondes lumineuses et ceux des ondes sonores. Mais ce vécu ne concerne qu’une part des personnes que la science subsume de manière exagérée sous le nom de surdoués.

Page 179, Gauvrit nous confirme à nouveau dans le bien-fondé du constat d’un mélange dans les cohortes analysées de surdoués créatifs (les fameux hyp.i.e.) et de SO froid (déterminés uniquement par l’atteinte d’un certain score dans l’échelle de la WAIS ) : « Il est possible d’être surdoué sans être créatif : une mémoire colossale, une rapidité d’exécution des procédures standard, et l’on rejoint le haut du pavé en termes de QI. Le Robot Daneel Olivaw imaginé par Isaac Asimov réussirait brillamment les tests d’intelligence courants. Et pourtant, il lui manquerait toujours ce petit quelque chose tellement humain qu’est la créativité. »

Les épreuves permettant d’arrêter un score de QI dit global s’appliquent à appréhender chez le sujet ce qu’on appelle la vitesse de traitement, la mémoire de travail, le raisonnement perceptif et la compréhension verbale. C’est la créativité qui, dans sa spontanéité et son immédiateté intrinsèques, entre en jeu lors des première et quatrième épreuves (à un moindre degré, la mémoire de travail.)

Les exercices composant l’épreuve appréhendant la capacité de raisonnement perceptif ( soit ‘‘la capacité à résoudre des problèmes nouveaux qui n’impliquent pas ou peu le langage comme des puzzles’’)[36] sont en adéquation avec les aptitudes majeures propres à nos surdoués dits froids (non créatifs).

Cela est si vrai, que, connaissant grosso modo les caractéristiques des différentes épreuves, certains hyp.i.e. pressentent d’avance (pardonnez-nous la redondance) qu’ils devront cartonner dans les exercices mobilisant en eux la vitesse de traitement, la mémoire de travail et la compréhension verbale s’ils veulent espérer un score avoisinant 125. Face aux exercices de raisonnement perceptif…comment dire…ils sont un peu comme ce cavalier de concours hippique dont la jument, au dernier moment, pile net devant l’obstacle : éjectés, ils passent l’épreuve, mais sans leur monture.

On devra donc rechercher à l’avenir si un score fortement majoré aux épreuves liées à la créativité, au détriment des autres épreuves, ne serait pas le signe du rattachement du sujet au type hyp.i.e. tandis qu’à l’inverse un score nettement amélioré aux épreuves de raisonnement perceptif ne serait pas la marque ostensible que le sujet pourra être compris comme appartenant à ceux que nous appellerons désormais les Hauts cerveaux gauche (HCG). Dès lors, sous ce label se regroupent les anciens surdoués froids (SOF), ceux que la recherche n’arrive pas à désigner de manière permanente et précise ; surtout sont-ce là les surdoués selon l’image commune, celui des couvertures de livres consacrés à la question, toujours sur fond de tableau noir et d’alphabet torturé. Oui, appelons-le aussi surdoué, si vous y tenez, surdoué tout court, surdoué non pas tout bêtement, mais surdoué simplement. Car celui-là, pour son plus grand bonheur, ne vit pas dans cette profusion des productions de son entendement si proche de la confusion, il se distingue au contraire par sa science de l’organisation.

Dans un livre d’entretien[37], le président de Paris-Dauphine résume ainsi sa matière à l’instar des sciences de l’organisation se développant ici sous les mânes, disons très pragmatiques et sans états d’âme, des anciens occupants des lieux. Otan en emporte le vent, il en restera le capitalisme silencieux, trébuchant mais toujours renaissant. Le HCG participe de ces sciences et techniques là ; il est souvent un excellent administrateur : il compose, décompose, ordonnance, manage ; il a les pieds sur terre et sait achalander les linéaires. Si mesuré en tout, même dans le génie, qu’on ne lui concède à la fin plus que du talent.

On s’interrogeait sur le statut de Goethe,- le ‘‘poète’’ Goethe comme précise Le Monde quand il croit, sans s’en émouvoir outre mesure, tenir pour acquis que ses lecteurs sont des ignares. La classification usuelle, on pourrait presque dire l’iconographie mentale en la matière l’incluent dans la catégorie des génies[38]. Rappelons que le génie est celui dont la vie et l’œuvre – l’œuvre avant tout – présente un processus de création continuée, soit, en quelque sorte, le maintien en acmé et au long cours, de l’instant, de l’instinct inventif[39]. Il est celui qui découvre, dévoile, révèle sous le biais d’une réalisation, d’un accomplissement, en particulier dans le cas de l’homme d’action. Or, cliniquement, il s’avère que l’écrivain allemand, qui était avant tout un très bon administrateur, nonobstant bien des indices qui le rattache aux hyp.i.e.  et bien des points communs avec le cardinal de Richelieu, s’apparenterait à un hcg de moyenne intensité. En revanche, et sans même parler des cas classiques de hypisme forcené que représentent les figures de  Pascal et Nietzsche, reportez-vous à celles du Cardinal, au XVIIème,  de Faber de chez Danone, au XXIème . Si vous pensez comprendre en quoi nous pouvons les rapprocher et pourquoi tout deux sont très probablement des hyp.i.e. et non de Hauts cerveaux gauche, dites-vous que vous avez sans doute presque tout compris au film. Continuez l’exercice avec Paul Valéry et Jean Cocteau. Concluez avec Finkielkraut…prophétisme, fièvre intellectuelle : il s’épuise (d’abord lui-même), il épuise (son interlocuteur), il puise (dans un ‘‘fond commun de placement’’ constitué à la fois de sa chair et de ses connaissances), et diagnostiquez. Mais c’est en cliquant sur la jeune mathématicienne Laure Saint-Raymond, récemment élue à l’Académie des sciences, en en appréciant le phrasé, le mouvement, la légèreté que vous pourrez, de ces énergumènes, vous faire peut-être une juste idée.

Tout au long de son laïus, Laurent Batsch tient le crachoir. Mais, Denis Jeambar, son interlocuteur aurait pu, en sa qualité de président de l’Institut pratique de journalisme dudit établissement l’entreprendre sur la nécessaire transversalité, ou interpénétration ou interdépendance latente entre sciences humaines et sciences dites dures,- latence dont il appartient à la science même de la mettre à jour afin, du même pas, de s’autoconstituer à cette fin,- transversalité, confraternité actives des domaines de connaissance les uns avec les autres dont l’entité Paris Lettres Sciences (PLS) instiguée entre certaines universités et grandes écoles par Edouard Husson ne peut à elle seule assumer.

Le phénomène et l’instinct d’innovation qui, l’avons-nous laissé entendre, est la dynamique même du hyp.i.e. rendait donc utile qu’il en soit plus haut donné un aperçu concret, vivant et, pour ainsi dire, biologique au travers de l’esquisse qu’en dessine jusqu’ici la clinique.

Or, c’est ici que surgit le rôle et toute la symbolique attribués au cerveau gauche : celui-ci écrit droit – sujet, verbe, complément -, mène sa barque, au besoin celles des autres ; il se tient, et se tient droit, il est sujet (sans verser dans un narcissisme qui lui ferait croire qu’il est son sujet), il éduque verticalement, à la lettre dresse et redresse l’enfant pour le conduire dehors ; il est dans un processus de séparation (on l’a compris : tant dans le cadre éducatif que cognitif) ; il sait la boucler (sa ceinture de sécurité dans l’auto, dans l’avion, rabattre la barrière sur le télésiège ; se taire si nécessaire, toutes choses que le pur hyp.i.e. qui se prend pour le logos incarné a du mal à faire.) Le cerveau gauche en gros sait gérer son cerveau droit et les neurodroitiers  tandis que, toujours à gros traits, le cerveau droit dominant, lui, aurait tendance à ne pas savoir se contenir. Autrement dit, la fructueuse synergie des énergies des cerveaux gauche et des hyp.i.e ne semble pouvoir en pratique que provenir des premiers (en jargon moderne, on écrirait qu’elle ne peut qu’être initiée par eux.)

Comme dirait Rouletabille, il convient donc d’envisager le problème ‘‘en tenant les deux bouts de la raison’’ : plus l’époque vibre sur le cerveau droit, plus il convient de donner de la barre vers le cerveau gauche, et ce, dès le berceau : c’est une simple question d’équilibre.

La Vie puisant sa logique dans l’absence de logique linéaire et mécanique tout à la fois véhiculée et symbolisée par/dans le cerveau droit, dans sa profusion intrinsèque, il est tout aussi évident et logique qu’un ‘‘haut cerveau gauche’’ dominant comme peut l’être Jean-Michel Blanquer ait pu intituler son livre L’Ecole de la vie[40]: la vie enseigne d’elle-même, par elle-même et il convient parallèlement d’enseigner à qui de droit, et au premier chef aux enfants, ce que nous pouvons en l’état savoir d’elle.

  • Le premier sens renvoie aux parents ès qualités de délégataires des ‘‘vertus enseignantes’’ que la vie détient en elle-même : il s’agit très prosaïquement de leurs petits et de botter le cas échéant (et il échoit, il échoit…) la partie charnue de leur individu. Si les enfants asiatiques des familles asiatiques installées aux Etats-Unis ont de meilleurs résultats scolaires que leurs condisciples, la raison en est qu’ils sont plus travailleurs, que ces résultats importent à leurs parents et qu’ils le leur font savoir par la voix, la badine et un endoctrinement[41] parallèle[42]. Des carottes, mais avant tout le maton.
  • La méthode d’apprentissage du discours sera évidemment sur la méthode syllabique avec son activation prioritaire du cerveau gauche (S. Dehaene). Elle est plus encore recommandée à ces neurodroitiers que sont les petits i.e. Mais, à ce stade, effectuons un rapprochement avec les Etats-Unis et leur psychologie collective. Chez eux, la primarité et l’activité dominent (nation jeune de quatre siècles d’ancienneté si l’on remonte au Mayflower, de deux siècles et demi si l’on se réfère à la constitution américaine ; réactivité épidermique ; superficialité ; pragmatisme optimiste etc) et ce, à l’inverse des pays latins, plus secondaires. Leur politique, tant intérieure qu’étrangère, aurait ainsi besoin de se recentrer pour épouser et faire épouser à la population un comportement général tirant vers la secondarité. De la même manière, plus le jeune enfant vit dans un milieu, un pays où les activités neurodroitières sont insidieusement promues (et les nouvelles techniques d’information et de communication (NTIC) en sont un vecteur majeur), plus devraient-elles se voir contrecarrées par des incitations d’activation du cerveau gauche.
  • Ainsi, les parents, professeurs, éducateurs en tous genres, à condition qu’ils soient correctement informés peuvent-ils à leur tour contribuer à l’information des jeunes gens et jeunes filles. Dans le cas des i.e., leur point commun sera la manière qui est la leur de traiter cette information et, d’une non moins certaine autre manière, de la restituer après traitement. Si ce dernier est chez eux semblable, l’opinion (le contenu matériel) ne l’est pas. (Ils pensent formellement pareillement, mais ils ne votent, n’opinent mêmement a priori. Quoique le chercheur novice en neurosciences puisse être tenté – péché mignon dont il se guérit vite – de projeter cette similitude de fonctionnement sur les contenus matériels de croyance.) En ce qui concerne les neuro-gauchers, leur tache, dans le monde tel qu’il, est apparaît bien plus aisée. Ils n’ont pas besoin du discours de la méthode du Travail intellectuel de Jean Guitton (Aubier). Le hyp.i.e. envie le cheminement calme et ordonné de leur pensée, leur sens de l’économie (dans les deux sens du terme), l’inaptitude à la panique. Avec le neuro-gaucher et le hyp.i.e., deux mondes se côtoient sans beaucoup se comprendre, le premier campant sur son quant-à-soi (qui n’est pas, en effet, sans rapport avec la bonhomie bourgeoise et de la doctrine et de la personne du philosophe de Königsberg), le second perpétuellement sur le qui-vive, même s’il ne faut pas méconnaître le rééquilibrage que peuvent mutuellement se porter et s’apporter un hyp.i.e. et un HCG, l’un par son sens géométrique euclidien de l’organisation , l’autre par son originalité quantique.

Gauvrit écrit que l’on trouve en abondance des étudiants surdoués en faculté  d’économie[43]. Mais desquels parle-t-il ? D’emblée nous répond-il implicitement :

« Ils finissent presque tous par adopter les valeurs transmises dans ces institutions lorsqu’ils y étudient : la valorisation de l’égoïsme, de la compétition la plus malsaine et l’individualisme exacerbé. »

Jugement classique, loin d’être unique en son genre. Reportons-nous à ce que disait il y a peu un économiste, chroniqueur attitré du Financial Times, John Kay : «La finance continue d’attirer les meilleurs et les plus intelligents des grandes écoles comme des business schools pour les mauvaises raisons, la cupidité plutôt que l’intérêt du métier. A l’inverse des années 1970-80, les meilleurs éléments se détournent des grandes multinationales ou de la fonction publique pour choisir en priorité une carrière dans la finance. » Or, ajoute Marc Roche dans cet article, aux yeux de John Kay, rien ne justifie qu’un banquier soit mieux payé qu’un industriel[44].

En 1999, un certain John Saul était tout aussi sévère :

L’ENA, HARVARD ET LA LONDON BUSINESS SCHOOL COMME  FABRIQUE D’ASOCIAUX

« Que les élèves réussissent ou échouent dans leurs démêlés avec la réalité, cela n’a finalement pas beaucoup d’importance. En l’absence de mémoire, il ne saurait être question d’une réflexion à long terme sur les résultats obtenus. Bien au contraire, on passe rapidment au cas suivant. L’ingérence d’un ‘‘amateur’’ dans la mise en application de leur système constitue l’unique véritable danger potentiel dans la mesure où l’intrus en question pourrait insister pour qu’on se réfère à la mémoire.

Cette formation a, bien évidemment, un effet déterminant sur les étudiants. En définitive, elle encourage leurs inclinations naturelles. Ainsi, s’ils sont équipés à l’origine, comme c’est le cas de la plupart des gens, d’un bagage inégal de talents, la Business school n’essaie pas de corriger ces disparités en faveur d’un rééquilibrage salutaire. Bien au contraire : elle s’évertue à trouver des candidats qui souffrent du déséquilibre adéquat et met tout en œuvre pour l’exacerber. L’imagination, la créativité, les vertus morales, les connaissances, le bon sens, une perspective sociale sont autant de facteurs condamnés à passer à la trappe. La compétitivité, une réponse toujours prête, l’art de manipuler les situations, telles sont les aptitudes que cette formation encourage. Poussés vers l’amoralité, les élèves deviennent d’une agressivité extrême dès lors qu’ils sont pris à partie par des non-initiés. Ils en viennent aussi à prendre pour argent comptant ces fameuses réponses préparées à l’avance. L’école met l’accent avant tout sur l’essor d’une forme débridée d’intérêt personne : ce qui compte c’est de gagner.

(…) En deux mille cinq cents ans d’histoire, les sociétés occidentales sont au moins tombées d’accord sur une chose : la contrainte individuelle est essentielle à l’harmonie d’une civilisation (…) Or, pour la première fois en cette fin de XXème siècle, les instances pédagogiques  réservées à nos élites refusent d’aborder cette question et enseignent sans ambages à leurs jeunes recrues qu’il faut se débarrasser d’un tel principe. En d’autres termes, pour la première fois dans l’histoire occidentale, nos institutions les plus respectées prônent l’anarchie sociale. »

John Saul, Les bâtards de Voltaire, la dictature de la raison en Occident[45].

Reportez-vous à présent aux qualifications, en particulier morales, des hyp.i.e. données par nos deux spécialistes féminines. Vous avez saisi que Nicolas Gauvrit et nos essayistes critiques anglo-saxons ne traitaient pas des neurodrotiers mais de la majorité très [maline ? illisible] des neurogauchers et de certains hauts cerveaux gauche (HCG). Contrairement à d’autres dirigeants qui, dans le fond, ne répugneraient pas à ce qu’il en soit ainsi de leurs élèves et étudiants, il est certain qu’un Jean-Michel Blanquer verrait un mal dans ce portrait immoral d’une certaine jeunesse estudiantine. Remarquons en premier lieu que les choses ont en fait  relativement changé : cette critique là – soyons constructif – n’est sans doute plus de mise. En 2014, science-potards des villes et des champs, juristes droitiers ou neurogauchistes comme dirait l’autre, apprentis chercheurs en sciences sociales ou asociales (dures), tous ces jouvenceaux et jouvencelles sont, si tant est que ce soit là une catégorisation  psychosociologique opératoire, dans l’ensemble plus sympas.

Si on ne la confond pas avec l’empathie, cette supposée sympathie peut être utile pour comprendre la nouvelle attitude générale que les jeunes gens et jeunes filles affichent, en particulier entre eux. L’esprit Erasmus, ce que nous appelons ‘‘sympathie’’, ce sont cette bienveillance naturelle, cette absence de ces préjugés qu’Edmund Burke disait pourtant nécessaire, absence dont ils font montre quelles que soient leurs contrées d’origine. Mais, à la lettre, un préjugé repose sur un pré-jugement de fait, non de valeur, un pré-rapport ; ce n’est pas un a priori. Cette sympathie en réalité est favorisée voire repose tout simplement sur un brin d’inculture, sur l’absence de connaissance préalable du conditionnement socioculturel de mon interlocuteur. Dans les premiers instants, cette fraîcheur, cette spontanéité à l’américaine où l’on a nul souci de savoir ‘‘d’où’’ chacun parle sont une force. Vite devient-elle une faiblesse lorsqu’on se rend compte qu’on aurait mieux fait de connaître us et coutumes, d’autant plus que celles-ci ont un impact sur la psychologie individuelle. Mais cette sympathie a aussi une cause idéologique : pensant que ce sont des prédéterminations limitant la liberté et faussant les rapports humains, de ce conditionnement, on ne veut rien connaître, imaginant, à tort (selon l’Ancien Régime de la pensée) ou à raison (selon la Modernité tardive) que cette prise de conscience accroîtrait (aggraverait ?) ce conditionnement.]   

Oh ! Non pas que ces gibiers de potentiel n’aient pas acquis de nouveaux tics idéels (idéologiques, langagiers etc), des préjugés tout autant indurés dans leurs cervelles que l’étaient ceux de leurs prédécesseurs des années soixante-dix,- parfois imbuvables faut-il le reconnaître. Mais, c’est un fait : l’altruisme est devenu chez eux un truisme. Ils sont braves et – qui sait ?- pourraient même faire acte de bravoure, bien dans leur peau, bien nourris (pour le moins en calories.) Ils n’ont pas à adopter les trois i innovation implicationinternationalisation : comme Obélix dans sa marmite de potion magique, cette maxime coule de source ; ils sont tombés dedans quand ils étaient petits[46].

Dans les nouvelles galeries neuronales de nos contemporains, c’est tous les jours les trois J, ça courre, ça s’affaire, on ne touche à la connaissance que du bout des doigts, tout glisse, rien ne s’imprime, rien n’imprime . Réfléchissons. Il y a peut-être un motif majeur expliquant, mieux, justifiant la raison pour laquelle ce qui serait probablement l’innovation la plus faramineuse de tous les temps – la puce électronique captant et transcrivant fidèlement nos pensées tel un laser fouillant les entrailles de la terre, constituant nuit après jour des montagnes bibliothèques d’Alexandrie  –   n’est pas encore advenue : nous ne sommes pas de purs esprits et la compénétration de l’esprit et du corps a sa raison d’être. La main pense[47]. Et si l’on souffre de devoir se dire que l’écriture n’est que de la pensée ralentie (d’où l’importance de ‘‘farter’’ le papier pour améliorer la glisse), on se rassure d’un même mouvement en regardant, plus que la main, plus que les doigts, ces phalanges gardiennes de l’authenticité de l’énoncé[48].

Mais, à l’égal d’une vasectomie spirituelle et sapientielle volontaire, l’homme contemporain s’est ligaturé la main quand il ne l’aurait pas amputée. Or, il y a une affinité entre la forme (le support, l’enveloppe, le moyen de transport, y compris amoureux etc) et le fond (le contenu, l’assertion, le transmis, la matière informée etc) ; or, aussi, il est erroné de soutenir que « le progrès technologique est axiologiquement neutre » (Jacques Julliard) pour la bonne raison que la matière humaine, animale, végétale et minérale (soit toute la matière du vivant dont se compose la moindre fibre) n’est par nature nullement biologiquement neutre ! Ainsi, il n’existe rien, strictement rien dans l’univers qui soit axiologiquement neutre, puisqu’il n’y a rien qui ne puisse faire l’objet d’un jugement de valeur.

Rassurons-nous, ils sont gaillards, ils sont vivants, ce sont bien les trois i qui nous font courir (et concourir) aux perpétuels trois J à quoi pourrait se résumer la superficialité effrénée du commerce neuronal post-moderne bouillonnant dans la noosphère[49].

Les trois i sont le fond commun – on allait écrire : le fond de sauce – de notre époque. Ils nous font vivre et agir tout autant que nous contribuons à les impulser. Jean-Michel Blanquer, JJSS[50] ayant réussi à maîtriser sa flamme, personnalité heureusement moins cérébrale que celle pour qui la «réforme» n’était que l’autre nom de l’innovation, voit donc juste en voulant de plus fort les penser, les relancer, en excipant de leur rôle moteur (et de moteur écologique), non seulement en économie mais pour le progrès humain, et en encourageant leur vectorisation  par une jeunesse, on la vu, prédisposée à cette mission d’utilité publique.

L'Herne Chomsky

Comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous innovons sans cesse : l’herbe innove en  croissant, nos cellules en se multipliant. Il est au principe de la vie d’innover : stagner, s’immobiliser équivaudrait à mourir. La sédentarité, on le sait, n’est pas bonne pour la santé et le philosophe (classé à tort existentialiste chrétien) Gabriel Marcel disait qu’il n’y a pas loin de la satisfaction à la mort. Un des ressorts secrets de l’innovation serait ainsi l’insatisfaction. En ce sens, on peut soutenir que l’enseignement premier de l’Ecole de la Vie, c’est que vie incessante et processus innovateur sont synonymes.

Mais il est de la fonction même du politique et du philosophe de réfléchir cette vie et de déduire de cette réflexion qu’elle ne peut demeurer qu’à condition d’être contrôlée.

Premier point : l’appétence voire l’ubris envers l’innovation résulte d’une attitude non pas utilitariste (au sens de Bentham), ni, même, solutionniste ou transhumaniste mais optimiste, eudémoniste envers la vie.

Elle renvoie au Chomsky philosophe politique : je m’occupe du prochain (au sens de ce qui m’est physiquement, géographiquement proche) comme facteur d’équilibre de mon attrait pour l’étranger ; j’appréhende ce proche comme un étranger à libérer de son conditionnement invisible. J’agis en faveur de l’homme concret (qui croît, donc est susceptible de changer ; ‘‘mon optimisme est fatalement très peu essentialiste’’) tel qu’il est et peut devenir. Qu’entreprends-je en vue de sa réalisation ? Nous pourrions résumer l’état d’esprit global de Chomsky (lequel favorise la pente innovante) par ce jugement du philosophe américain John Dewey :

« La philosophie redevient saine quand elle cesse d’être un procédé destiné à résoudre des problèmes de philosophes, et qu’elle devient une méthode, cultivée par des philosophes, pour résoudre les problèmes des hommes. » J. Dewey[51].

Elle induit l’idée d’amélioration possible : la nouvelle technique, le nouvel objet vont contribuer à mon bonheur se dit l’innoviste habité à l’état latent par cette pensée. Il n’est pas hédoniste car il veut tranquillement jouir et se souvient du jeune philosophe à peine pubère titillé par la belle Laïs d’Aristippe de Cyrène : ‘‘Je possède, je ne suis pas possédé’’ prétendait ce dernier. Mais est-ce si sûr ? La philosophie du plaisir est d’application immédiate, mais fort peu applicable. ‘‘Tout plaisir veut une profonde, profonde éternité’’ précisait Nietzsche. Exit l’hédonisme, l’innoviste, toujours pratique et pragmatique, se ralliera à l’épicurisme, viatique du bonheur.

Un innoviste comme Jean-Michel Blanquer ne peut donc qu’être un adepte de l’EMM : l’épanouissement mesuré du moi. (Pour qu’il soit maximal, il doit être mesuré.)

L’innoviste nous apparaît donc d’une parfaite bonne foi[52].

Son goût de l’innovation est celui d’un humaniste (et le mot, pour une fois, ne sera pas galvaudé) considérant la nouveauté au service de la réalisation des personnes.

Cependant, si notre innoviste se penche sur la logique même d’une politique de l’innovation, d’une politique qui estime que la création est, par elle-même, facteur d’un avenir sinon radieux, pour le moins favorable à la disparition progressive[53] de la souffrance, il découvre à l’instant le caractère en soi infernal de la dynamique innovante. Destruction créatrice, innovation destructrice. Après Schumpeter, le premier mari d’Hannah Arendt, Günther Anders avait compris que l’obsolescence programmé de l’objet ou du procédé au sens large – et, dans le contexte de la philosophie politique de l’innovation, cet obsolescence n’est techniquement programmée que parce qu’elle l’est d’abord logiquement, philosophiquement et politiquement – pouvait, ou plutôt ne pouvait que conduire à l’obsolescence de l’homme même selon le beau titre de l’un de ses livres.

Si, donc, nous nous sommes donnés un aperçu des motifs présidant à cet engouement voire à cet ubris de l’innovation et des NTIC, tel qu’en fait montre un Michel Serre par exemple, nous sommes ainsi tout autant conduits à poser la nécessité de l’endiguement, pour le moins de l’encadrement[54], du contrôle de la dynamique de l’innovation.

Nous avions donc précédemment à peine forcé le trait : il n’y a que l’espace du facteur humain pour distinguer la nouveauté involontaire – celle qui n’est que la vie même et l’œuvre du Temps – et l’innovation, qui est donc la nouveauté advenue volontairement, sciemment, en connaissance de cause(s) à première vue, mais, habituellement en ignorance des conséquences[55]. Natura naturata, natura naturans. Ce qui survient, c’est la nature naturante, nouvelle mais non voulue ou, mieux, voulue d’elle-même, non d’un créateur extérieur, et qui s’entraîne. La nouveauté innovante, elle, ne procède jamais d’une force impersonnelle, c’est la nature naturée, pensée, étudiée par autrui et ainsi crée. Alors cette nature est-elle censée pouvoir se dire culture. Il y a comme un goût de para, pseudo ou post, comme on voudra, spinozisme là-dessous tandis que le fleuve d’Héraclite ne saurait s’insérer dans un éternel processus innovateur.

La pensée issue de la modélisation des approches propres aux sciences neurocognitives (et ainsi sans considérations d’ordre moral au premier chef) semble celle qui est la plus à même de comprendre ce fondement redoublé de l’économie post-moderne et ce, l’avons-nous vu, pour la raison que le phénomène de l’innovation, par son lien primordial et nécessaire avec ce qu’est l’acte de création, est au cœur de toutes les thématiques/problématiques[56] que le hyp.i.e. récapitule en sa personne.

Nous n’avons pas suffisamment conscience que c’est en rapport à un arrière-fond que, par contraste, le caractère innovant d’un produit, d’un processus etc est perçu comme tel à la fois objectivement (par ses concepteurs) et subjectivement (par l’acheteur-consommateur-utilisateur). Dans sa définition, il n’y a innovation que par l’introduction de quelque chose de nouveau dans un système établi. Mais, quel pourrait bien être le système en question ? S’il est établi, est-il pour autant unique, et, dans ce cas là, pourquoi ne pas le nommer dès la définition ? Ou, s’il peut être variable, cette variation concerne-t-elle le système même quelque soit l’ordre dans lequel il s’inscrit, ou seulement la nature de ce système ?

Dans les faits, le système dont il est ici question peut aussi bien s’identifier à une simple montée en gamme et, de la sorte, le produit innovant se réduit aux nouvelles pâtes truc much à la semoule de blé mou et à la sauce de tomate verte, en effet jusque là inédite. Il est  ainsi dit ‘‘nouveau’’ dans la gamme (innovation qu’on dira faible.) Il s’agit d’une montée dans la gamme. Le produit innovant peut aussi s’insérer dans une nouvelle gamme par nature supérieure (innovation moyenne). Une troisième catégorie d’innovation sera caractérisé par le fait qu’elle est elle-même intégrée dans un ordre innovant jusque là inédit. Ainsi en est-il de l’apparition d’un produit électroménager ayant un nouvelle destination d’objet, une nouvelle utilité fonctionnelle (innovation haute.) On constate là qu’il y a à chaque fois conjugaison d’une espèce innovante et d’un échelon innovant. Mais, on ne peut en définitive à proprement parler de système.

Une autre possibilité consisterait à identifier ledit ‘‘système établi’’ au système de production, d’échange et de consommation dans le cadre duquel surgissent, sont nouvellement proposés à l’achat, à la consommation ou à l’utilisation des objets (au sens large : matériel et immatériel) finis.

Vous avez compris qu’opter pour la troisième hypothèse se résumerait pour l’essentiel à gloser, par exemple, sur la possibilité ou l’impossibilité d’une innovation digne de ce nom dans un système autre que le capitalisme (ici techniquement envisagé) puis, de cette latitude au sein d’un capitalisme d’Etat à quoi pourrait s’assimiler le socialisme soviétique etc etc.

Mais, que l’on fasse remonter la naissance du capitalisme, parmi moult hypothèses, à la mi-temps du XIXème anglais, ou, techniquement et philosophiquement à tort (M. Weber, A. Peyrefitte), aux suites de la Réforme luthérienne ou encore à la Hanse teutonique, il n’en demeure pas moins qu’il y a eu innovation (c’est-à-dire création consciente, voulue) dès les temps sumériens. L’apparition de l’écriture, de chaque nouvelle langue et nouveau langage, de leurs supports sont déjà en soi des innovations majeures.

A la réflexion, aucune des hypothèses ci-dessus ne peut convenir à ce qui est sous-entendu au titre du « système établi» conditionnant le fait innovateur.

Stabilité, permanence, institution sont les caractères de dudit système inexorablement attaché au processus de l’innovation. Notre Kant à tous nous en donne un aperçu lorsqu’il parle des Idées de la raison (monde, temps, Dieu). La métaphysique nous l’indique : ce système n’est autre que l’Espace/Temps dont nous ne pouvons nous abstraire, même si notre entendement ne nous permet pas de le penser exactement.

Autrement dit, et à échelle humaine, devrons-nous perpétuellement nous coltiner avec la dynamique innovatrice. Nous y sommes condamnés à vie : les innovoptimistes disent que c’est pour le meilleur ; les criticonovateurs ont, en la matière, l’enthousiasme plus laïque[57].

La technologie de l’innovation, c’est-à-dire le discours sur les nouvelles techniques innovantes dans l’ensemble (et pas uniquement sur les NTIC) devrait tenter de se comprendre en étudiant la dynamique innovante telle qu’elle se présente au sein d’autres sphères que la sphère des nourritures terrestres directement destinées à la commercialisation.

Donnons ci-dessous quelques exemples de pistes à explorer parmi des centaines de points de comparaison.

  •  La monnaie est le parangon de l’innovation. Du troc au bitcoin, de la matière à l’im-matière (qui, dans sa version noire, pourrait être l’anti-matière), du réel à l’irréel en passant par le virtuel, la monnaie décline à travers son histoire bien des thèmes majeurs traités par la philosophie et les théories macro-économiques. Songeant au titre d’un livre de Jacques Sapir sous-titré Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent[58], nous dirions qu’elle absorbe Les trous noirs de la science économique. La question de la valeur est intrinsèque à la monnaie. On pourrait essayer de vérifier qu’avec elle, nous sommes passés de la valeur en soi à la déréalisation absolue, en passant par la conception d’une monnaie à valeur d’échange. De multiples questions subséquences s’imposent alors. En quoi la monnaie s’est-elle innovée passant donc de la valeur intrinsèque à son adossement à une contre-valeur, première étape vers sa symbolisation absolue c’est-à-dire, paradoxalement, vers la disparition même de la monnaie en tant que symbole renvoyant à une contre-valeur (par définition extérieure à elle) réelle. Sont ainsi liées à ces prolégomènes l’étude du sens et de l’éventuelle nécessité d’un étalon (or, bi-métallique ou référencé à la valeur travail, ou aux matières premières etc)[59] et donc celle des bienfaits ou méfaits entraînés par les politiques contemporaines (accords de Bretton Woods de 1945, fin de l’étalon-or en 1971 etc). Il est certain que la monnaie subit un processus innovateur très particulier en lien avec les conceptions idéologiques, plus exactement avec l’axiologie de l’époque. Monnaies et querelle des universaux (déclinaison valeurs/vérité(s) et vérité des prix) ; temps et inflation ; l’inflation monétaire comme facteur premier de la hausse des prix ; la nature même de la monnaie (et pas seulement sa quantité) comme facteur ou frein à l’innovation etc en sont des exemples de thèmes induits.

A cet égard, une Physique et métaphysique de la monnaie n’obligerait pas seulement à entrevoir, comme on l’a souligné à l’instant, comment la monnaie est innovée mais aussi comment, inversement et de manière concomitante, elle conforte les populations dans leur accomplissement ou dans leur déréalisation.

  • La connaissance, c’est-à-dire ici le processus de développement et d’accumulation d’un savoir qui, au sein d’un système, se prétend complet répond elle aussi au schéma d’un processus innovant. Mais, ce bloc de connaissance prétendument auto-suffisant (c’est-à-dire systématique) en vérité ne l’est nullement. Précisons : il peut parfaitement être vraie. Mais, cette vérité est indémontrable par et à l’intérieur du système lui-même. Cette insuffisante systématique (comme on parlerait d’insuffisance respiratoire) qui, lorsqu’il a brûlé presque tout son oxygène et parvient en état d’hypoxie (délire), devrait conduire un système à s’alimenter d’un autre ensemble systémique, ne concerne pas uniquement l’arithmétique mais tous les domaines du Savoir, autrement dit l’intelligibilité même de l’univers. En conséquence, si aucune théorie ne peut se déclarer auto-suffisante, ne peut se valider par ses propres énoncés, chacune doit en quelque sorte s’ ‘‘exterritorialiser’’, aller piocher ailleurs afin, éventuellement, de se valider, de prouver sa véracité. Une innovation doctrinale (en sciences dites exactes ou en sciences dites humaines) sera toujours incomplète (et donc ne pourra jamais être dite telle) tant qu’elle n’aura pas été vérifiée (en son caractère en soi novateur) par l’acquis déjà existant appartenant à un autre domaine de connaissance. La théorie de l’insuffisance systématique de Kurt Gödel ne commande pas seulement, comme une nécessité logique, la multidisciplinarité mais la transversalité continuelle des différents sections du Savoir, des disciplines, à titre subsidiaire, des compétences. Ainsi, et réciproquement, une, ne serait qu’une énième innovation (alimentaire, purement technologique ou toutes autres) entraîne inévitablement d’elle-même une innovation et dans un autre sous-secteur et de l’ensemble conceptuel dans lequel ils s’intègrent ( ??). Autrement dit, on ne peut découvrir à soi-même ce qui est nouveau en soi sans le concours d’autrui. Autrement dire encore, l’innovation est holistique.
  • L’innovation dans le domaine juridique. Le théorème d’incomplétude de Gödel vérifie sa validité dans la théorie juridique positiviste et contraint de placer en haut de la pyramide des normes l’hypothétique mais nécessaire Norme fondamentale (NF) imaginée par Kelsen. C’est principalement par le biais de la jurisprudence, définie à la fois comme une décision appelée à être réitérée à l’occasion des autres espèces semblables et par l’accumulation de ces décisions en telle ou telle branche du droit, œuvre des tribunaux et cours, au premier chef de la Cour de cassation, et par celui de la loi, œuvre du parlement d’un pays donné, que naissent les normes régissant toutes relations et tous types de relations. Mais le principe d’imputation, comparable à un système de poupées russes fait découvrir 1/ que ces normes procèdent d’une seule origine appelée pour les besoins de la cause Norme Fondamentale, 2/ que, contrairement à ce qu’avait cru pouvoir montrer Montesquieu, la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) n’était et ne pouvait être effective. La théorie pure du droit[60] permet en premier lieu de faire accroire que l’innovation normative sur un espace donné est rigoureusement encadrée par le système même que sa logique a mis en place, en second lieu, que ledit système est le seul répondant à ce qui seraient les critères de scientificité du droit. En somme – et le premier ne nous démentirait pas -, Troper rime avec Popper. Les positivismes, en matière scientifique et en matière juridique[61] ne peuvent qu’être matérialistes et, à la lettre, agnostiques. On se rend vite compte que c’est au reste un rôle de garantie de cette méconnaissance affichée et indépassable qui est en dernière analyse attribué à cette norme fondamentale, laquelle maintient d’en haut toute l’armature juridique et judiciaire comme le croc du boucher la carcasse de viande. Nul accord ne pouvant s’établir sur la nature de la source ultime du droit et, par suite, la définition de cette nature ne pouvant relever de la science (telle qu’elle est conçue par lui), le positivisme juridique, au-dessus de la constitution d’un pays, place et remplace le droit naturel  par ladite norme fondamentale. Le paradoxe si ce n’est la contradiction monstrueuse de ce système tient en ceci : il délimite radicalement, mais uniquement de manière formelle, le processus de création des normes tout en permettant du même pas la totale émancipation dans le fond de ce processus. Après Dostoïevski, le positivisme juridique, libérant totalement la création des normes, peut s’écrier : ‘‘Grâce à moi, et sous le haut patronage de la norme fondamentale, tout est permis !’’.

La prétendue scientificité du positivisme juridique masque ainsi sa forte teneur idéologique. Il est au reste intéressant de remarquer, comme aurait été conduit à le faire un Roland Hureaux, qu’on retrouve encore une fois ici à l’œuvre l’une des caractéristiques de l’idéologie, à savoir qu’elle aboutit à générer le contraire de ce qu’elle prétendait édifier : ici, le formalisme absolu (dans les deux sens du terme : radical et séparé, radicalement séparé du contenu matériel de la norme) du processus innovant  est contre-balancé par l’ouverture à une totale anarchie matérielle de l’innovation même. La teneur de cette dernière est à la lettre illimitée. Cette absence de contrainte implique le renoncement à toute édification d’une réelle jurisprudence, celle-ci se réduisant à son acception anglo-saxonne : l’étude de cas et de précédent nullement contraignant, érigeant l’individu en maître-étalon.  Elle place le justiciable, soit tout un chacun, dans l’insécurité judiciaire, l’invitant à ne jamais faire confiance et à pouvoir à tout moment se dire : ‘‘je dois m’attendre à tout’’. Une seconde caractéristique du caractère idéologique de l’innovation formelle normative régulée indissociable d’une innovation matérielle normative radicalement dérégulée dans la théorie pure du droit réside dans le fait que cette dernière pratique formellement le syllogisme (ce en quoi on demeure en pays latins de tradition romano-germanique) et, matériellement, ce que nous appellerons l’induction vague, en raisonnant à partir d’un cas particulier avant de parvenir à quelques considérant qui ne débouche guère plus sur quelque précepte ferme et définitif, la common law ayant au reste ces adjectifs en horreur.

  • La question de l’hérédité est un autre bon exemple de l’immixtion du phénomène de l’innovation dans un domaine, celui de la génétique, à la réflexion… bien évidemment riche de cette notion.

A première vue, si elle n’avait pas été récemment infirmée, l’absence d’hérédité des caractères acquis aurait permis de conclure à l’absence de tout caractère innovateur dans l’enfant. Des parents à leurs enfants, nous n’aurions pu parler que d’un seul travail de recomposition des gènes, le matériel étant censé être demeuré le même d’une génération à l’autre. Or, la méthylation de l’ADN permet d’admettre que le bénéfice ou le maléfice attachés à l’action actuelle d’une personne ou de son environnement sur elle-même peut se transmettre. Autrement dit, ce que nous faisons en bien ou en mal en cette vie non seulement n’est pas sans effet présent sur nous-même mais peut bénéficier, ou préjudicier à notre descendance. Ainsi, l’hérédité des gènes est-elle pourvue d’une capacité d’innovation, émanation de notre attention à l’écologie humaine (préservation d’un bon système immunitaire par la régulation du stress et une alimentation adéquate… par exemple.)  Mais cette hérédité doit nous pousser à des réflexions en cascades puisqu’il y a ici constats multiples :

1/ acquisition de ces nouveaux caractères,

2/ possibilité de transmission de ces nouveaux caractères, ce qui n’était soi-disant pas possible selon l’ancienne théorie désormais caduque.

Cette hérédité partielle de caractères acquis dans la vie du père et dans celle de la mère permet aux parents de se savoir l’auteur d’une nouvelle innovation … effectivement inédite puisque en partie composée de caractéristiques génétiques qui n’existaient pas à la génération précédente. La caractère acquis (avéré) de cette théorie est un atout dans la besace des tenants du volontarisme, de l’optimisme, c’est-à-dire des partisans du caractère très relatif de tous les prétendus déterminismes. Pour le moins, cela pourrait-il être pour eux un de leurs nouveaux arguments de poids.

On recense des dizaines d’autres modèles latents d’innovation qu’il ne nous appartient pas de développer ici et maintenant, mais qu’il est utile de conserver à l’esprit ne serait-ce que dans le dessein d’envisager les avenirs possibles des innovations commercialisables.

Rappelons toutefois quelques-unes d’entre elles en tant que de besoin :

  • le passage de la religion hébraïque biblique au christianisme qui, selon les dernières découvertes tout à la fois philologique, herméneutique, en un mot heuristique de Barker et de Pierre Perier s’avère une simili innovation puisque, de l’un à l’autre, on peut constater non une innovation[62] (par accomplissement/réalisation de la Loi) mais une complexe recomposition d’un soluté (doctrine, rite et tout ce qui peut s’ensuivre) ;
  • le développement de la doctrine chrétienne elle-même qui peut s’analyser comme un remarquable processus d’innovation continuée selon les sept notes (ou marqueurs idéels) identifiés par John-Henry Newman. Une des difficultés majeures, vous l’avez compris, consiste à s’accorder sur le point de déterminer si chacune des étapes de ce chemin de découvertes (au sens de la découverte d’un trésor c’est-à-dire de mise à jour de quelque chose – en l’occurrence une prétendue vérité – qui existait déjà) dogmatiques est bien une innovation par rapport à ce qui l’a précédé. Bataille de mots dira-t-on ! Certes pas du point de vue des rapports inter-religieux et, surtout intra-ecclésial (c’est-à-dire de l’œcuménisme).
  • Les étapes de l’Histoire de l’art et le nouveau paradigme qu’inaugure l’art dit contemporain : l’art moderne – celui d’un Picasso en particulier[63] ne serait pas constitutif d’une innovation par rapport à ses précédentes étapes (dont, naturellement, l’art classique), contrairement à l’art contemporain qui, lui, est d’une autre nature que l’art moderne et ne s’inscrit pas en continuité[64].
  • La langue, sa gangue et la liberté de syntaxe et de grammaire qui lui est toutefois conférée constituent encore une riche niche de trouvailles en matière de compréhension du processus innovant. On y découvre à la fin l’heureuse dialectique qui s’est spontanément instaurée depuis la nuit des temps, entre le droit et le fait, entre le dictionnaire de l’Académie (instituée par ce grand i.e. que fut Richelieu) et Le Robert.

Partant de ces prémisses (de cette approche à la lettre idée-ologique, – laquelle intégrerait le sensualisme de Condillac et pas seulement le progressisme de Condorcet), la saga des grandes innovations (quel qu’en soit le domaine où elles ont eu cours et où elles auront cours) s’éclairera, comme on dit, d’un jour nouveau. Ils sont d’un concours précieux pour le critique de l’innovation systématique : sans elles, sa raison se heurterait à un scandale permanent.

L’innovophile (un véritable innovolâtre à l’acmé de son engouement), lui, n’arguera que de l’écume des choses, n’analysera que les apparences pour justifier de la disparition de KODAK, du Concorde, du Danino de Danone, de ce pauvre Bergasol, du télégramme, de la lampe à huile et de la marine à voiles comme disait le Général.

Mieux : en partant très en amont, en s’arrimant dans un premier temps au schéma fondateur du processus innovant tel qu’on le découvre à l’œuvre au cœur de la pensée conservatrice et créatrice[65] enserrée dans les contingences de l’espace/temps, l’adepte sans retenue de l’innovation pourrait prétendre non pas prévoir – les bollandistes qui vivent dans les archives vous le confirmeraient – mais entrevoir les destinées des innovations technologiques, agroalimentaires et de toutes sortes qui pointent sans vergogne le bout de leurs gros nez, et, derechef, non pas prédire comme on l’a vu à l’instant, mais tout bonnement dire si la science, lorsqu’elle se veut prométhéenne, ne promettrait pas par hasard rien d’autre que des catastrophes cousus main[66].

Innovation, implication, internationalisation :

Jean-Michel Blanquer propose pour ne pas dire enjoint à bon (mais partiel) escient à ses étudiants de se faire les forces de cet axe d’un bien commun qui résumerait l’avenir. Mais, on a compris à présent qu’il pouvait y avoir une interdépendance horizontale de ces trois instances.

1/ Il ne suffit plus de bander ses forces, convaincu qu’en dehors de l’innovation, point de salut et point de croissance. Il faut s’attacher à imaginer ou, mieux, concevoir l’innovation du futur pour en résoudre les contradictions, celles que son processus ne manquera pas de laisser apparaître de plus en plus nettement, l’invention perpétuelle remplaçant alors l’innovation ;

2/ Notre jeunesse évidemment dynamique et entreprenante, saine de corps et d’esprit ne devra pas seulement se savoir et se percevoir partie prenante engagée dans l’action et la coopération avec leurs semblables, interagissant avec l’environnement. L’implication en question visera avant tout la recherche de la connaissance maximale des conséquences de tous ordres qu’entraînerait la mise en œuvre des innovations pensées et effectivement conçues. Il s’agira donc, avant toute éventuelle ‘‘mise à l’eau’’, de cerner à tous les degrés, dans toutes les dimensions, les aboutissants de toutes les innovations quel qu’en soit le domaine. Nous ne pouvons à notre stade imaginer les connaissances indispensables à l’application d’une pareille politique. Ce que nous pouvons toutefois supposer c’est un monde où le temps serait ressenti fort différemment d’aujourd’hui. Dans une vision bergsonienne, nous pourrions dire que nous en aurions le sentiment d’un écoulement fort lent mais d’une durée autrement intense. Avec fièvre, la recherche en innovation parviendrait à concevoir en nombre et à fabriquer en laboratoire, en tous cas en espace clos, ces trouvailles médicales, alimentaires, enfin de tous ordres…Mais, vous l’avez deviné : s’il y aura beaucoup d’appelés, à quelques siècles de nous, la Haute Autorité de Contrôle de l’utilisation et de la commercialisation des Innovations (HACUCI), composée de savants, de philosophes, de physiciens, de métaphysiciens ne proclamera que peu d’élus. Le résultat de la supervision préalable des implications desdites innovations conditionnera leur ‘‘mise sur le marché’’. Gnosocratie – pouvoir de la connaissance – et politique de l’offre ne pourront qu’aller de pair. Avec telle innovation pourrions-nous changer de civilisation, sinon, pour le  moins, de paradigme ? Que nous donne la comparaison avantages/coûts ? Surtout : en quoi consiste ces avantages ? Ce Temps ralenti n’aura de cesse de s’enraciner dans son succédané (succès damné connoteront certains) de paradis. Ce temps là sera prudent : il ne voudra surtout pas lâcher la proie – son bonheur dans un présent continué – pour l’ombre du futur.

3/ Si le directeur général de l’ESSEC a bien voulu dire ce que le mot qu’il emploie ici veut dire (ce dont – euphémisme – nous ne sommes pas très sûr), ‘‘internationalisation’’ ne signifie pas seulement la tradition de l’auto-extradition joyeuse, temporaire ou permanente, des étudiants au cours de leurs études et de leur ‘‘carrière’’, l’amour du prochain (surtout lorsqu’il est au lointain), bref le goût des autres pour parler comme le duo Jaoui-Bacri. Internationalisation ne rime en effet pas avec mondialisation. Elle en est même antinomique et renvoie à ce terme forgé par le politologue et historien des idées Pierre-André Taguieff : nationisme (lequel permet d’éviter les connotations politiques du mot nationalisme). Le type hyp.i.e. est à l’aise dans l’inter-national qui tend, si ce n’est à combler, du moins à contribuer à satisfaire son besoin d’être étonné, pire : excité par la nouveauté. Lui qui, constamment, dépayse sa pensée, aime à se dépayser géographiquement. Il comprend la position à ce sujet d’un Régis Debray car il aime l’idée de passage. Il recherche la frontière et, souhaitant si l’on peut dire la toucher du doigt, l’expérimenter, guette du coin de l’œil le regard du douanier, lequel, fin limier, ayant vu qu’il n’avait rien à se reprocher, le laissera, à son grand désappointement passer sans rien lui demander…

Le nationisme n’est pas politique. Il est technique. Et en corrélation exacte avec la trame, le script écrit par la théorie pure du droit de Kelsen et Troper. Il s’adapte à tous les territoires puisqu’il veut dire qu’un Etat ne peut fonctionner (et, même, avant cela, tout simplement se prétendre tel) que sous la régie (l’empire et l’emprise) de normes hiérarchisées s’imputant sur un espace donné. Qu’on le nomme France, Lotharingie, Europe ou Basse Patagonie, à la limite (mais, n’exagérons pas, une limite vite venue puisque cet espace ne peut reposer que sur un substrat stable), peu lui chaut. (Par parenthèse, l’entité territoriale en question ne peut être le monde ou la planète Terre, sauf à être en relation politique avec une autre planète habitée d’êtres conscients. Car tout territoire juridiquement constitué ne peut exister qu’en opposition, du moins en apposition avec un autre.)

Certes, cette hiérarchisation pyramidale des normes est-elle de nos jours bousculée par nombre de volontés politiques appuyées par certaines écoles juridiques. On veut la transformer en une usine à gaz, si bien qu’entre la formule de la juxtaposition de pays à coefficient modéré de coopération, la confédération, la fédération d’Etats-(antérieurement) nations, la fédération et la centralisation universelle, chacun est au mieux (ou, plutôt, au pire) assis entre cinq chaises. Toutefois, dans le monde actuel, c’est bien chaque ordre juridico-étatique qui, en dernière instance, garde la main en pouvant, à tout moment, procéder à ce que nous appellerons la ré-surbordination de la norme qui avait été (par principe de manière provisoire et précaire) externalisée et placée en surplomb de l’ordre juridique d’origine (exemple : celle ayant décidé de la supériorité des traités internationaux à la constitution française.) Et, en Allemagne, la cour constitutionnelle de Karlsruhe ré-insiste sur la perpétuation de la suprématie (garantie par elle) de l’ordre juridico-étatique national, la commission des finances du Bundestag ayant le dernier mot sur les décisions de la BCE (et, donc celles affectant l’existence même de l’euro).

Il est donc impropre de parler de transfert de souveraineté en ce bas monde. Il n’y a que des délégations de souveraineté, par définition provisoires et révocables.

Il n’en demeure pas moins que sauter le pas, passer d’un ordre juridico-étatique donné à un autre ordre juridico-étatique, c’est-à-dire s’appliquant et étendant sa juridiction sur un territoire autrement délimité constituerait, en matière juridico-judiciaire, une innovation majeure. Formelle, cette innovation n’en serait pas moins fatalement matérielle, entraînant des modifications majeures dans le domaine politique, et vice-versa…

Nous avons donc entrevu en cette nouvelle parenthèse que les trois i pouvaient aussi être envisager non pas uniquement verticalement mais horizontalement, les uns les autres se bousculant comme des boules de billards, chaque modification de leurs paramètres propres ayant des incidences sur les deux autres.

Nous avons peut-être entrevu cela ; nous avons surtout vu et le voyons de plus en plus que, de la même manière qu’il faut savoir ‘‘finir une grève’’ (Thorez), il faut savoir finir un travail, fusse un article qui devait, à l’origine, se limiter à quatre feuillets de vingt-cinq lignes.

Ceci exprimé sans ironie aucune : Jean-Louis Bourlanges, au gaullisme social aujourd’hui révoqué, mais centriste néanmoins encore intéressant à entendre, a, au sujet de L’Ecole de la vie, grand tort de ne pas louer[67] la prose formelle – ce qu’on appelle le style, lequel, en l’occurrence, et pour contredire Buffon, ne fait  pas tout (ne résume pas, n’épuise pas) l’homme Blanquer. Car, à nul doute, des trois livres en exergue, le directeur général du Groupe ESSEC vous aurait bâti et dicté en vingt minutes et trois coups de cuillère à pot une recension critique bien charpentée. Au lieu de cela, vous serviteur vous livre là une bouillie pour chat dont, par ci, par là, émergent des filaments d’aboutissants qui ne sont jamais étirés jusqu’à leur point de rupture, c’est-à-dire celui où la conclusion s’impose.

C’est là un des gros atout de nos HCG, et l’un des motifs de notre admiration : ils contiennent leur(s) pensée(s) ; ce n’est pas la pensée (en tant qu’incessant mouvement du psychisme) qui les contient.

Ainsi est-ce avec des notations – comme de petites pelotes dont il conviendra ultérieurement de tirer les fils – qu’il nous faut en finir avec lesdits surdoués ; en finir sans jamais pouvoir les achever, eux qui s’acharnent sans le vouloir, sans le pouvoir, à ne jamais achever.

  • L’innovation n’est donc autre que l’entrée dans un processus, – non pas accumulateur mais autodestructeur…à terme (et l’une des difficultés sera d’anticiper ce terme) -, d’enchaînement de nouveautés… nouveautés comme celles que l’on désignait ainsi dans les grands magasins à l’époque des Années folles (le rayon des « nouveautés »). Puis survient, soit identifiée comme telle dès son apparition, soit de manière rétroactive (parce que noyée parmi d’autres), l’innovation majeure qui inaugure soit une nouvelle ère, soit un nouveau cycle ;
  • La taxinomie des temps est une science par essence conjecturale ; elle ne deviendra science exacte que lorsque nous serons sortis de l’espace-temps. Une œuvre, un objet, une technique etc bien souvent ne sont identifiés comme innovant qu’après qu’il se soit avéré qu’ils signaient, ou, du moins contribuaient à l’inauguration d’une nouvelle époque. Franz Rosenzweig datait les débuts de l’ère moderne du Credo de la Messe solennelle de Ludwig Van Beethoven[68]. Dater avec le plus précision possible est-il un effort utile en matière d’innovation ? On pourrait admettre qu’une innovation qui recycle ,– soit n’en est pas une, soit n’est qu’une innovation mineure. Avec ce genre de considération (quasi tautologique), on ne fait guère avancer le schimlblick. Pour le moins, pouvons-nous convenir qu’une nouveauté radicale inaugure une nouvelle ère alors qu’un objet recyclé (sous l’apparence d’une nouveauté) engendre tout au plus un nouveau cycle (à l’intérieur d’une ère). Tout ce qui commence en – réutiliser, réinitialiser, réinterpréter etc n’est pas de l’ordre de l’innovation ;
  • L’appréhension d’une innovation s’opère par osmose inverse. Lorsque vous vous baignez dans une eau de mer à 13°, vivifié, l’organisme tend à n’absorber des oligo-éléments de l’eau que ce dont il a besoin. Vos pores opèrent comme des écoutilles superbement réglées. Il faut distinguer l’avenir du futur. L’a-venir existe déjà, le reste constitue ce futur inconstitué qui entoure l’avenir. Une prospective réussie, la juste appréhension de l’avenir (la capacité d’innover, de juger, de pronostiquer voire de prédire la prospérité d’une innovation) pourrait résulter du bon fonctionnement de ce phénomène d’osmose inverse chez certains. Chacun n’absorbe, n’anticipe, ne perçoit, ne peut concevoir de cet a-venir que ce dont il a objectivement ou croit avoir (subjectivement) besoin. L’osmose inverse psychique est le pendant de celle qu’opère le corps humain dans l’eau de mer : l’esprit intuitif ne peut voir que ce qui est en affinité avec lui. En prédisant la saga du Concorde, un personnage aussi féru d’innovation que pouvait l’être JJSS faisait jouer ce processus. Mais on ne sait pas bien comment il joue. Dans cet a-venir, existant déjà de manière idéelle (comme l’Idée platonicienne du Vrai), et destiné à s’incarner, il peut exister des choses que l’univers a déjà connu. Or, celui qui n’a qu’une vision linéaire, mécaniste du temps aura grand mal à les percevoir. Une appréhension plus holistique de l’espace-temps facilite l’ ‘‘intuitivation’’ de ce dernier. Le i.e. en l’occurrence est passablement handicapé : il perçoit, il reçoit…et il conçoit qu’il ne possède pas les mots pour le dire. Il doit alors passer le relais au HCG, lui faire comprendre ce qu’il cherche à exprimer. Autrement dit, le hyp.i.e. muscle alors son CG à l’intention du HCG, qui, lui, assouplit au mieux son CD pour entendre et relayer le premier. ‘‘Hypie’’ et ‘‘Haut cerveau gauche’’ : on a compris que nous parlions tout autant des personnes que de leurs hémisphères !
  • L’innovation comme affaire de famille, de la famille Bacon[69]. Voyez Roger, au XIIIème, pour la mise en garde et Francis, à la fin du XVIème pour l’engouement. Mais les choses sont moins simples qu’il n’y paraît de prime abord. Car Roger critiquait l’abus que son temps faisait du syllogisme. Pour comprendre notre temps, pour prendre le pouls des siècles, d’abord regarder leur manière de raisonner, de déraisonner, d’évacuer, le cas échéant, la fonction de la raison. Pour ce faire, passer des heures, des heures qu’on ne voit pas passer à lire à l’improviste, reclus, de la Restauration à nos jours, le Bulletin des arrêts des chambres civiles et criminelle de la Cour de cassation. Comparer le raisonnement, le style, la manière de penser avec ceux de la Cour européenne des droits de l’homme, de la Cour européenne de justice, des cours anglo-saxonnes, comparez et comprenez. Alors, vous aurez en effet tout compris. Là on l’on partait de la règle, on part à présent du désir de l’individu. Après cet exercice, lisez l’excellent Bernard Edelman, Sade, le désir et le droit[70]: le juriste vend la mèche que le malin plus que divin marquis avait allumé au XVIIIème siècle. Toute la tension entre l’innovation et la conservation, toutes les contradictions que recèlent la croissance et, plus généralement, le capitalisme libéral[71] s’y trouvent ramassées. Ce mouvement d’individuation extrême non pas de la peine (ou des dispositions civiles réparatrices) mais de la norme, qui confine à l’anomie appliquée, lui-même dérivé de la philosophie de la common law[72] déteint  progressivement  sur les cours latines. Curieusement (mais, à y réfléchir, il n’y a là nulle contradiction), la chambre sociale de la cour de cassation semble la dernière à vouloir y succomber. Un Pierre Legendre semble fasciné par ce nouveau monde tandis qu’un Michel Villey, avec son droit romain n’y aurait lu que les tables de l’immonde. La jurisprudence des cours anglo-saxonnes procède par induction : renversée, la pyramide tend à s’effondrer sur elle-même, ses fondations sont béantes (un schéma analogue préside chez l’individu qui juge : surmoi et ça inversés). Les juridictions latines, jusqu’à présent exclu, raisonnaient par syllogisme : quitte à en souffrir, et à faire souffrir le justiciable, elle s’enferraient, elles s’enfermaient dans la logique d’imputation nécessaire au maintien de la pyramide des normes. La CEDH et la cour de cassation française paraissent maintenant ne connaître que de cas, et le revendiquer de moins en moins honteusement ;
  • « La France, c’est un Etat qui se donne une nation » explique l’historien Patrice Guenifey[73] : on comprend bien les affinités logiques que ressentent les tenants du positivisme juridique avec le capétiano-républicanisme. (Et ce n’est pas un hasard si, en 2002, nombre d’entre eux furent chevènementistes.) Mais, nous l’avons vu, l’innovation formelle restreinte n’empêche pas l’innovation matérielle forcenée. La logique pure ne peut être considérée comme un garde-fou suffisant à l’expression débridée de la nature. La logique n’est qu’une calorie vide : ses nutriments nécessaire au bien commun ont pour nom culture (ou, si vous préférez, civilisation.)
  • Apprendre à de futurs cadres-dirigeants à appréhender le futur[74] c’est donc apprendre à discerner ce qui, du futur, est à venir, est, au sens propre, destiné à advenir. C’est bien pour cela qu’il importe d’étudier le phénomène de l’innovation avant même d’innover en pratique : il y a une utilité pratique à l’étude théorique d’une activité éminemment économique telle que l’innovation puisqu’elle préside à la croissance, laquelle, exactement, repose en préalable sur une conception du temps et de la Vie avec un grand v.
  • Un cours sur les théories de l’innovation, en bonne pédagogie, s’illustre de l’étude de l’exemplarité de certains exemples d’innovations, patentées ou non : les types de monnaies (ou la saga des moyens de paiement) ; les moyens d’expression (de l’imprimerie au numérique) ; les raisons de l’échec commercial du Concorde ; chute, déclin et fin de l’empire Kodak
  • Mais l’établissement d’une mise en relation des capacités (naturelles ou culturelles) de l’homme à comprendre passé, présent et futur avec son goût et son aptitude à innover s’impose du même pas et oblige à une totale transversalité des approches, chaque domaine scientifique devant se résoudre à échanger avec les autres. La spécialisation doit donc être concomitante avec la généralisation (par exemple, la biologie moléculaire avec la pédagogie, la macro(n)-économie avec la chronobiologie). En tous cas – et cela nous semble par essence humaniste aller de soi – toutes les neurosciences devraient se croiser avec les sciences humaines.
  • Ici aussi, en toutes choses, rechercher l’équilibre : les Etats-Unis doivent discipliner la primarité, la brutalité texane et du Grand Ouest enkystées dans l’inconscient de la Conquête de l’Ouest et, par suite, dans celui Nord-Américain, s’exercer à la secondarité ; les organismes acides tendrent à l’alcalin ; chaque pays proportionner secteurs primaire, secondaire et tertiaire. Seuls certains cerveaux gauche dominant, dont notre fil conducteur, ont atteint un quasi équilibre avec leur cerveau droit. ‘‘Ils ont atteint’’ ? : l’environnement (en premier lieu maternel) a certes eu son rôle. Mais, comme « tout ce qui est reçu est reçu selon la nature de celui qui reçoit » selon l’adage thomiste, on est toujours coupable de ce qu’on est et devient sans en être responsable. Cela posé, et démontré d’une certaine manière par toute l’histoire du monde depuis qu’il est monde (ce genre de phrase généraliste fait du bien puisqu’elle est à la fois indémontrable, incontestable… et qu’il est bon de militer un peu contre la fermeture des café du commerce…), il y aurait donc des invariants dans tous les secteurs de l’économie, de la psychologie etc, des acquis qui seraient en conséquence de l’ordre de la nature, non de la culture et qui ne pourraient être enfreints sans bouleverser l’ économie du monde ;
  • Que les i.e. se le tiennent ainsi pour dit : au quotidien devraient-ils s’attacher à pencher à gauche, à décomposer pour mieux recomposer et hiérarchiser. Mais, à leur décharge ceci : nulle spéciosité, nulle préciosité ne président à leur caractère rhéteur. C’est là simplement l’indice que la vérité est dans les mots et les chiffres, qu’elle ne peut s’en séparer. Réalisme oblige ! Il contraint à contraindre le mot, à respecter son génome, c’est-à-dire son étymologie, laquelle n’est autre que son inconscient s’exprimant en toutes lettres ;
  • Les Hauts cerveaux gauche auxquels nous avons fait allusion plus avant ne sont souvent que des personnalités manifestant un équilibre remarquable entre leur cerveau droit et leur cerveau gauche ; ils avancent calme et droit générant maîtrise d’eux-mêmes et des autres, entraînant dans leur sillage une harmonie clarifiant ipso facto le propos ;
  • HCG équivaut de la sorte à Haute culture générale laquelle appréhende correctement et tient en bonne distance en conséquence les NTIC. Certains transhumanistes, à l’instar d’un Laurent Alexandre, sont de hcg. Mais comme, à n’en pas douter, ils ont lu et assimilé Ellul, Virilio, Dupuy, ils vont naturellement recevoir à terme un bon coup de bambou en travers de la figure. La science, quitte à nous répéter, ne doit pas être prométhéenne, sinon, elle ne promet plus rien. Ou, plutôt, ne promeut-elle alors que des catastrophes.
  • La ‘‘pirogue de fonction’’, pour reprendre une expression dont nous ne savons si elle émane de Jean-Louis Bourlange ou de Jean-Michel Blanquer[75], opère et symbolise la jonction entre le recteur de l’A(a)cadémie de Créteil et celle de Guyane, entre la gauche (du cerveau) et sa droite, entre deux innés et deux conceptions de l’instruction puis de l’éducation qui devraient idéalement et idéellement (cognitivement) se conjoindre. Ce point de jonction, songerait peut-être le fils d’Henri Quéfellec, s’incarnerait dans Un recteur à l’île de Sein;
  • Démystifier – en l’occurrence la question des surdoués -, c’est en premier lieu retirer le s du verbe ; en un mot, démystifier, c’est mythifier, soit parvenir au contraire exact de l’entreprise initiale ;
  • De la noosphère, viendra un temps où l’on dira d’elle qu’elle en a fini de tisser sa toile, viendra un temps où il en sera fait d’elle. Araignée.
  • Voilà ce que se murmure dans ses pensées mauvaises l’innovo-critique qui soutient que la culture se constitue par sédimentation résultant de l’assimilation de données. Les penser et repenser, les passer et repasser dans son cerveau et dans son corps en est la condition. S’abreuver uniquement aux NTIC ne facilite pas cet exercice. N’imprime que ce qui a été imprimé. Il faut aller chercher la forme qui informe et qui, avec joie ou souffrance (le plus souvent un peu des deux), vous sculptera dans la chair à la manière d’un Soljenitsyne affamé décortiquant avec ses doigts gelés quelques miettes de poisson parmi les arêtes.
  • Le i.e. médiatique, avec ses tics, l’innovo-critique, c’est bien Finkielkraut. Le concilier avec Jacques Attali qui ne jure que par son contraire, c’est accorder Parménide (ce qui est est et est pour toujours) et Héraclite («Nul ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.»). La science montre la possibilité de cette réconciliation (voyez Lavoisier Rien ne se perd…). Alors notre hyp.i.e. nerveux et angoissé peut-il se laisser glisser au fil de l’eau : apaisé, il s’emporte, passé et futur en lui ne faisant plus qu’un ;
  • Par définition, nul n’est jamais mal orienté. Ou, alors, n’était-on prédestiné qu’à s’occidentaliser, à habiter une nature yang, plus contemplative qu’active. Impression, soleil couchant…(Cela dit, on aurait sans doute du se taire : seule l’éclosion du pôle asiatique paraît donner un sens à ce qui n’aurait été encore il y a vingt ans qu’un contresens.)
  • L’innovation ne renvoie pas uniquement au progrès technologique, mais à la question de la certification de la notion de progrès dans toutes ses déclinaisons et incidences. Il y a peut-être un secret qui autoriserait la réunion au sommet du progressisme et du conservatisme (sans que ce soit ici aussi le lieu d’en nuancer tous les degrés). Ce secret, il est à rechercher du côté de Bergson. Sa raison avait été fort bousculée par les conséquences que sa philosophie du temps (et l’appréhension de celui-ci par la durée) devait stricto sensu tirer de la théorie de la relativité restreinte d’Einstein. Il avait tenté de recalculer, s’était vu rabroué par la communauté scientifique. D’un grand scrupule, et humble surtout, il avait admis s’être trompé…dans ses calculs. Mais la pertinence de sa conception de l’intuition du temps demeure comme un scandale pour la raison mathématique (et réciproquement). Bergson demeurait pourtant intiment persuadé que sa métaphysique ne pouvait que concorder avec la physique. Or, dans la Querelle des Archaïques (arche : maintien de la matrice) et des Post-Modernes, nouvelle version, vous l’avez saisi, de l’antique Querelle des Anciens et des Modernes, dans cette grande disputatio dont les acteurs aujourd’hui redoublent d’une mutuelle et viscérale hostilité, la première permet de dépasser par le haut, de rendre caducs les arguments mécaniques, logiques, radicalement valable et valides chacun à partir de leurs propres présupposés, de chacun des protagonistes. On demande mathématicien-philosophe à la tâche. ‘‘L’aristocratie conduit naturellement l’esprit humain à la contemplation du passé, et l’y fixe. La démocratie, au contraire, donne aux hommes une sorte de dégoût pour ce qui est ancien’’ soutenait Tocqueville[76]. Mais ‘‘l’homme de progrès est celui qui a pris pour point de départ le plus profond respect du passé’’ lui ferons-nous répondre de la bouche de Renan…Oui, le passé est ‘‘point de départ’’, non d’arrivée. Finie l’huître collée à son rocher. Alors, sur les sentiers de haute montagne, où l’oxygène se fait rare et sur lesquels de Gaulle relevait que le randonneur était bien seul, les silhouettes apparaissent, le vœu de Stendhal semble prendre corps. L’innovation retrouve droit de cité, et de civiliser.
  • Il y a deux mots, deux obsessions qui nous tenaillent, ici et maintenant, maintenant comme avant. Ce sont DO-CI-MO-LO-GIE et bibliographie. Instruire, éduquer, élever ne sont certes pas strictement synonymes (quoique celui qui éduque, conduit au dehors, contribue à rendre adulte, à verticaliser l’état initialement amorphe du jeune enfant et quoique encore le Professeur Gibello ait bien montré que le bébé prend très vite posture). Mais on oublie qu’il existe une science dont le fin fond n’est en réalité que la connaissance des critères de sanction (dans les deux sens) de l’éducation. La docimologie est la science du passage (qu’est-ce qui fait que je passe la barrière ? En d’autres termes : pour-quoi m’a-t-on laissé passer ? Ou encore : qui sont ceux qui m’ont laissé passer ? Selon quels critères détenaient-ils ce pouvoir ? En moi que jugeaient-ils ? En bref, elle répond à la question : Qui sont mes juges ? Qu’est-ce qui, à leurs yeux, vaut en moi ? and so on…) La docimologie devrait être considérée comme la première science pratique. De la naissance à la mort, il ne se passe pas une journée où elle n’aurait son mot à dire, et son remède à prescrire. Elle est, parmi les sciences humaines, la science qui s’impose car elle doit récapituler en elle toutes les autres et bien des arts, celui d’ensaigner n’étant pas le moindre. « Le passage par la validation académique est devenu indispensable pour tous» constate le président de Paris-Dauphine[77]. Si nous nous en remettons à la science, non à l’arbitraire ni au petit bonheur la chance, force est d’admettre que la docimologie devrait être instituée comme la cour suprême non pas uniquement des élèves, des étudiants, mais de leurs examinateurs. Le juge des juges, vraiment ? Plutôt, tant la matière est grave, leur statue du Commandeur ;
  • Notre seconde obsession a pour nom : bi-blio-gra-phie. Rémy Chauvin, premier savant ici nommé, scandait ces syllabes pour répondre à ceux qui niaient l’existence de certains phénomènes étudiés par la parapsychologie, manière de dire : avant de parler arbitrairement, modestement étudiez les faits et ce que l’on en a écrit jusqu’à présent. Et ne revenez pas avant longtemps.
  • Derrière nous, un homme jeune avait soufflé à son amie : ‘‘destruction créatrice – innovation destructrice’’ (avait-il récemment lu Schumpeter ou, plus sûrement, Luc Ferry ?). Curieusement, ces mots résonnaient avec l’obsession du moment, et l’arraisonnait à nous de plus fort . A notre droite, Joël de Rosnay, grand maître de la prospective, s’apprêtait à entrer en état de sidération. Empruntant un chouia à des œuvres telles que La Planète des singes, Abyss et 2001, l’odyssée de l’espace, accordé à une musique originale qui fait concorder la plus puissante des émotions à la plus pénétrante et intuitive compréhension du propos, Interstellar est un authentique chef d’œuvre. Qui la comprend, comprend Schumpeter, parce que, l’espace d’un moment, il s’est laissé prendre dans le vertige de l’espace-temps.

Nous avons pris comme fil rouge la marche de la pensée au rythme calme, posé, réfléchi du Haut cerveau gauche sise en parallèle de la marche forcée qui est celle du cerveau droit dominant du type Hyp.i.e. Mais nul n’épuise jamais son sujet, si ce n’est lui-même.

Trouver un équilibre en une caractérisation soit trop large et abusive (qui fait dire à juste titre que le pluriel, c’est le début du racisme) et un néanmoins nécessaire affinage,- ce travail de division et de sub-division catégorielles qui permet de mieux cerner les phénomènes, d’approfondir la personne demeure la tâche de la psychologie neuro-cognitive.

Il semble bien qu’il faille en effet nuancer à l’intérieur même du grand ensemble des créatifs, établir des correspondances avec d’autres typologies. Ainsi Jeanne Siaud-Facchin nous parle-t-elle d’un homme surdoué qualifié par son épouse de ‘‘posé, réfléchi, voire introverti’’[78]. Or, si, au regard, par exemple, de la typologie de Le Senne et Berger, un surdoué créatif peut tout aussi bien être à dominante primaire ou secondaire, active ou non active, il semblait acquis qu’il ne pouvait être non-émotif. On voit bien qu’on sera nécessairement conduit à affiner les modèles en s’aidant de ramifications encore inédites avec d’autres catégorisations : non pour enfermer, bien au contraire. Pour affiner[79]. Il n’en demeure pas moins que les hauts cerveaux gauche, tel cet autre et deuxième fil directeur, Jean-Michel Blanquer, qui a surgi en cours de route se greffant sur la question connexe de l’innovation en dé-régulation générale (et qui, dans les faits, tendent à l’équilibre CG/CD avec maintien de la prédominance CG) émettent et reçoivent sur le mode de la modulation d’amplitude.

On avait en tête notre juvénile mathématicienne[80] quand un nouveau personnage entra en scène. Celui-ci avait eu une étudiante, aujourd’hui fameuse. Il aime conter comment l’étudiante, récalcitrante, avait fini par obtempérer à son président de père, réalisant en cela le vœu ardent de celui qui l’adjurait de prendre pour directeur de thèse cet ancien président du comité national du CNRS. Il n’avait pas tout d’un hyp.i.e. mais, à bien des signes, il y faisait songer. Quand tout à coup, il fit montre d’un indice fort. Vous comprenez, quand je suis dans mon Ardèche et que je touche, que je respire chacun de mes châtaigniers, je me dis que mes néoplatoniciens ont tout faux, qu’ils n’ont rien compris à Platon…cette idée du châtaignier, elle est là, je la hume, je la respire, elle s’incarne là, hic et nunc, et ce n’est pas l’Idée de ce chêne vert. Alors oui, je suis d’accord, chez moi, à leur acmé, la sensation, l’émotion se confondent, se comprennent dans l’Idée. 

Les hyp.i.e., que nous appelons faute de mieux surdoués, émettent et reçoivent en modulation de fréquence. Mais ils ne perdent pas de vue leurs confrères cheminant sur l’autre parallèle. Ils l’attendent, ils l’espèrent : comme deux droites qui se rejoignent à l’infini, un jour leurs consciences fraterniseront. Comme Blanquer et son aîné, comme ces deux conseillers des princes, les uns républicains, les autres capétiens.

Maintenant, il est bon de retrouver la lumière vert-amande tamisée des bibliothèques, le cuir ou la feutrine du sous-main, l’odeur boisée du mobilier, la pénombre qui, tout autant que concentration et passion, vous font oublier toutes peines dans vos recherches. On y oublie le Tobleneurone et jusqu’à cette exquissime liqueur de noix vertes que la famille Denoix, à Brive, tire de ces macérations. Celles-ci en guérissent d’autres : toutes ces ruminations à la lecture du Recueil Lebon, de ces décisions de leur lointain cousin Denoix de Saint Marc, rendues toutes normes abolies, le vice présidant[81]. Délire dépréciatif dont bien vite vous extirpe la vision de cette jeunesse estudiantine. Les mêmes que vous disiez à la seconde empotés du bulbe et d’une incuriosité crasse se révèlent au détour – parfois de longs détours, tout de même ! – de la conversation d’une subtile ingéniosité, d’une affable commisération. Cette jeunesse qui arpente le pavé névrotiquement arrimée à ses objets connectés, comme c’est curieux, fait montre plus qu’on ne le croit de la perspicacité du jésuite et de la sollicitude du bon Père Blanc. Elle recycle à sa manière tous les bons sentiments. La voici même non loin, en la personne d’une jeune fille, peut-être une apprentie psychologue égarée dans le monde du droit, qui planche. On discerne…C’est ce fameux test des taches d’encre qu’on croyait tombé en désuétude. A son propos, Jeanne Siaud-Facchin écrit que « longtemps détourné de son utilisation initiale par les psychanalystes qui l’ont interprété à la lumière de leur théorie, il a retrouvé sa juste place grâce à une analyse rigoureuse et étendue fondée en particulier sur les recherches remarquables en psychologie générale de John Exner ; correctement utilisé, il est une formidable ‘‘photographie’’ du fonctionnement psychoaffectif et des fragilités psychoaffectives éventuelles »[82] tandis que Gauvrit soutient au contraire qu’il ne vaut pas tripette[83]. Ne sont-elles pas envoûtantes ces taches d’encre, ces hippocampes qui se regardent en chiens de faïence ? Alors vous aussi, rien qu’un moment laissez votre imagination vagabonder… innover dites-vous ? Soit. Mais plongez-vous dans le test de Rorschach. Miaou.

Hubert de Champris

Notes

[1] in Michèle Petit, Lire le monde – Expériences de transmission culturelle aujourd’hui, Belin.

[2] in Keith Devlin, Les énigmes mathématiques du 3ème millénaire, Le Pommier.

[3] Gallimard

[4] Gallimard

[5] Basiquement exprimé par A. Peyrefitte dans Jacques Marseille, Nouvelle histoire de France II, Tempus, p. 435.

[6] «  Le programme de Stendhal, c’est la démocratisation du génie » : expression attribuée par eux à un ‘‘pédagogue’’ contemporain mais que ni Philippe Raynaud ni Mona Ozouf n’identifiait (France culture, émission Répliques).

[7] cela posé, il convient par principe de ne jamais crier avec les loups : cf. par exemple Michael Wines, A global-warming skeptic is unbowed, International Herald Tribune, 17 juillet 2014 à propos de John Christy, professeur de science atmosphérique à l’université d’Alabama et climato-sceptique ; Bjorn Lomborg, Réchauffement climatique : n’ayons pas peur !, Le Figaro, 3 novembre 2014.

[8] DHA : acide docosapentaénoïque. EPA : acide eicosapentaénoïque.

[9] Cf. son Petit guide à l’usage des parents qui trouvent (à juste titre) que leur enfant est doué, Payot, qui nous parle évidemment des neurodroitiers.

[10] Alors qu’on définit classiquement l’intelligence comme la faculté de s’adapter.

[11] L’œuvre en question étant ici tout acte de création majeure, que ce soit l’invention d’une machine, d’un procédé (de fabrication ou autre), en somme tout ouvrage quelle qu’en soit le domaine ou les domaines conjugués,- musical, littéraire, philosophique, juridique, politique, médical etc.

[12] Voir plus loin sa définition.

[13] cf. Claude Thélot, L’origine des génies, Seuil.

[14] Points/Seuil, p. 603.

[15] Comme ils disent : les avocats sont entre eux confrères mais néanmoins amis.

[16]Au grand dam de leurs ‘‘frères séparés’’, les catholiques romains dénient ainsi le statut d’Eglise véritable aux nombreuses ‘‘dénominations’’ composant la mouvance protestante. Utilisée en matière doctrinale, l’expression n’est en revanche plus usitée dans les rapports diplomatiques.

[17] L’assemblée de Strasbourg n’était pas nommément un Parlement à l’origine de la CEE.

[18] Tel que l’entend aujourd’hui la clinique… et la théorie. Voir plus loin.

[19] Cf. Nietzsche, Odile Jacob.

[20] à ne pas confondre avec l’intuition pure, synonyme de monition et de prémonition.

[21] Cf. N. Chomsky et Jean Bricmont, Raison contre pouvoir, le pari de Pascal, L’Herne.

[22] Cf. Jeanne Siaud-Facchin, Trop intelligent pour être heureux ?- L’adulte surdoué -, Odile Jacob, p. 66. (22 bis) cf François Brune, Rémy Chauvin, éditions du Félin- Philippe Lebaud, 1999, p. 31.

[23] 18% de la population est porteur du groupe HLA B35 impliquant une sur-vulnérabilité au stress et une exécration majorée du magnésium. Il faudrait rechercher le pourcentage de hyp.i.e. chez ces porteurs étant donné la similitude des symptômes et si d’autres nutriments ne seraient pas mal assimilés ou surutilisés chez eux. Cf. Dr Jean-Paul Curtay et Thierry Soucar, Le Programme de longue vie – De la science à l’alimentation, Seuil.

[24] Cf. Olivier Houdé, Apprendre à résister, Le Pommier.

[25] Cf. Jeann Siaud-Facchin, op. cité supra.

[26] Une fois encore dans les deux sens du terme : 1/ ils ne se contentent pas d’ordonner…un ordre, d’asséner un diktat, mais font don de cette loi, de cet impératif – qui, s’il est catégorique, ne l’est pas au sens kantien…comme si c’était là le plus grand bien dont ils puissent gratifier leurs ouailles ; 2/ ils donnent un ordre à un ensemble (notre monde) ou, du moins, contribuent à l’établissement d’un ordre au sein d’une entité auparavant désordonnée, si bien que la fameuse phrase de Goethe contredite plus ou moins par Camus, se voit dépassée : une injustice est en elle-même un désordre, et réciproquement.

[27] C’est-à-dire en cachant que, selon les critères de validation propres aux sciences exactes, rien ne les étaie.

[28] cf. Eric Palazzo, L’invention chrétienne des cinq sens dans la liturgie et l’art au Moyen Âge, Cerf.

[29] Cf. Jeanne Siaud-Facchin, op. cité pp. 50 et suivantes.

[30] Ibid. p. 159.

[31] cf. Michel Le Bris, D’or, de rêves et de sang –L’épopée de la flibuste (1494-1588 – Hachette Littérature.

[32] Se reporter à l’étymologie du mot.

[33] Cf. son récent livres d’entretiens (2014) aux éditions Albin Michel.

[34] A conforter par Monique de Kermadec, op. déjà cité.

[35] comme ces tics de langage sont drôles ! ‘‘On se souvient’’ : deux fois sur trois, on emploie cette expression précisément pour rapporter un fait dont il y a de bonnes chances qu’on en ait jamais entendu parler.

[36] Cf. Nicolas Gauvrit, op. cité, p. 14.

[37] Cf. Laurent Batsch, Paris-Dauphine, – Quand l’Université fait Ecole – entretiens avec Denis Jeambar, PUF.

[38] Cf. Claude Thélot, op. cité, p. 44.

[39] le génie, c’est une intuition montrée (peinture, sculpture, poésie, littérature etc) – écrire, c’est peindre les mots, imager le concept – ou démontrée (sciences dites dures ou exactes, sciences dites humaines, sciences morales et politiques, philosophie, métaphysique, théologie), quoique en matière de génie, art et science soient mêlés et que les arts souvent s’y fondent, que les sciences s’y croisent.

[40] Cf. Jean-Michel Blanquer, L’Ecole de la vie, Odile Jacob, 2014. Il est après tout assez formateur de parler d’un livre sans avoir eu l’heur d’en prendre connaissance et d’essayer de le deviner en évitant même, tant faire ce peut, le ouï-lire.

[41] le mot possède la même racine qu’enseignement et l’on qualifiera en conséquence l’endoctrinement comme l’enseignement prodigué par un obstiné passablement angoissé et tyrannique.

[42] La Croix, 8 mai 2014.

[43] Gauvrit, op. cité, p. 208.

[44] Le Monde, 16 juillet 2014.

[45] Payot, 1993. Lire aussi Claude Rochet, Gouverner par le bien commun, F.-X. de Guibert, pp. 169-170.

[46] lire aussi dans le n°697 de la revue  La Jaune et la Rouge  : que font les X après l’X ?

[47] Albin Michel.

[48] Et qu’est-ce cet énoncé sinon l’adéquation de l’esprit à la chose, sinon la question de la vérité d’un point de vue thomiste ? C’est dire combien la technique n’est pas neutre et qu’elle affecte cette vérité tant au stade de son émission que de sa réception.

[49] jugement de fait, purement technique ici, on l’a compris.

[50] Initiales bien connues en politologie, pour le moins en Histoire de la presse française.

[51] In Emmanuel Renault, Marx et la philosophie, PUF.

[52] arrêtons-nous au pied de la lettre : en l’espèce, on a généralement affaire au socinianisme, soit, d’une formule, mais d’une formule juste : le christianisme sans sacrifice…et, on le devine…au deux sens du mot.

[53] dans les deux sens du terme, ce qui sous-entend que les doctrines et religions qui ne croient pas en cette possibilité à échelle humaine sont techniquement régressives.

[54] les cadres dirigeant(s) (de) la pensée devraient donc être au deux sens des termes reconfigurés.

[55] des apports positifs ou négatifs (voire catastrophiques) collatéraux non prévus car considérés après coup comme non inhérents à l’objet, au processus innovant en lui-même. Toute la difficulté consistera à s’assurer que c’est bien le cas en telle ou telle espèce et que la prévision fut bien impossible en l’état.

[56] notre époque se pique des mots en tiques. Nous devrions nous limiter à thèmes et problèmes. Par contre, nous constaterons plus loin qu’on use à tort de ‘technologie’ au lieu de ‘techniques’.

[57] Même remarque qu’en note 32.

[58] en particulier cf. pp. 13-16 sur les dangers de l’approche idéologique de ces ‘‘trous noirs’’, Points/Seuil.

[59] lire à ce sujet les préconisations de Norma Palma et Edouard Husson.

[60] cf. Michel Troper, La théorie du droit, le droit, l’Etat, PUF.

[61] même si, précisément, il n’y a pas lieu, selon le positivisme, de distinguer les deux domaines, celui-ci prétendant pouvoir seul ériger le droit en science…mais une science définie selon les canons de ce même positivisme, ce qui nous confirme par là qu’il est insuffisant de dire que l’innovation des normes selon la théorie pure du droit est parfaitement encadrée. Cette perfection, qui se revendique donc purement formelle et qui soutient fort rigoureusement ne pouvoir, sauf à se dédire, appréhender le fond, n’est qu’un vaste diallèle patronné par un sophisme qui cache son jeu.

[62] Barker : se reporter aux archives du blog d’Edouard Husson. Cf. Pierre Perrier, La transmission des Evangiles, Sarment, éditions du Jubilé.

[63] cf. par exemple Ombre et soleil sur Picasso, Gallimard, 1960 ; Pierre Daix, Pour une histoire culturelle de l’art moderne. II : Le XXème siècle, p. 158, Odile Jacob ; Picasso, Les Cahiers de L’Herne, 2014.

[64] Nathalie Heinich, Le Paradigme de l’art contemporain, Gallimard, p. 63 : « le mot ‘‘créatif’’ est ‘‘absolument sale’’, ‘‘presque aussi embarrassant que beau, ou sublime, ou chef d’œuvre » et pp. 42-43.

[65] Conservation et création sont liées puisque, dans notre perspective – qui était aussi celle d’un Lavoisier – elles ne sont que les deux moments d’un même état.

[66] le journaliste David Barroux tient à ce sujet des propos fort sages, cf. par exemple Les Echos, 29 X 2014.

[67] France Culture, émission Répliques.

[68] cf. Yaël Hirsch, Rester juif ?, Perrin, p. 162.

[69] Mêmes familles de pensée à certains égards, mais familles homonymes

[70] L’Herne, octobre 2014.

[71] l’adjectif a son sens : Edgar Faure ne disait-il pas à un assez juste titre que le socialisme soviétique n’était qu’un capitalisme d’Etat ?

[72] cf. Harold J. Berman, Droit et Révolution, Fayard.

[73] France Culture, émission Répliques.

[74] il nous semblait que le directeur général du Groupe ESSEC avait exprimé cette idée. Nous avons tenté de vérifier : nous ne retrouvons pas trace de cette mention. Mais sans doute s’associerait-il à ce vœu.

[75] France Culture, émission de Philippe Meyer L’Esprit public.

[76] in Philippe Muray, La gloire de Rubens, Les Belles Lettres.

[77] Laurent Batsch, op. cité, p. 50.

[78] Jeanne Siaud-Facchin, Trop heureux…, op. cité, p. 229.

[79] cf. Marie-Madeleine Martinie, Communiquer en famille, coll. Guides Totus, Le  Sarment-éd. du Jubilé, devenu un classique.

[80] Voir §

[81] vice de fond, vice de forme, l’un l’autre s’entretenant.

[82] op. déjà cité, p. 114.

[83] Gauvrit, op. cité, p. 222

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