La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Politique et urbanisme : performance ou art durable ? »

novembre 15, 2013 dans Nos textes par admin

Site - Architecture Rennes

A Rennes, la Vilaine mène parfois à de curieuses choses qui n’intriguent même plus le chaland tout occupé à pianoter sur son petit appareil. La nuit, par contre, il ne pourra manquer de remarquer ce doigt vertical qui fait penser à celui d’eti, ce petit extraterrestre héros il y a trente ans d’un fameux film de Spielberg. Oui, planté en haut d’un immeuble construit à peu près à la même époque que celle qui a vu l’érection de l’immeuble en tripode du collège Stanislas à Paris, à la fin des années soixante, ce doigt donneur de leçons de politique et d’architecture, à défaut de pointer avec certitude sur notre avenir, nous éclaire sur ce que fut ces quarante années passées.

Pendant tout le septennat giscardien, cet immeuble construit par l’architecte Louis Arretche de 1970 à 1973 fut le siège du centre des Télécommunications puis celui de France Telecom pour tout le Grand Ouest. Naturellement, en son sommet, il avait besoin d’une grande antenne hertzienne, laquelle fut assorti d’une immense plate-forme en forme de soucoupe volante. C’était le « moderne » dans ces années là, quelque chose de moyennement beau, faussement fonctionnel, un peu froid comme tous ces bureaux à courants d’air. Ainsi, pendant près d’une trentaine d’années apercevait-on depuis le pont Robert Schumann ce mastodonte dont les fils bruissaient du murmure de millions de téléphones qu’on n’avait pas besoin de qualifier de « fixes ». Chaque époque a les ruines qu’elle mérite : n’importe quelle ruine, antique ou non, avait jusqu’il y a cinquante ans de la gueule. A la beauté, même la décrépitude sied. Mais notre temps dit post-moderne ne peut même pas encourir ce risque : de l’ingrat, sinon du laid ne peut naître la grâce. On doit donc aujourd’hui s’empresser sans délais de colmater, de consolider voire de réhabiliter ce qui même de s’écrouler, ou, pour le moins de vieillir, c’est-à-dire, on l’a compris, de mal vieillir. A moins… à moins de démolir.

Voici donc le New Way Mabilais rennais, immeuble de bureaux – encore très peu occupés – de 16500 m² entièrement réhabilité à neuf, à l’isolation thermique dernier cri, comportant 21 plateaux divisibles sur 7 niveaux, et 271 places de parking en sous-sol mais non inondables malgré la Vilaine mitoyenne et ses crus.

A l’œuvre derrière ce gros œuvre qui, ainsi que nous le verrons plus loin, se veut aussi une œuvre la famille Legendre et la famille Rio, lesquelles sont au reste plus ou moins apparentées par de judicieuses pour ne pas dire fructueuses alliances. L’un architecte, l’autre galeriste, le troisième, maçon devenu un gros du BTP avant de devenir en sus promoteur immobilier suivant l’adage qu’on est jamais mieux servi que par soi-même. Cette saga familiale est apparemment en tous points une réussite tant, chacun et chacune, à son poste, intelligent, discret, sympathique est dépourvu des tares propres aux professions de l’immobilier. A un point tel au reste que, pour un peu, nous ne sommes pas loin de penser qu’ils auraient pu eux-mêmes donner dans l’art en ayant primo l’idée du complexe lumineux qui se met en branle en haut et tout autour de l’immeuble à la tombée de la nuit, secundo qu’en tant qu’architecte et entrepreneur de BTP, ils étaient équipés pour réaliser cette idée, la mettre en œuvre et en gros œuvre (ou, plus exactement, l’inverse).

Cette performance qui, selon nous, eut pu être celle des susdits, en quoi consiste-t-elle ? Citons le programme : « Dès la tombée de la nuit, plusieurs projecteurs s’activent et viennent éclairer, de manière variable, la partie haute de l’antenne ainsi que le ventre de la soucoupe. Cette respiration lumineuse, rappelant celle d’un ordinateur Mac, est basée sur le rythme de la respiration humaine. Tel un phare urbain surgissant dans la pénombre, l’antenne se dresse alors comme un nouveau repère, accentuant encore davantage la verticalité du bâtiment chère à son concepteur… ». Ainsi se plaît à jouer d’un code morse lumineux dont les services spéciaux français n’ont pas encore exigé la clef à son détenteur. Tout au plus ce dernier avoue-t-il qu’il s’agit en gros d’un message d’amour envoyé aux rennais à la tombée du jour. Gâchons qu’au plus tard en temps de guerre, la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) exigera de le connaître.

La morale de l’affaire tient en trois points :

-On voit la déliquescence de l’Etat lorsqu’il en vient en l’espace de trente ans à se défaire si éhontement et de son patrimoine immatériel (le monopole des postes et télécommunications) et de son patrimoine matériel qui en était le support : des PTT à une orange pressée de toute part par ses concurrents du privé en passant par France telecom, on constate que l’Etat, l’Etat soi-disant stratège et gérant sa bonne ou mauvaise fortune en bon père de famille, n’en sort pas aux deux sens du terme grandi ;

-Les maîtres d’œuvre et d’ouvrage ont cru bon de concéder à la mode et d’inviter dans l’affaire l’art contemporain en organisant un concours afin de sélectionner l’artiste qui serait chargé d’ornementer le nouvel immeuble. Pour ce faire, un Français d’origine catalane, un certain Bruno Peinado fut choisi. On l’a dit, et ma concierge aussi, en un mot comme en cent, ils – Vincent et Jean-Paul Legendre, Anthony et Mélanie Rio, Jean-Charles Colliot and so on – auraient pu en faire autant. Ecrire cela n’est pas minorer la valeur intellectuelle et esthétique de l’œuvre mise en scène. C’est signifier que le détour par, le recours à l’art contemporain n’était pas en l’espèce indispensable les entrepreneurs et maîtres d’œuvre ayant pu disposer ici des aptitudes et des capacités matérielles pour imaginer et réaliser eux-mêmes l’ensemble architectural en toutes ses dimensions.

-On ne saura que dans une vingtaine d’années si le New Way Mabilais aura été une réussite, quand l’immeuble sera à nouveau devenu ruche et ses abeilles, un verre à la main, une clope au bec, à midi comme à la tombée du jour, cancaneront aux terrasses, la face éclairée d’une lumière que ce même art contemporain avait qualifiée à tort d’éphémère. Quand la critique esthétique aura admis que nul artiste, nulle œuvre ne sauraient s’installer dans l’éphémère, sauf à se contredire et à se débaptiser soi-même.

Hubert de Champris.