La chronique anachronique d’Hubert de Champris : Notes orientées et objectives sur le « Building Information Modeling »

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Il importe en premier lieu de saisir qu’il n’y a pas en l’espèce de contradiction entre le caractère orienté, tendancieux, partial, partiel dirait-on d’un écrit à propos de la numérisation du bâtiment – de sa conception à la réception de l’ouvrage sans omettre tous ses futurs cycles de vie – le désormais fameux BIM qui systématise une modélisation des informations du bâtiment qui ne peut elle-même que faire système (pour reprendre une expression autrefois employée dans les sciences humaines) – et son caractère tout autant objectif, c’est-à-dire en adéquation de l’esprit avec la chose dont il traite (optique thomiste), c’est-à-dire vrai, à condition évidemment que l’orientation – une orientation de principe, a priori, – soit elle-même juste, autrement dit ajustée à l’objet dont il parle.

Ainsi est-ce bien à ce titre que la conjonction de coordination et, non mais ici s’impose.

Quelle serait donc cette ‘‘orientation’’ ? L’envisager oblige à identifier la nature sous-jacente dudit système et à raisonner, faute d’outils logiques plus appropriés, par analogie.

  • ce que l’on nommera encore NTIC (car l’omission de leur nouveauté signifie en général qu’on considère comme dépassés ceux qui, justement, ne considèrent pas comme devant être évidents, naturels, à tout coup et à tous points de vue bénéfiques ces nouveaux moyens s’attaquant immédiatement – contrairement aux médias classiques- à la matière qu’ils sont censés véhiculer) nous conduit sans doute à naviguer dans la noosphère[1]. Mais cette dernière ne s’entend certes pas au sens de Theillard de Chardin : l’esprit dont il s’agit ici n’est pas le spirit (l’esprit), mais le mind, le mental,- nous dirions le bas-esprit (comme une sociologie hautaine et méprisante, si elle avait eu cours, aurait pu parler sous l’Ancien Régime du bas-clergé) ;
  • la modélisation numérisée de la construction ne procède ainsi que d’une extension du domaine de la noosphère, à ceci près que l’objet travaillé est ici tout à fait concret (des matériaux visibles, palpables) à l’inverse de ce qui l’est dans (et par) les nouveaux médias (une donnée, un message nommés ‘‘information’’ et qui, mis en scène, peut devenir communication, attendu que s’il y a information, la matière [le contenu] du message n’est pas neutre et qu’il s’ensuit une modification [une altération ou une augmentation][2] du récepteur. Mais si, dans l’Ancien Régime de la pensée, seule la forme du message, son véhicule peut être affecté sans que son contenu le soit, dans la Nouveau Régime de la pensée, la matière même de ce qui est censément transmis est modifié, (étymologiquement) affecté par ce qui n’était au départ qu’un moyen de communication. On peut dire que ce n’est de nos (très prochains) jours que la formule de Mac Luhan (‘‘ the medium is the message’’) prend tout son sens. Cependant, et stricto sensu, si l’on peut admettre sans dommages vitaux que le moyen de communication (la forme) atteint (n’est pas sans incidence voire sans accident – quand le message est entièrement dénaturé) le contenu de ce qui est transmis lorsqu’il s’agit donc uniquement de donner des nouvelles, en est-il de même en ce qui concerne l’édification de bâtiments (c’est-à-dire le travail de matériaux visibles, palpables qui doivent tenir et nous contenir à l’occasion) ? En un mot, si l’on peut sans doute concevoir vivre un temps dans l’absence de vérité (mésinformation/désinformation, dont le risque serait possiblement accru du fait même de la nature des NTIC), l’homme peut-il prendre le risque de vivre (d’occuper, d’habiter) dans un bâtiment édifié (conçu, élevé) au moyen de ce qui lui est en parfaite inimitié, et, à la lettre contre-nature puisque le virtuel de la noosphère (mind) est en lui-même irréel et qu’on lui demande, par exemple, via le BIM, de traiter d’un sujet au combien réel : un habitat qui nous surplombe et nous entoure ;
  • l’holisme propre au BIM s’inscrit donc en faux contre la mécanique linéaire, progressive, la logique cartésienne des articles 1792 et suivants du code civil qui préside à l’ancien acte de construire. L’esprit de la loi Spinetta n’est ainsi plus du tout en phase (car, par le BIM, la notion de phase tend à s’estomper) avec le processus actuel de construction, substantif, si l’on y réfléchit bien, au reste antinomique dans la geste architecturale post-moderne avec ce qu’il signifie puisqu’il implique le raisonnement et que cette rationalité est réfractaire au gestalt-quantisme gouvernant le bâtiment issu d’une modélisation par le BIM. Mais, est-ce au code de s’adapter ou, au contraire, aux nouveaux processus de se conformer à l’ancien paradigme ? Parler même de construction quantique serait donc un oxymore.

Cela posé, et bien posé, non dans on ne sait quel logiciel mais sur la bonne et solide table de notre architecte, il ne faut guère être grand clerc pour subodorer les gains de coûts que nous promettent à tous bouts de slogans les thuriféraires du BIM. Son économie (son coût, son prix de revient) sera déterminée par son économie (son ordonnancement interne, ses étapes…lesquelles, précisément, n’existent plus !) Mais, aussi, deux paramètres sont à prendre en compte pour appréhender l’économie (au deux sens du terme) de ce BIM : 1/ les définition, nature et étendue de la responsabilité juridique du BIM manager, 2/ la nature et l’objet de l’expertise judiciaire ordonnée en cas de malfaçons, désordres, dommages de toute nature.

1/ Comme de coutume, abandonnée à la pratique (laquelle pratique se dénommant jurisprudence en matière judiciaire) et non à la théorie (qui comporte un caractère préventif si ce n’est prédictif et devrait de droit être prescritive et normative), la question majeure du taux, de l’ampleur à l’avenir de la responsabilité d’un BIM manager dans la réparation d’un préjudice, l’indemnisation d’un dommage résultant d’un défaut de conception, de réalisation d’un ouvrage édifié par le biais d’un BIM, si elle a été envisagée, ne semble malgré tout pas avoir été étudiée comme un préalable indispensable non pas même seulement à son autorisation (comme voie de fait), mais à son obligation comme voie de droit dans le cas d’un ouvrage issue d’une procédure de passation de marchés publics.

Si le BIM manager est par définition partie prenante à ce ‘‘nouvel acte de construire’’ qu’instaure l’usage d’un BIM, quel est – en vérité : que veut-on  – que soit sa fonction (et sous-entendu encore : une fonction qui ne pourra varier en amplitude selon les desiderata des cocontractants voire selon la spécificité de l’ouvrage) ? Est-elle une fonction de simple informaticien ? Ou détient-il un rôle créatif quelconque (comme peuvent l’être, chacun à leur échelon, les autres intervenants à l’acte de construction, au premier chef l’architecte) ? Est-il un simple coordinateur technique des actions (action par intrusion au cœur du module) des parties, sans aucun rôle décisionnel ? Ou, au contraire, est-il pourvu, d’une manière ou d’une autre, du final cut à l’égal d’un producteur de film américain ou, mutatis mutandis, en France, du directeur de publication ?[3] Le BIM manager doit-il être un BIM master, l’équivalent d’un Web master ? Un ‘‘metteur en ligne’’ simple, ou, en sus, un censeur ?

On conçoit l’importance des réponses que la loi (maintenant), à défaut (à l’avenir), la jurisprudence apporteront à ces questions au regard du droit des assurances et, donc, du coût final de la construction, lequel, finalement, ne s’avérera pas nécessairement aussi minoré que nous ne l’avaient promis les promoteurs du BIM.

2/ Mais si le BIM est bien le lieu non seulement du brainstorming mais celui le bel ouvrage s’édifie en parallèle du réel, la numérisation en temps et en heures de tous les actes des intervenants (et leur interopérabilité) qu’elle contient, dont elle porte plus que la trace – la certification – devrait en cas de pépin inciter à ce qu’on y jette un œil. Une expertise judiciaire avec la mission classique ordonnée, chacun, l’architecte, les divers corps de métiers, le bureau d’études, le bureau de contrôle technique etc dira comme d’habitude qui a fait quoi, comment, pourquoi, et à quel moment. Mais, l’expertise in situ demeurera-t-elle uniquement la visite des lieux et des documents écrits sur papier ? On le pressent : la numérisation de la construction obligera à ajouter à l’expertise technique classique une expertise informatique semble-t-il inévitable si on veut pénétrer dans les arcanes des décisions et de la création au fondement mouvant de l’œuvre novatrice passée au BIM.

Le coût de la construction se verra donc encore alourdi puisqu’on devra provisionner les honoraires d’un expert en informatique.

Plus généralement, les études à venir devront montrer la corrélation de l’appétence pour le BIM avec :

  • en matière d’Histoire des idées politiques : plus que le passage à une sorte de démocratie dite participative voire de démocratie directe, la critique de la nécessité de l’Etat comme cellule première de l’organisation politique du monde (le mondial ne peut s’encombrer de l’international)[4], l’intégration qui n’est pas la fédération moins encore la confédération ; le concept de ‘‘post-démocratie’’ ;
  • en matière de théorie économique : la fin de l’étalon/or (15 août 1971) sous Nixon, le passage aux changes flottants, le monétarisme de Friedmann, la disparition de la nécessaire contre-valeur comme garantie de tous paiements ; en règle générale, la dématérialisation radicale de la monnaie ;
  • en matière juridique : non seulement l’aversion envers le droit naturel, mais, lié au refus de l’organisation politique étatique, le refus du positivisme juridique et de la hiérarchie des normes (Popper/Troper) (normes vides à contenus indéfinis dans les deux sens de l’adjectif) (anomisme mâtiné d’autonomisme de l’individu) ;
  • en matière esthétique : l’art contemporain (mais uniquement) comme nouveau paradigme[5] (la suite de l’histoire de l’art ressentant pour un temps encore les dommages collatéraux de ses nouveaux modes de production) ;
  • en matière de neuro-cognition : la dominance des fonctions grosso modo rattachées au cerveau droit (mais sous un mode appauvri ; le déséquilibre revendiqué à son profit au détriment du cerveau gauche ;
  • en matière métaphysique et philosophique : le nominalisme (Querelle des universaux), l’idéalisme absolu mais relié, en philosophie morale, à une sorte d’eudémonisme pragmatique.

Il conviendrait ainsi – mais il est vrai que le BIM et ce qu’il charrie, très attaché à sa liberté, pis : à son caractère libertaire, n’apprécie pas beaucoup les convenances ! – d’ériger une TECHNOLOGIE[6], laquelle n’est pas synonyme de technique mais de discours critique à leur sujet, qui passerait au crible ces procédés numérique et leurs fatales implications ou corrélations. Cette modeste science, mi-humaine, mi-exacte, mettrait en lumière cette descente aux abîmes à quoi se résout l’œuvre au noir dont le Building Information Modeling    figure le très révolutionnaire alambic. Mais, on le devine : ce qui aura été pensé et réalisé – l’édifissure – à travers cette abstraction formalisée, modélisée qu’on appelle le BIM pourrait connaître en effet à terme une dématérialisation, si, du moins, toutes choses ne peuvent s’empêcher d’être punies par où elles auront péché.

Hubert de Champris

[1] Ouvrons les yeux dans la rue, dans le métro, partout : les nouveaux TIC sont des tocs

[2] Au sens d’accroissement de la valeur, de l’autorité qui en découle.

[3] Mais la comparaison est en l’espèce moins judicieuse qu’il n’y paraît puisque si, en droit de la presse, ce sont en effet le rédacteur de l’article et le directeur de la publication qui voient leurs responsabilités engagées, de fait, la véritable maîtrise d’œuvre revient, elle, à la direction de la rédaction.

[4] Voir en sens inverse Charles Zorgbibe, Kissinger, éd. de Fallois, p. 49-62.

[5] Cf. Nathalie Heinich, Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard

[6] Elle voudrait démontrer la congruence si ce n’est la similitude de la virtualité et de l’irréalité et reposerait au premier chef sur ce principe.

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