La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Marianne, de Delpech à Chaisemartin »

avril 3, 2014 dans Nos textes par admin

Le penseur Rodin photo 3

            Ma concierge, qui possède la culture de sa phonétique – ce qui, en cette époque de basses eaux est fort louable -, bombe Please à la main, me lançait l’autre jour : Mazel tov, mazel tov ! ? en se figeant, perplexe, devant les Giacometti musculeux qui ornaient l’invitation à l’avant-première de la fumeuse exposition Mapplethorpe au Musée Rodin. Je la repris : un talent artistique moderne voire contemporain peut être fameux et mérité sans fumisterie aucune, et les grands, à l’instar de Picasso, ont tous l’humilité d’avouer ne pas créer ex nihilo mais se contenter de se réapproprier sans clignotant voyant et outrancier tel ou tel de leurs prédécesseurs. De fil en aiguille ou, si l’on suit notre estimée portugaise, de Charybde en Scylla nous en vîmes à Rodin, à la splendeur de l’Attique (puisqu’il n’y a pas que le Péloponnèse dans l’histoire gréco-romaine) dont le même s’était inspiré récemment et à la presse écrite,- seule redondance recevable parmi toutes car lire, c’est d’abord et toujours lire en touchant du papier.

Ce dogme pas essence intangible posé et bien posé sur votre écran sans jamais, dites-le vous bien, qu’il daigne s’y reposer, nous passâmes d’hyper en supérette à…Marcel Fournier. Ma concierge tressaillit : ce « Fourniret » lui disait quelque chose. Je ne l’en disconvins point, l’homme avait bien du sang sur les mains, enfin… pas mal d’emplois de petits épiciers laissés depuis quarante ans et plus sur le carreau par la faute du fondateur de Carrefour. Encore celui-ci ne s’était-il pas mis en veine (et en peine malheureusement pas perdue) d’éduquer ses caissières comme la famille (démocrate) c(h)rétienne Mulliez , lesquelles vous foudroient du regard comme le dernier malotru si vous leur adressez la parole par un poli s’il vous plaît sans impérativement l’avoir précédé d’un imparable bonjour, interjection apparemment sésame obligé, préalable à toute requête, sous peine d’irrecevabilité honteuse. Bref, à travers Auchan, nous parvînmes à…Hersant. En le défendant, et à son invite, son avocat, poursuivis-je, entra dans la boutique à l’enseigne de Beaumarchais (lequel, l’aviez-vous remarqué ? par bien des côtés trouve en Marivaux son vrai jumeau). Les caprices de l’amour et du hasard dirons-nous pudiquement amenèrent notre homme chez Altran, séjour qui lui donna de toucher du doigt ce qu’étaient l’ingratitude et l’implacabilité de la grande finance pour parler comme Chevènement… et mélanchant compléta Olinda qui suivait un peu la politique intérieure et finissait quand même par retrouver ses petits…

Mais, en homme complet, en virginien sachant qu’un sou est un sou et exprimer jusqu’au dernier gramme son tube de dentifrice, l’ancien praticien de la chicane en vint, sans contradiction aucune, à revêtir les habits de l’investisseur et mécène, plaçant ses billes dans la culture et les beaux-arts. Il en a toujours eu les qualités. Jadis, en classe de philo, inscrit au tableau d’Honneur, tout en passant l’examen probatoire des littéraires, il se distinguait parmi ses condisciples comme l’un des plus matheux avec un deuxième accessit en maths et un quatrième en sciences physiques. Homme complet avons-nous écrit, homme qui complète ainsi son parcours professionnel juridique, judiciaire et financier en homme de presse en voyage vers l’impressionnisme. Mais on ne taquine pas la gueuse comme on taquine le goujon. Marie-Anne – son type ou proto-type – est fille facile, Marianne un peu moins. En son tréfonds, si elle veut être fidèle, et d’abord à elle-même, elle ne peut se dissocier du corps mystique de la nation par quoi la Convention, de fait sinon de droit, a remplacé les deux corps du roi.

Sur ces entrefaites langagières et dont on aurait tort d’estimer qu’elles n’engagent guère, ma concierge, sonnée, s’était presque assoupie. Dans sa tête, elle délirait, tout se mélangeait, Chaisemartin, Le Figaro et Marivaux, Auchan et les citymarkets, la Maintenon et Macé-Scarron, l’euro sur le carreau et maintenant ces statuettes, ces photos…elle se fit pensive… penseuse ? pensais-je… La confusion mentale prenait fin : de la Lumière de l’Antique à Camille Claudel en passant par le concept de presse républicaine, elle n’avait pas tant perdu son latin. Elle glissa vers la fin des Temps ; l’image me parut belle, et j’imaginais en effet toutes ces statues la nuit, galeries fermées, qui se mouvaient dans la pénombre : le Christ, susurra-t-elle, n’a-t-il pas dit qu’il reviendrait comme un Rodin dans la nuit ?

Hubert de Champris

Exposition Mapplethorpe  / Rodin. Musée Rodin, du 8 avril au 21 septembre 2014.