La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Les considérations inactuelles de Pierre Magnard »

avril 14, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Pierre Magnard

Nous ne savons au juste ce qu’en diraient la physiognomonie et la phrénologie, mais, dans ce curieux régime qui est le nôtre, de péri en antiphrases, d’euphémismes en implicites contraints, l’environnement modelant les chairs, nous finissons par nous forger des têtes de litote. Plus qu’en toute autre époque, ne convient-il pas de lire entre les lignes, pire : entre les syllabes et les silences. Ils en disent long sur nos sentiments, nos ressentis et nos ressentiments.

A lire et relire l’extrême sophistication, mastication, finition et érudition qui, d’un coup de pinceau digne d’un très subtil calligraphe chinois, s’unissent en chacun des mots concourrant à la levée des couleurs du matin profond auxquelles  Pierre Magnard aspire à se fondre, on se dit qu’il y a anguille sous roche (1). En effet, il y a une manière profonde de faire de la politique, c’est de n’en point parler. Ce livre d’entretiens doit donc aussi se lire comme une méta-critique : une critique des commentaires politiques de nos contemporains. A survoler du Badiou, vous vous dites que toute cette glose, toute cette fausse gnose est au fond très désincarnée. Pour guérir des maux, en revenir aux mots, mais évidemment en optant dans la Querelle des Universaux pour une approche réaliste et étymologiste (afin de conserver sous la main la trace de leur inconscient). Les mots commettent bien des lapsus à l’insu de leur locuteur. Non seulement ils les commettent, mais ils les commentent ! Un peu de linguistique et beaucoup de philosophie montrent qu’ils sont maîtres de la délimitation de leur champ autarcique. Pour parodier Chesterton, nous dirions qu’en état d’ébriété, les mots sont des êtres qui ont tout perdu sauf l’usage de leur raison d’être. Une raison d’être impérieuse que les Choamsky et Hagège de tous poils ne démentiraient. Dans cette acception là, revenir aux mots, c’est, dans une sorte de phénoménologie tout à fait acceptable et respectable, en revenir aux corps, à la (ré)incarnation. Sur son versant politique, c’est ainsi à une critique de la pensée onaniste à laquelle on aurait à faire dans le livre susdit, attendu que, bibliquement parlant, l’onanisme est avant tout l’absence de connaissance pleine et entière, l’inachèvement de l’acte de connaître.

Pierre Magnard espère voir refleurir les lys, à tout le moins que cette floraison soit quelque part inscrite dans le plan divin. Suggérons simplement ceci, qui consiste à ne pas sauter l’étape républicaine. Car nous le savons : à ce jour, la République n’existe plus ; elle a sombré corps et plus encore âmes. Charles Péguy n’en aurait disconvenu. Pour bien des intellectuels de la première moitié du XXème, déjà, le Sillon de la démocratie encore un peu chrétienne et passablement républicaine ne pouvait que mener aux labours de la monarchie (2). Il n’est pas certain que Les héritiers Péguy dont Damien Le Guay se fait l’amoureux compilateur en soient pénétrés (3). Ainsi, et pour faire court, soutenons qu’en la matière politique, il faut parfois faire des détours ; celui par la République – vénitienne ce serait bien (4) – en est un que le XXIème ne pourra probablement pas éviter. Un prochain scrutin nous invite à descendre vers les archétypes carolingien et capétien et à les confronter à ce et ceux qui s’offrent à nos suffrages.

Damien Le Gay Les héritiers de Péguy

Foin de jargon et vive, en l’espèce, Aragon. En un hommage que le bienfait rend au crime, empruntons au communiste et non moins bon poète, certain qu’une fois encore, nous ne pourrons que soupirer

Est-ce ainsi que les votants vivent

Et leurs suffrages au loin les suivent

Comme des soleils révolus.

Hubert de Champris

Notes

(1) Pierre Magnard, La couleur du matin profond – dialogue avec Eric Fiat – coll. Les dialogues des petit Platons, éditions Les petits Platons.

(2) cf. Henri Gaillard de Champris, De Pascal à Péguy : nouveaux essais de critique et de morale, Québec, éditions du Soleil, 1929.

(3) Damien Le Guay, Les héritiers Péguy, Bayard.

(4) cf. Maxence Hecquard, Les fondements philosophiques de la démocratie moderne, préface de Pierre Magnard, éditions François-Xavier de Guibert.