La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Le mal tient salon »

mai 12, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

dictionnaire mechanceté

« Nul n’est méchant volontairement » : en vérité, Socrate aurait du employer l’adverbe « sciemment ». Oui, en vérité, nul ne se veut, ne se voit, ne se considère comme méchant en ce sens que même celui qui fait volontairement, consciemment le mal ou, pire, en fait de manière éhontée l’apologétique pense et estime que ce mal est le bien suprême. Le pire des tortionnaires pense être dans le vrai (et nous serions au reste à deux doigts d’y mettre une majuscule à la façon de Platon). En ce sens encore, et aussi paradoxal, voire ignominieux que cela puisse paraître, il n’existe pas plus de vrai méchant que de vrai méchant loup.

Cela posé, un tel constat, de pure sophistique, ne nous est d’aucune utilité, en tous cas   morale et politique. On sait – et un historien comme Edouard Husson a pu le relever à maintes reprises – que ni la morale, ni la politique ne sont dignes d’elles-mêmes si elle estiment pouvoir de droit s’exonérer l’une de l’autre : elles s’en tireraient alors à trop beau et, surtout, à trop faux compte. Ces derniers mots consonnent aussi faux qu’ils sonnent juste. La principale question qui vaille est ce nous semble celle-ci : au sein de la pratique du mal, existe-t-il uniquement des différences de degrés, ou aussi de nature ? Cette échelle de mesure serait-elle à relier, voire serait-t-elle en étroite concordance avec les gradations inscrites sur l’échelle des souffrances ? Nulle souffrance n’est sympathique, mais chaque souffrance est de droit redevable de sympathie, au sens étymologique de compassion.

On le voit : ce dictionnaire de la méchanceté, livre de « table basse » comme disent les Américains, n’appartient pas seulement à la catégorie des beaux-livres causant de manière distinguée de l’esthétique du mal. Il renvoie in fine à la théologie et à la politique ; à la politique du mal, qui se confond alors avec leur histoire et leur géographie.

Deux mois après la publication de ce bel ouvrage, son éditeur en a dessiné sans le savoir la plus pédagogique des illustrations avec L’affaire Toscan du Plantier : un déni de justice. Vous l’avez compris : le « méchant » de l’histoire n’est autre que l’assassin (si ce n’est le meurtrier, la préméditation n’étant pas acquise) de l’épouse du fameux producteur. L’Irlande a toute notre sympathie. Mais celle-ci se voit « affectée » par le refus de la Cour Suprême d’Irlande d’exécuter le mandat d’arrêt européen émis à l’encontre du méchant monsieur Bailey qui, la dive bouteille aidant, a pourtant avoué devant témoins.

Il est vrai que nous sommes d’autant plus enclin à stigmatiser le Mal (plus encore lorsqu’il s’identifie au mâle) qu’il s’attaque à la grâce personnifiée.

Hubert de Champris

– Dictionnaire de la méchanceté, coll., s.d. de Christophe Regina et Lucien Faggion, Max Milo éditions, 384 p., 49, 90 €.

– Julien Cros et Jean-Antoine Bloc, L’affaire Toscan de Plantier, Max Milon éditions.