La chronique anachronique d’Hubert de Champris « Goethen morgen ! »

mai 30, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Joel Schmidt Goethe

Joël Schmidt, Goethe, Folio/biographies, 367 p.

Au service de leur humaine majesté : ainsi, des personnalités remarquables, en l’espèce se comporte le biographe, l’agent public de leurs secrets, de leur secrète nature travaillée de telle manière qu’elle devienne culture ; ainsi Joël Schmidt travaille-t-il ses textes, en se faisant, dans la marche vers la compréhension/compression de leur vie, l’humble serviteur de leur démarche. Joël Schmidt est un écrivain profondément attaché à détecter l’originalité des créateurs, et, devant eux, son ego s’efface ; il préfère les suivre à la trace, attentif et scrupuleux.

Cela posé, et comme le rappellerait peut-être Guy Dupré, on supposera à bon droit qu’en préalable à cette biographie, de poche mais inédite, les rayons du soleil du grand Albert, son père, se sont reflétés sur le front d’un Goethe (qui avait aimé à se le sentir appréhendé de la main de Lavater) pour, ensuite, se réfracter sur celui de l’auteur. Front contre front, nos lettrés littérateurs, ici ne s’affrontent, ni ne se confrontent : ils se racontent. (Oui, puisqu’en faisant ressortir ce qu’il aime en Goethe – l’étendue des passions, l’européisme avant l’heure, l’homme complet en ballottage favorable au classicisme dans le duel qui l’oppose au romantisme et moult autres aspects – le biographe nous confirme en ce que nous devinions déjà de lui.)

Auteur en parallèle d’une biographie d’Hadrien (1), Schmidt fils, de Goethe et de l’empereur romain fait un même combat : celui de la puissance,- la puissance de la connaissance. En la matière, Goethe est certes empereur en son royaume. Empereur car administrateur, comptable des chiffres et des pierres, des plantes et des sujets du duc de Saxe-Weimar dont il fut tout au long de sa vie le conseiller, le premier ministre et l’ami. Tendant à l’omniscience, Goethe s’avère dans le même temps, psychologiquement et politiquement parlant, adepte du centre en toutes choses, et en premier lieu, en lui-même. C’est ici que le bât blesse, et il blesse en profondeur, non le Goethe politique, mais le poète et  l’écrivain. Car Goethe est une personnalité saturnienne, à l’activité et au talent solaires, pourvue d’une remarquable sensibilité. Il aime le spectacle, la féminine jeunesse quoiqu’il ne connaîtra que tardivement un certain épanouissement sexuel (au cours de son voyage de deux ans en Italie et à travers sa vie, maritale puis conjugale, avec Christina Vulpuis). Lunaire, noyé (mais surnageant tout de même) dans sa sensibilité aquatique, il vit puis nous restitue Les Souffrances du jeune Werther. Mais, comme nous l’avons évoqué auparavant, il ne poussera jamais aux extrêmes et tendra toute sa vie à éviter leurs représentants et elurs représentations artistiques. Une certaine originalité à la longue l’agace, comme si celle-là ne pouvait par nature que s’éloigner de la vérité. Ne serait-ce pas là, de sa part, une maîtresse erreur de perspective. Il semble s’être efforcé de jouer sur le mode mineur l’ordre et la beauté, le luxe, le calme – oui, même la quiétude ! – et la volupté qu’un Baudelaire n’exaltait qu’à la condition qu’ils se sachent par définition dépassés dans la vie ou l’œuvre du génie.

Goethe nous apparaît ainsi, et dans toutes les acceptions du terme, un bourgeois, un bourgeois supérieur, certes, qui, calmement, posément s’intéressait à tout, à la botanique comme à la philosophie, à la médecine comme à l’administration publique, à la phrénologie comme à l’astrologie. Il avait relevé sur la carte du ciel de sa naissance ce qu’on désigne comme un aspect remarquable : le Soleil y culminait, symbole des honneurs, de la célébrité. Mais est-ce à son zénith que ce luminaire génère sa plus noble brillance ? A la verticale, sa pâleur nous écrase tandis qu’à son levant, son scintillement, et à son couchant son rougeoiement, nous offrent leurs plus profondes nuances.

Hubert de Champris

 Notes

(1) aux éditions de la Librairie académique Perrin.