La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Dominique Jamet et les mots du pays »

mars 31, 2014 dans Nos textes par admin

Dominique Jamet le mal du pays

Dominique Jamet, Le Mal du pays, éditions de La Différence, 2014.

            Vous ne le saviez pas, mais Maximilien de Robespierre s’est réincarné en 1936. Sa réincarnation a, au reste, écrit sur son prédécesseur sa meilleure œuvre à ce jour : Antoine et Maximilien [1]. Antoine de Saint-Just, Maximilien de Robespierre : voilà les parangons de sa vertu, et les vertus de la République personnifiées là au suprême. La décennie révolutionnaire est mêmement adorée et abhorrée par l’écrivain-journaliste qui prolonge sa passion au Consulat et à l’Empire.

            Dominique Jamet est un pur, mais un pur qui a des mains, pas un manichéen. Si la spiritualité péguyienne n’est pas sa tasse de thé, il est aussi très peu kantien. Il s’engage par le verbe et par la plume certes, mais aussi en des actes disons plus concrets, qui mettraient en jeu sa carrière. C’est un FTP, un franc-tireur, dépourvu d’esprit partisan. Au point que l’on pourrait même lui en faire le reproche : il lui resterait à songer à mettre en réseau les vertus attachées à son indépendance. Au début les années soixante, jeune journaliste à France-Soir, il refuse de pétitionner bêtement et béatement comme ses confrères au sujet des événements d’Algérie. Ensuite, au Figaro littéraire, il sent qu’il doit ménager certains du genre académicien (mais il a le temps de parfaire sa culture en lisant des livres d’Histoire). Plus après, Hersant lui fait comprendre qu’un journaliste devrait comprendre de lui-même qu’il y a des chasses gardées (par exemple relativement à la villa de Raymond Barre à St Jean-Cap-Ferrat). Mais c’est justement ce que Jamet se refuse à comprendre, cet autre nom de l’auto-censure. A L’Aurore, un certain Guilleminaut (nous parlons de longue mémoire et, plus outre, renvoyons à sa Carte de presse [2]), qui non seulement lui fout une paix royale mais lui donne quartier libre pour écrire ce qu’il pense, lui demande un jour avec bienveillance s’il a « un plan de carrière.» Non, il n’avait pas de plan de carrière. Il n’en a toujours pas, si ce n’est tout au plus d’éprouver l’ambition qu’une impasse soit plus tard baptisée de son nom [3].

            Dominique Jamet épouse des causes, mais donne parfois l’impression de les répudier sans s’expliquer. Pourtant, il est d’une parfaite foi politique. Plutôt chabaniste à la fin du quinquennat pompidolien, auteur d’un Chacun son coup d’Etat [4], curieusement absent de sa dernière bibliographie, bien senti pamphlet anti-mitterrandien, il tourne ensuite casaque : Pour moi, c’est lui ! s’exclame-t-il dans une ode au nouveau monarque [5]

            Mais l’analyste politique comprend généralement au sens gaullien du terme toujours fort exactement son époque, en omettant toutefois d’expliquer, de décortiquer les raisons internes de son évolution intellectuelle : Jamet est un esprit très, parfois trop logique, rédigeant d’un jet, mais qui procède par saut : cet homme donnerait l’impression de s’abstraire d’une Histoire qu’il ne se contente pas de commenter mais dont il voudrait corriger les acteurs comme on dit qu’un père se voit contraint de corriger son garnement

            Dominique Jamet éprouve ainsi le mal du pays. Un mal, des mots. Des mots pour disséquer l’indicible, Jamet est très fort pour ce faire. Il en joue, et, grâce à eux, met en joue la politicaille peu vertueuse. Il se rêve en tribun prononçant un nouveau Serment de Strasbourg et forme le voeu que, demain, en mai, les Français feront ce qu’il lui plaît donc d’espérer : pouvoir appliquer le fameux projet de Karl Marx soutenant en substance que si la philosophie s’était contentée jusqu’à présent de commenter l’Histoire, il s’agissait maintenant de la modifier. Dominique Jamet a-t-il du vague à l’âme ? Il faudrait qu’il convienne d’abord de son existence. Derrière le bel ordonnancement de sa mécanique intellectuelle, derrière son intuition implacable, derrière ses analyses au vitriol, un peu d’auto-psychanalyse ne serait pas mal-venue. Parler subjectivement de soi (la redondance n’est qu’apparente) parler de son passé, de ses frères, du pourquoi et du comment psycho-généalogique de ses idées politiques, ne pas cesser de faire des allers-retours entre soi et soi, soi et son père, soi et sa mère, soi et ses enfants. Demain le front ? s’interrogeait-il prémonitoirement il y a vingt ans. Pour y répondre au juste affirmativement. Mais l’auteur ne cite jamais cet ouvrage. Sa modestie l’honore comme on dit.

            On se plongera dans le Mal du pays, par goût de la nostalgie, de la science politique : ce devrait être tout un. Il comporte trois erreurs factuelles, mais les relever serait mesquinerie, surtout face à un grand esprit qui manque parfois de présence d’esprit.

Hubert de Champris

Notes relatives à l’article :

1- Dominique Jamet, Antoine et Maximilien ou la terreur sans la vertu, Denoël, « Histoires romanes », 1986.

2- Les greniers à la campagne ne sont pas à portée de mains et de reins courbés.

3- Cf. Jérôme Garcin, Dictionnaire des écrivains, éd. François Bourin.

4- Dominique Jamet, A chacun son coup d’état, Editions du Quotidien, 1984.

5- Œuvre là encore absente de sa bibliographie éditée chez Carrère, éditeur qui ne fait plus carrière, semble-t-il.