La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Dépêche-toi ! »

août 14, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Ne pars pas avant moi

Jean-Marie Rouart, Ne pars pas avant moi, Gallimard, 237 p., 17,90 €.

Avec ce recueil de ses nouvelles, le jeune académicien semble nous dire : ‘‘Mes souvenirs ont toujours quelque chose à vous dire.’’ Les voici à nouveau en cet automne de l’an de grâce deux mille quatorze. Volubile à ses heures, mais fécond aussi en ses non-dits – ce qui suppose un lecteur initié à la gnose des salons, des stations balnéaires et de sports d’hiver, de tous les happy few fréquentés par notre célibataire, et censé deviner ses secrets -, l’auteur parvient dans ce texte aussi, sans effort apparent, à restituer un condensé assez heureux de sa nature et qui tient en cette oscillation permanente entre les deux pans de l’introversion et de l’extraversion, du sentiment et de la sensation, de l’égoïsme et de la compassion. Dira-t-on qu’il n’y a là rien de très original et que, depuis la nuit des temps de la littérature, sans même parler de Montaigne ou de Chateaubriand, de Rousseau ou d’Amiel, celle-ci n’a fait que balancer entre l’auto-description et l’introspection, entre l’amour du moi et le synopsis de ses émois ? Mais, précisément, de ces morceaux choisis de ses éternellement jeunes années, pourtant pensés et repensés, se dégage l’impression de moments pris sur le vif et le vit qui intéressent car, parti de son tréfonds, transitant par la narration de la poursuite de ses plus ou moins menus plaisir, l’auteur en effet intéresse parce qu’il s’intéresse aux autres. Ces derniers, qui deviennent ainsi dans tel chapitre les premiers,  peuvent en premier lieu être ceux qui s’intéressent à lui, le confortent dans les qualités de son être, le réconfortent dans ses défauts et ses déprimes. On sous-entend là au premier chef quelques Madame de Warrens, d’autres dames plus platoniques comme Paule de Beaumont ou l’épouse de Gianni Agnelli, des littérateurs, journalistes ou, comme dirait ma concierge, commissaires-repriseurs, confirmés –  Giesbert, Rheims, Déon, Moinot, Deniau et ses ridicules, Guitton l’impayable, tous ces hommes en vert que, se faisant visiteur du soir, l’impétrant doit se farcir lorsqu’il postule à l’Académie -, ou proche de l’extrême-onction comme Michel Mohrt. On a droit à d’autres morceaux de bravoure où l’écrivain, l’auteur de pièce de théâtre se confrontent à la laideur et au froid moscovites, au cafard qu’engendre l’inculture d’une certaine France profonde. Il y a avant toutes choses, devrions-nous ajouter, le ciel, le soleil et la mer comme le chantait François Deguelt. Mais, à la réflexion, est-ce si vrai ?

Ces pages resteront dans les mémoires parce qu’elles savent décrire les nuits chaudes et peut-être aussi mêmement religieuses du Bois de Vincennes, parce qu’elles perçoivent les jeunes filles, la fille et la femme avec la subtilité et la précision du praticien, du psychologue clinicien, parce que, derrière les précieux ridicules, Jean-Marie Rouart, tout au souvenir de sa propre peine, s’empêche de ne jamais en faire en s’interdisant de ridiculiser.

Et Jean direz-vous ? Ne se promène donc point dans ce dernier opus en date du côté de chez Jean ? A un moment, Rouart nous dit comment ‘‘Jean d’Ormesson est entré dans ma vie’’… et comment, ajouterons-nous, d’un même mouvement il est entré en religion. Il serait en effet recevable d’envisager une analyse holistique de cet ouvrage où l’on rendrait compte d’un Ormesson dont le centre serait partout et la circonférence nulle. Mais, parce que l’auteur d’Au plaisir de Dieu peut prétendre à voir chacun des mots de Rouart se subsumer en lui, qu’il en est peut-être la quintessence, on nous pardonnera de le décréter en  l’espèce hors sujet.

Hubert de Champris