La chronique anachronique d’Hubert de Champris « De mal en Picasso »

juillet 15, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Le paradigme de l'art contemporainNathalie Heinich, Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard, 382, 21,50 €.

picasso

Picasso, L’Herne, Cahier dirigé par Laurent Wolf, 39 €. (à paraître).

Madame Heinich, sociologue de son état mais non moins fort lucide sur son temps parle-t-elle sur trois cents pages par antiphrase ? Avec, entre autres notabilités, Alain Finkielkraut, elle avait pu être répertoriée comme une observatrice critique de notre temps et s’inscrivant en faux contre lui. L’expression convient en matière d’art où le vrai et le faux, le laid et le beau, le dur et le mou, l’original et la copie sont et demeurent en droit parmi les paramètres esthétiques et sensoriels dont on use en matière esthétique.

Voilà en effet qu’à longueur de pages, de citations puisées aux meilleures sources (et, en la matière, il n’est en effet pas besoin de chercher bien loin), notre sociologue se livre à un réquisitoire terriblement documenté contre l’objet de ce qui s’avère ni sa vindicte, ni sa hargne, ni, même, sa plus légère désaploration/probation mais, seulement, son constat. C’est dire la puissance de cette charge involontaire menée au rythme (fatalement endiablé) d’une cavalerie cheminant au pas. L’équanimité, le neutralité apparentes du propos ne donnent que plus de poids à la critique. Approfondissant si ce n’est dépassant les dépréciations, justifiées au regard de toute l’histoire de l’art, portées à l’encontre de l’art contemporain par un Pierre Daix ou un Jean Clair (1) par exemple, Nathalie Heinrich montre bien que le crime commis par ledit ‘‘art’’ contemporain contre la beauté et la tragédie esthétique charriées par la gestuelle picturale et sculpturale classique et moderne consiste en premier lieu à l’aveu éhonté de ce crime. Le criminel ne longe plus les murs, il fait le mur, le peinturlure, le salope puis, satisfait et content, ne craint pas de vous le vendre. Intégration du contexte, diversification des matériaux, déclin de la peinture, présence de l’artiste, place des discours, importance des médiations, inversion des cercles de reconnaissance, nouvelles façons d’exposer et de collectionner, rapport au temps et à l’espace radicalement révolutionné, l’auteur vide son sac de pièces à charge. Et, vous lecteur, a priori bien intentionné, et, même, bien près de prendre cet art contemporain en pitié, de vous surprendre en train de tenter de dégoter désespérément quelques pièces, quelques menus arguments à décharge. Toute révolution n’a t-elle pas ses cadavres ? Mais ne voici pas que cet art là ne les cache pas et, pis, en fait son commerce ? Toute révolution n’a t-elle pas des circonstances que son partisan qualifie de justifiantes et le démocrate d’atténuantes ? Mais ledit art contemporain ne plaide pas, il n’est pas une cause ; ainsi n’est-il pas tenu de défendre sa cause. En creux (oh oui, combien en creux !), il nous dit qu’il est sans objet, et sans sujet, qu’il est au-delà de la personne, fraye avec le transhumanisme. Par essence infécond au regard de l’esthète, nul mais malheureusement trop avenu selon celui de l’historien classique, l’art contemporain ne pond ses basses œuvres que dans l’atmosphère mortifère qui sied à la post-modernité.

Mais, grâce à Dieu, Les Cahiers de L’Herne nous fournisse l’antidote : Picasso, ou la vitalité retrouvée de l’art classique… vous savez celui qu’on appelle art … oui, c’est cela : art moderne tout simplement. L’art moderne n’est qu’un art classique revivifié, aux canons peut-être tordus, torturés, voire abîmés dans les enfers de Dante, mais jamais abolis. Ces Cahiers nous offre un artiste complet se soumettant corps et âme à sa synesthésie première par quoi ce créateur conjugue théâtre, poésie, dessins, peinture et sculpture. Ils montrent et démontrent un Picasso démiurge et alchimiste jubilant dans une pâte, une boue qu’avec constance il métamorphose. Picasso, homme de latrines, homme de brillantes lettrines. En maniant le réel, Picasso jongle avec le vrai. En se gargarisant d’idéel, le paradigme gouvernant l’art contemporain s’installe dans un non-être non moins asphyxiant que revendiqué.

En 1960, la superbe monographie qu’avait publié Gallimard (2) (3) nous faisait prendre conscience que l’œuvre de Picasso, pour innovante qu’elle soit, n’était qu’une magistrale ré-appropriation d’une partie des arts premiers et de l’âge classique. On annonce une Histoire de l’histoire de l’art de l’historien d’art Gérard-Georges Lemaire. Fusse en toute innocence, nul doute qu’elle apportera de l’eau à ce moulin là. Et pour nous tous, enfin du bon pain.

 Hubert de Champris

Notes

(1)   cf. Jean-Luc Marion, Julia Kristeva, Axel Kahn et Jean Clair, Lumières, religions et raison commune, Bayard.

(2)   Picasso, ombre et soleil, Paris, Gallimard, 295 p., 322 illustrations, 1960. Voir aussi Pierre Daix, Pour une histoire culturelle de l’art moderne – Le XXème siècle -, Odile Jacob, p. 158.

(3)   On a compris que l’éditeur devra profiter de la prochaine réimpression pour amender la bibliographie défaillante de ce non moins beau Cahier. Et pour corriger quelques coquilles, ainsi, p. 138, une erreur de numérotation de notes.