La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « De la conscience à la science »

Adultes sensibles et doués

Arielle Adda et Thierry Brunel, Adultes sensibles et doués – Trouver sa place au travail et s’épanouir –, Odile Jacob, 304 p., 23,90 €.

On tâtonne, on suppute, on pressent : en matière cervicale comme dirait ma concierge, le chemin est laborieux, ardu, pentu – mais il va sans dire passionnant – qui, de la conjecture à la certitude, de l’hypothétique à l’avéré, nous conduit des sciences humaines aux sciences exactes. Et, dans ses lapsus bien évidemment pertinents (l’inconscient est comme le riz de l’Oncle Ben’s : on ne le colle jamais), notre gardienne (du sens) a encore raison : notre cervelle – grand architecte de notre univers intérieur – passe par notre colonne vertébrée pour donner son axe à notre moi épinière. Je penche, donc je sue. Mais, lecteur, continuons dans notre petit délire verbal pour nous relier aux neurosciences : si la cervelle des adultes sensibles et doués dont traitent en connaissance de cause(s) Brunel et consort n’est jamais à sec et transpire à tous bouts de champs (de conscience) sang et eau, si l’écorché vif de l’amphi de l’ancienne fac de médecine est bien leur fidèle représentation, il y a aussi, voyez vous un gros hic côté relationnel comme on dit : je pense, donc on ne me suit pas. Leur foulée est trop rapide, et puis, ils aiment bien des petits sprints de temps en temps. Et pourtant, ils donnent de leur temps. Adda et Brunel l’écrivent : la générosité n’est pas la dernière de leur qualité. C’est leur côté ‘‘mandarin aux pieds nus’’[1] (1) (Brunel sait le chinois) : ils pensent et se dépensent (en comptant : déchiffrer les lettres est un autre de leur incessant prêché mignon) ; se dispersent-ils pour autant ?

C’est ici que l’on touche à une difficulté propre à la matière : les fragilités psychologiques que l’on rencontre chez ces adultes sensibles et doués sont-elles inhérentes à un statut dont les recherches montrent qu’il s’affine d’année en année (avec ses nécessaires typologies, ses querelles de spécialistes dont on ne saisit pas toujours l’origine – l’insistance de Madame Adda sur la non-arborescence de la pensée des susdits, certaines absences dans la bibliographie, parmi autres indices, ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd comme dirait toujours ma concierge qui rappelle à cette occasion l’avertissement biblique ‘‘Toute maison divisée contre elle-même périra’’), ou bien s’ajoutent-t-elles (sans toujours bien s’ajuster) de manière préférentielle à leur personne, comme une affinité élective mais pathologique ? P. Landman, dans Tous hyperactifs (Albin Michel), estime que le diagnostic de TDA/HA (troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité) est aujourd’hui bien souvent abusif. Il peut concerner et de fait affecte des individualités classiques, mais comme cette caractéristique paraît pouvoir être – à plus ou moins fort degré – partie intégrante de nos adultes (et adolescents) sensibles et doués – l’hypersensibilité et la douance n’étant pas, elles, des maladies – on ne peut en réalité la distinguer ni la traiter dans ces cas là argue-t-il. Dans cette querelle d’école (destinée à s’atténuer au fur et à mesure que les neurosciences et, pour tout dire, la psychologie en général progresseront en scientificité), Brunel juge sur pièce : la sienne. Et il sait gré à la Ritaline bonne mine de ses bienfaits. Mais son livre confirme ce qui déjà tombait sous l’essence des personnalités ici étudiées : à savoir que leur découverte et leur auto-découverte (on n’ose dire : leur reconnaissance) relève quasi de l’initiation gnostique, qu’à la chimie, on peut joindre l’hormonothérapie (ainsi Brunel souligne-t-il lui aussi le taux bas d’androgène des susdits comme si l’agressivité de ces forcenés de la persuasion se sublimait alors en une diplomatie au laser) et qu’ils sont comme des chats dont l’hygiène mentale requiert une récurrente toilette émotionnelle.

Nous avons donc là un bon livre (parfois un peu trop vite écrit) sur ces particulières personnalités, une causerie bien documentée qui prend fait et cause pour leur meilleure intégration dans la deuxième cellule de la société, à savoir l’entreprise.         

Dans un autre livre, sans doute l’auteur poussera-t-il encore plus loin la métaphore sportive : les ‘‘hauts potentiels’’ certes ont pour dessein et destin de transformer l’essai de leur naissance, et ils savent qu’ils ne peuvent changer la règle du jeu. Mais, enfin, on sera bien content de trouver la prochaine fois un chapitre sur cette damnée passe arrière. Afin que titre et sous-titre ne soient plus alors un oxymore.

Hubert de Champris

[1] le professeur de médecine Alexandre Minkowski avait publié jadis un livre ainsi titré.

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