La chronique anachronique d’Hubert de Champris : critique de « La couleur du matin profond » de Pierre Magnard.

décembre 11, 2013 dans Nos textes par admin

Pierre Magnard La couleur du matin profond

« On pose la disjonction, la conjonction revient au galop » (Pierre Magnard)

    C’est sous le mode implicite d’un exercice d’autorité – celui d’une déambulation intellectuelle lente, profonde au service du principe royal de la dévolution sapientiale légère -, transmissions et traditions qui, à l’image des poupées russes, de strate et strate, d’âge en âge, de maître à disciple s’engendrent mutuellement que Pierre Magnard s’attache à nous lire, comme un monarque aristocrate d’instinct et démophile de cœur qui feindrait sincèrement d’apprendre de son peuple.

Déjà, par cette démarche inconsciente rejoint-il la plénitude de sens du mot « humanisme », alliance en la personne (et certes pas en l’individu) de la singularité et de l’universel, et ce constat de Proust selon lequel « la reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci » (1)

D’une vigueur à la langue entraînante, élégante, labourant, balayant de sa précise syntaxe tous les éléments du savoir – élémentaux compris, qui sont ici à la connaissance du sacré et du consacré, ce que fées, elfes et lutins sont à celle de la nature invisible -, Magnard élève ses stances à la substance du Temps.

Ainsi un écrivain nous parle-t-il. Mais il ne nous paye pas que de mots : ceux-ci recouvrent des idées justes (ajustées au principe ultime et premier devrait-on ajouter à la manière luthérienne), nimbées d’une préciosité toute disciplinée, réalisme, subsidiairement conceptualisme obligent ! Dans la grande querelle des Universaux, qui décalque quasi ligne à ligne celle des Anciens et des Modernes, Magnard a choisi son parti. Car c’est une conséquence et un caractère du nominalisme (2), donc de notre époque, qu’avec celui-ci, le mot n’oblige pas. Et sans doute est-ce là l’une des raisons pour laquelle les mœurs actuels répugnent au papier et à la chair mais adulent le virtuel, l’immatériel. Ils pressentent que, sous leurs auspices ingrats, les mots ne feront guère foi.

Ferrant à la fine pointe de son âme, affable et poli tant dans son style que dans sa personne, animé d’un désir de saine épuration (limitée tout au mieux aux idées et aux sentiments) et de la saine laïcité de nos papes, logique et mystique, rationnel et intuitif, finalement plutôt à l’aise dans son onto-théologie originelle, notre philosophe s’attaque, s’attarde à appréhender Dieu après que Heidegger eut déterré la hache de guerre. Alors, fatalement, on oscille, on passe de l’Un à l’Être, des origines aux fondements et tutti quanti pour aboutir à Héraclite, avant de s’apercevoir que ce dernier est un Moderne avant l’heure, qui s’en tient aux apparences : évidemment, nous baignons-nous toujours dans le même fleuve. Suivons le cycle de l’eau qui, passée l’évaporation et les nuages, par la pluie, comme la vérité retrouve son cours. Après Parménide, Lavoisier le démontrera, rien ne naît, rien ne meurt, tout se transforme.

De manière très sensée et bien sentie tant, en lui, l’avons-nous sous-entendu, la mystique externe s’évertue-t-elle à coïncider avec la mystique interne qui, derrière le vocable, vit l’idée ou le concept (3), Magnard botte le fondement de notre époque que seule éclaire encore, ainsi qu’a pu l’écrire un Léo Strauss, la torche du prince des ténèbres, pour en revenir aux principes, attendu qu’en toute rigueur de termes, la question se pose d’envisager si ce recours n’impliquerait pas le retour à certaine époque.

Jouant sur la bivalence de l’aube et du crépuscule, par exemple démontre-t-il que le fameux humanisme de la Renaissance n’inaugure pas grand-chose mais récapitule et accomplit les étapes constitutives de l’Homme – oserait-on écrire : du grand Homme ? – lisibles tout au long du Moyen-Âge, semblable au Nouveau Testament qui n’abolit pas la Loi mais l’accomplit, comme le remarque judicieusement Eric Fiat.

Ces recherches l’amenèrent à nouer une grande amitié avec ces orpailleurs du sens que le monde moderne désignent comme des « humanistes », sans vraiment bien les comprendre et parce que cela l’arrange, qui ont pour noms Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Pic de la Mirandole, Léon-Baptiste Alberti, et tant d’autres dont le non moins fameux Michel de Montaigne. Avouons-le : le travestissement (parfois au bas mot !) que celui-ci subit sous la plume de nos post-modernes, l’annexion dont il est la victime nous avait jusqu’à Magnard enclin à voir dans l’ancien maire de Bordeaux un essayiste surfait du XVIème pour classes de terminales…

Pierre Magnard se mire dans la modestie de ces hommes là, dans celle de certains de ses contemporains. On saisit bien qu’il puisse citer Merleau-Ponty tout autant qu’il ne puisse décemment plus inscrire à son bataillon un Bourdieu et, à sa suite, tous ces « déconstructeurs » en diables bénis par le Profane.

Notre auteur discerne aujourd’hui le lys dans la vallée, là, tout enfoui au fond de cette vallée de larmes, oublié, piétiné par profanes (4) et profanateurs susdits, petits hommes arraisonnés, a-raisonnés, irraisonnés, c’est tout comme, de ce temps. Cependant, érudit de grand chemin – celui, via Plotin, tracé dès le VIIIème siècle au débouché de la futaie de l’Antiquité très tardive (puis prolongé par les Mystiques Rhénans) – métreur et chronométreur en un découpage subtil et incertain de l’histoire de la philosophie, Magnard, en un geste ambitieux et modeste, adosse à elle sa physique et sa métaphysique pour, on ne peut plus humblement encore, en finir avec Thomas d’Aquin. En lui, par lui, avec lui se court-circuitent et peut-être se résolvent bien des questions puisqu’il montre comment, quoiqu’on en dise, nous pouvions toujours venir rationnellement à Dieu. Suivi de la sainte cohorte des Pascal, Augustin et affiliés, le docteur angélique est celui qui complèterait de droit le duo de têtes, Socrate et Platon, en compagnie desquels, en ces pages, Pierre Magnard remonte l’Ilissos « pour surprendre dans l’instant la couleur du matin profond ».

« Dieu écrit droit avec des courbes ». Pour l’onto-théologien Magnard, il s’agit toujours d’épouser ces courbes, d’en anticiper les méandres, en somme, naturellement théologique, rien moins que de se couler dans l’entendement divin.

A ce compte-là, on risque de couler aussi, commenteraient les mauvaises langues. Qui plus est sans Dieu, ajouterait la langue athée. Mais ce n’est sans doute pas l’exégète du pari pascalien, le mystique joueur qui ne se prend pas au sérieux parce qu’il prend tout au sérieux qui va si facilement s’en laisser conter !

« L’enfant est naturellement métaphysicien » constate à bon escient le pédiatre Aldo Naouri. Bien des hommes, bien des femmes deviennent ce qu’ils n’auraient jamais dû être. Mais, lecteurs, renouez avec votre âme d’enfant. Bienvenu l’interlocuteur de ce livre, Eric Fiat. Que la lumière soit, et la lumière fut. Et bienvenu l’éditeur qui, à vous lecteurs qui veniez de retrouver si ce n’est votre âme du moins votre esprit d’enfance, avec l’auteur vous lance : « laissez, laissez venir à nous les petits Platons car c’est à eux qu’appartiennent les royaumes des sciences et des essences car eux-seuls sont aptes aux visions eidétiques ».

Fiat lux ! Il y eut un autre jour. Il y aura un autre livre.

Hubert de Champris

Notes relatives à l’article :

1- Cf. La Recherche…

2- Au sens psychologique mais aussi de celui des Caractères de La Bruyère.

3- « Malgré nombre de tentatives plus ou moins fructueuses, la mystique est rétive à se laisser enfermer dans un cadre définitionnel. La pensée apophatique propre à l’abord dyonisien (cf. le Pseudo-Denys l’Aréopagite et sa « théologie négative ») est peut-être la plus à même de formuler une limite, celle de l’ineffable » (Dictionnaire de psychologie et psychopathologie des religions, s. d. de Stéphane Gumpper et Franklin Rausky, Bayard). Ainsi considérée, on comprendra aisément, et Magnard le premier, que la mystique interne est le phénomène, l’élan mystique appliqués au concept, – ou quand l’émotion conduit à la compréhension/extension de l’idée.

4- Le profane n’est rien moins qu’un profanateur qui s’ignore.

Références de l’ouvrage : Pierre Magnard, La couleur du matin profond – Dialogue avec Eric Fiat, éditions Les petits Platons, 192 p., 18 €.