La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Jean-Marie Rouart, La vérité sur la comtesse Berdaiev, Gallimard, 210 p., 17,50 €.

Ecrire selon le principe de plaisir : tel semble le mot d’ordre (mental, spirituel, rédactionnel) sous lequel s’écrivent les romans d’un Jean-Marie Rouart qui, même dans cette catégorie d’écrits, ne se départ jamais entièrement de sa part de journaliste.

Ecrire selon le principe de plaisir signifie que l’auteur en dispense autant à lui-même qu’à son lecteur. Il lui faut ainsi se faciliter la tâche, qu’elle n’en soit plus une, que les choses, les personnages, le synopsis glissent de page en page, qu’en somme (plus brève qu’épaisse), tout coule de source claire, limpide et désaltérante pour notre lecteur. Ainsi encore, découpe-t-on son texte en courtes séquences comme autant de scènes déjà réalisées dans l’entendement très organisé d’un metteur en scène tenant en laisse la folle du logis de Malebranche. Le procédé est ancien chez Rouart : Le Cavalier blessé, Avant-guerre, Le scandale, Les Feux du pouvoir et jusqu’à La blessure de Georges Aslo sont scandés de ces vignettes plus ou longues, barrières d’un imaginaire qui nous indiquent d’abord que l’écrivain s’est fait son film. L’action se situe ici à la fin de la IVème République. Le prénommé Eric, journaliste à Combat, figure la projection première de l’auteur. Il a affaire – et love affair – tant avec sa Sylvie du moment qu’avec ce personnage principal sans âge mais non sans âme, la fameuse comtesse Berdaiev qu’autrefois on aurait dit entretenue par son bon ami, le président Marchandeau. Ce dernier concentre en son personnage tous les ingrédients typiques de l’homme politique de la Quatrième République, plein de ce socialisme onctueux et si peu radical qui s’accoquinait si bien avec la doctrine des démocrates-chrétiens. L’homme ambitionne de se porter candidat à la première présidence d’une République à venir comme le petit ballet rose bonbon auquel, faut-il le préciser, en raison de son âge, il ne sera, si on ose l’écrire, que faiblement mêlé. En arrière fond, Rouart nous peint le petit-monde des russes blancs, ses infatigables querelles de chapelles, ses chapelles et ses églises orthodoxes, sa mystique au quotidien imprégnée de politique. Rouart maîtrise tous les arcanes du roman ; il a de la patte, du savoir-faire, confirme qu’il connaît les mondes dont, en bon écrivain, il aspire à pénétrer les mystères qu’il aura préalablement, de sa plume, engendré. Tout s’agence avec aisance, les sens et le sens s’intégrant mutuellement au fil des pages, le lecteur retrouvant, rationnellement dispensées, toutes les composantes du bon roman.

Ce, pendant, avons-nous épuisé Claudine, l’unique et jeune adolescente mise en ce très ponctuel et très peu obscène ballet rose, son passé, ses pensées ? Le suicide (final, comme dirait ma concierge coutumière de redondances signifiantes) de la comtesse Berdaiev n’est-il pas une manière trop voyante de court-circuiter un récit que l’on veut abréger, l’analyste renonçant à voir son patient extirper par les mots qu’il lui concède sa substantifique moelle ? Le Général de Gaulle lui-même, Marchandeau disqualifié, nouvellement élu, n’eut-il pas espéré s’entendre plus amplement confessé sur un thème du genre Morale de la Politique et Politique de la morale ? Et c’est, n’est-ce pas, jusqu’à l’érotisme discret de ce roman qui eut encore pu tendre plus fermement vers une sorte d’ambiguïté salace si Jean-Marie Rouart avait exploité la confusion involontaire qu’il opère un instant entre deux personnages, le juge d’instruction Gosselin et le procureur Mabin dont notre imagination retorse et mal tournée goûte comme il convient sa qualification impropre de magistrat du siège. Si bien qu’en bon romancier, Rouart délaisse son lecteur à la fin pour le laisser comme il se doit sur sa faim, psychologique et sensuelle. On se permettra donc de réformer le titre de ce livre et, comme pour ajouter à sa conclusion trois points de suspension, le baptiserons-nous : La Vérité sur la comtesse Berdaiev, tome I.

Hubert de Champris

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