La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Thierry Zarcone et Jean-Pierre Laurant, Le Cerf, Les Belles Lettres, 256 p., 26,50 €.

Le domicile du juge à la Cour Suprême américaine, Antonio Scalia, décédé en février 2016, abritait-il un ordre secret, une confrérie initiatique et ainsi dire mystique ? D’une certaine manière – celle propre à ce que nous appelons : l’Ancien régime de la pensée -, la réponse est affirmative, et un bon romancier, voire un essayiste juriste sur les bords en ferait son miel, qui eut imaginé son assassinat pour raison civilisationnel. Oui, le ranch du bon juge voyait les chapitres de l’Ordre de Saint-Hubert, organisation internationale de chasseurs fidèles à l’éthique et à la pratique de la chasse traditionnelle, se réunir à l’instar d’une chambre d’instruction secrète de la Cour Suprême. Ce que le langage actuel nomme questions ‘‘sociétales’’ y était envisagé sous ces auspices par définition sacrés où la mort n’apparaît plus étrange et où notre cervidé, comme l’écrivent excellement Zarcone et Laurant, «se révèle de la meilleure manière dans ses fonctions de guide, d’animal psychopompe, de convertisseur et d’initiateur. » C’est une magnifique, héroïque, historique, christique et tout mêmement profondément pitoyable ode au cerf qu’élèvent dans ces pages au papier glacé brûlantes du feu de la foi nos ésotéristes dont la science sacrée se retrouve et s’épanche dans les deux tomes de l’Accès de l’ésotérisme occidental d’Antoine Faivre (Gallimard) ou le Dictionnaire critique de l’ésotérisme de Jean Servier (PUF) et où nos laborantins confortent en quelque sorte les capacités alchimiques de l’animal au croisement des traditions religieuses judéo-chrétienne et musulmane, des mondes visibles et invisibles. « N’a-t-on pas, qui plus est, attribué des ailes au cervidé, comme pour insister sur sa capacité à s’élever vers la surnature ou l’empyrée ? »

De cet ouvrage, émouvant et beau comme l’animal qu’il traite, ressort a contrario le caractère désolé mais scandaleux de sa conclusion : « Son image est protectrice, sa chair possède des vertus thérapeutiques comme le lait de sa femelle, ses bois comme ses crocs sont des talismans et des porte-bonheur, des habits rituels sont taillés dans sa peau. Il est sacré, vénéré, aimé…mais chassé et mangé.» L’on croit savoir que l’Ordre de Saint-Hubert agréerait bientôt une surprenante mais non moins logique et traditionnelle innovation : il programme d’inscrire à son ordre du jour l’abolition de la peine de mort du cerf doublant – mais, à y réfléchir, est-ce sur sa droite ou sur sa gauche ? – la très progressiste, humaine, trop humaine Cour Suprême des Etats-Unis.

Hubert de Champris

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