La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Victor Loupan, Une histoire secrète de la Révolution russe, Le Rocher, 195 p., 17,90 €.

François Broche, Où était la France ? – Vél’ d’Hiv’, juillet 1942, Pierre-Guillaume de Roux, 200 p., 19 €.

Devant prendre la parole devant un cénacle prorusse sur le sujet de son livre, Victor Loupan, mais qui gagne à être lu, parcourait celui-ci comme un étudiant relisant son cours avant l’oral ; et il vit à nouveau que cela était bon, qu’une saga s’y déroulait, qu’un plan s’y développait, que l’Esprit des temps modernes faisait son œuvre (au noir) et qu’en tête de la trinité du mal trônait non point Lénine mais Léon Trotski. Ses acolytes n’ont pas nom Lénine ou Staline, mais Alexandre Parvus, personnage ‘‘occulte’’ – lequel adjectif, comme on le sait, renvoyant à des cachoteries métaphysiques maléfiques – et Léon Deutsch dont l’auteur nous dit qu’il fut l’un des premiers marxistes russes. Dans cet organigramme officieux de la Révolution bolchévique, on n’omettra pas d’inclure Jacob Schiff, « figure de proue » de Wall Street et grand financier de la lutte contre la Russie tsariste, Victor Adler, protecteur de Trotski pendant ses années d’exil mais aussi Wiseman, des services britanniques, officier traitant de Trotski et d’autres révolutionnaires russes. Le prêtre orthodoxe Gapone, l’ancien bagnard et futur fondateur de la Tchéka, issu de la petite noblesse polonaise, le dénommé Dzerjinski ainsi qu’Edward Mandell House, conseiller diplomatique du président Wilson, figureront également sur vos tablettes. Trotski fait montre d’une immense confiance en lui, d’une forte vitalité, joueur, gouailleur et, mieux, bon orateur. Buveur, un peu débauché sur les bords, et très dépensier, il parcourt l’Europe et les Amériques comme porté par les dieux. Il nous serait presque sympathique si l’on ne savait qu’il avait abattu des hommes à bout portant.

C’est avant tout une ambiance, et, même, une bonne ambiance que nous restitue ici l’auteur avec la verve du conteur. Mais, prenons-le au mot,- ce qui est bien la moindre des choses à l’égard d’un écrivain : si cette histoire de la Révolution russe est « secrète », il ne saurait être question de nous en révéler le ou les secrets. Loupan s’en garde bien. Quelque chose (de fort diffus) nous souffle toutefois que si ‘‘secret’’ il y a, il serait à rechercher du côté de la thèse d’Ernst Nolte qui détient non la vérité mais qui dénoue un des nœuds gordiens de ce qu’il faut bien appeler une guerre civile européenne.

L’historien allemand est ici cité une fois par l’historien français François Broche qui, pour avoir dirigé quelque temps feu le mensuel Le Spectacle du monde, a été bien placé pour savoir que nous ne sommes pas toujours entourés de gaullistes pur jus. Nolte, fort pertinent dans son appréhension globale des forces européennes en jeu(x) diaboliques[1], commet en effet l’erreur de croire pouvoir discerner un proto-fascisme français en érigeant une typologie inexacte des droites en France. Un autre fameux historien, Kantorowicz, est, relève à bon droit Broche, travesti pour les besoins de ce que nous nommerons la cause uniciste : celle qui croit pouvoir à bon droit – ou, plus exactement, et à l’inverse : en faisant fi du droit – ne pas distinguer la France essentielle, mystique, éternelle, à la lettre alors dé/corporée (et in/corporée dans la France libre) entre le 10 juillet 1940 et la Libération (précisément le 9 août 1944, date d’un gaullien décret stipulant les actes juridiques dudit Etat de fait dénommé ‘‘Etat français’’ nuls et non avenus) et le « Régime de Vichy ». La question posée – et, ce nous semble, correctement résumée et résolue au regard des canons de la morale, du droit constitutionnel et d’une conception mystique et essentialiste de l’Histoire de France comme science humaine devant raisonnablement tendre et prétendre à l’objectivité d’une science dite exacte – s’avère à vrai dire insensée à l’homme contemporain, positiviste, pragmatique, présentiste, idéalement matérialiste et hédoniste, pour qui faire l’effort de rechercher la moindre notion du sens de la France tient du non-sens. On décèle bien quelques légères inexactitudes (par exemple, p.112 : il n’y a pas de République Fédérale allemande, mais ‘‘d’Allemagne’’ – c’était la RDA qui était (uniquement) ‘‘allemande’’ ; p.176 : la rafle du 26 VIII 1942, soit avant l’envahissement de la zone Sud, nous semble à raison jugée ‘‘plus scandaleuse’’ par l’historien Raphaël Spina justement parce qu’elle n’avait pas été ordonnée par le (futur) occupant allemand) mais, dans l’ensemble, ne doit-on pas se réjouir de voir traité comme il convient ce Malraux de pacotille de BHL, depuis belle lurette « perdu pour l’Histoire » selon Raymond Aron, et stigmatisés ces faux gaullistes de toujours – au premier rang desquels, devançant Chirac, un Pompidou, sorte d’Orléans conservateur préfigurant cet Orléans progressiste que fut Giscard – poursuivant leur entreprise consciente ou inconsciente de gangrène d’une Cinquième République n’en finissant pas de s’éteindre ?

Thomas d’Aquin a rédigé sa Somme théologique ; François Broche n’en finit pas d’édifier, chapitre après chapitre, sa « Somme historique gaullienne ». S’y dessine en sous-titre les mots : Piété filiale.

Hubert de Champris

[1] Le terme n’est en l’espèce nullement employé analogiquement ou symboliquement. Et, la question, pour être en apparence abstraite, n’en est pas moins déjà fort documentée. Elle a déjà été ici esquissée. Nous y reviendrons.

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