La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Alain de Benoist, Ce que penser veut dire, Le Rocher, 377 p., 19,90 €.

L’Histoire des idées est une science exacte transformée par les passions humaines en une science… humaine. A cette aune, Alain de Benoist, que d’aucuns ont connu sous l’alias de Fabrice Laroche, jongle d’ardeur nécessairement assagie – puisqu’il est philosophe – avec ces idées qui sont autant de petits corps, corpuscules et ondes lumineuses censés clarifier le cheminement vers le Vrai. Il brasse et embrasse tous ces corps, jouit de ces étreintes dont il restitue avec sobriété dans ses livres et articles la savante saveur.

Quelle est la particularité de sa dernière œuvre en date ? Elle réside en ce que le titre de son livre – Ce que penser veut dire – ne tient la promesse de son énoncé qu’à un deuxième degré. En gros, et en bonnes logique et sémantique, ce Ce démonstratif du titre indique une œuvre d’épistémologie cognitive, mettant en exergue les étapes (examinées mécaniquement ou quantiquement par exemple) de la déambulation mentale conduisant à la production d’une pensée. On escomptait qu’il soit traité de processus, de formalités cognitives réunissant ou, au contraire, différentiant une cohorte de pensées. Or, Alain de Benoist nous fournit en l’espèce des résumés à la fois objectifs et personnels (ce qui, au reste, n’est pas fatalement antinomique), équilibrés, classiques dirons-nous de la pensée de grands auteurs, philosophes, juristes, politologues, tous, à leur manière propre anthropologues, de Monnerot à Schmitt, de Le Bon (que nous confondions parfois autrefois avec le premier) à Baudrillard en passant par Goethe, Arendt, Michéa et bien d’autres. En apparence, Alain de Benoist nous fournit là un nouvel et bon Lagarde et Michard, chose déjà fort appréciable.

Ce- pendant, une lecture non pas plus approfondie (ou, alors, atteignant une profondeur transversale, non pas directement verticale) fait apparaître une mise en abîmes, un incessant jeu de miroirs (miroirs simples, concaves ou convexes), ce que nous appelons un système de dialectiques infimes qui explique pourquoi (ce dernier ayant du mal à se distinguer du comment) Benoist comprend si exactement la pensée de ses confrères.

 Nombre d’arts, de sciences conjecturales[1], de sciences sociales, de thérapies etc contiennent une typologie maniant ce que nous avons quelque difficulté à désigner avec précision. Tout au mieux, subsumerons-nous sous le vocable d’instance ce qui est à la fois point symbolique, énergie, valeur. Ces techniques, ces sciences, ces traditions, ces typologies parfois médicales que l’ésotérisme occidental connaît bien mettent en évidence un système de relations (à ne pas confondre avec les systèmes symboliques complexes étudiées par le professeur de psychopathologie Bernard Gibello[2]) entre ces instances, la relation primordiale opérant sous le mode opposition/complémentarité, l’une ou l’autre dominant à un moment donné dans cet axe relationnel[3]. Il existe l’opposition/complémentarité globale, superficielle, à différents échelons, analytique, synthétique etc etc. Décryptés, ces liens mettent à jour l’intensité (variable) de compréhension de ces auteurs dont Alain de Benoist fait ici montre. Et, ce qui est manifesté aussi en l’espèce, est l’exacte corrélation entre cette compréhension et ces dialectiques infimes.

Elle est particulièrement remarquable dans son traitement de Martin Heidegger, et dans son amour pour lui, à moins que vous ne préfériez le terme admiration intellectuelle. Il s’éprend à bon droit parce qu’il s’arrime à la racine de sa réflexion, il le comprend ô combien parce qu’il le prend en lui et il peut y procéder d’autant plus aisément qu’il le contient pour ainsi dire déjà. En déroulant son être, Alain de Benoist déploie, déplie le palimpseste heideggerien qu’il ignorait être imprimé en son tréfonds. Il n’est donc pas abusif d’écrire en une formule que, de la sorte, il montre qu’il possède son sujet/objet sur le bout des doigts (sa plume.) Il comprend le mécanisme par lequel Martin Heidegger démontre que Nietzsche demeure prisonnier du système de valeurs et de la valeur valeur propre à la métaphysique occidentale post-socratique alors qu’une bonne et saine ontologie l’en exonérerait. Il montre pareillement la synonymie de sa Volonté et de sa Volonté de puissance, l’une étant grosse de l’autre. En somme, notre auteur valide-t-il avec maestria (dont on ne sait à vrai dire si elle peut être qualifiée de méritoire tant, comme on l’a vu, tout en lui l’y prédisposait) l’anatomo-pathologie par Heidegger de la mécanique nietzschéenne après avoir reproduit devant nous sa dissection.

Si l’Histoire des idées devrait être approchée, conçue, perçue comme une science exacte de droit, c’est qu’elle est fondée sur une science des idées, au sens propre, une idéologie qui permettant, selon notre onirique perception, de vérifier que la nature naturée et la nature naturante de Spinoza (qui ont fait rire des générations d’étudiants) sont si ce n’est en parallèle, a minima en résonance avec les notions de volonté voulue et volonté voulante.

Ainsi, Alain de Benoist serait-il un spinoziste qui s’ignore ; ainsi, chrétien, serait-il un chrétien socinien. Ainsi Pascal, tout en s’y opposant, comprend-t-il Spinoza. On le saisit, on les saisit en regardant leurs portraits.

Attachée de presse chez Gallimard il y a près d’une trentaine d’années, Suzanne Jamet nous disait que Fabrice Laroche réclamait décidemment beaucoup de livres sans toujours en rendre compte. Erreur, erreur. Les membres de l’espèce assimilator ne demandent jamais rien gratuitement. Tout est mis à mijoter sur le feu, tout est travaillé, pensé, pansé, repensé et repassé, qui sait, parfois même métamorphosé quand, par la grâce de leurs fulgurantes alchimies, les idées n’en ressortiraient pas transfigurées. D’ailleurs, ne serait-ce presque pas là une évolution naturelle, et pour ainsi dire un devoir – une ardente obligation selon le mot gaullien – pour un livre à qui une édition sur le rocher devrait conférer une éminente responsabilité, pour ne pas écrire sacralité ? Tu es Pierre, et…

Hubert de Champris

[1] L’auteur a (justement ?) omis de traiter cette composante de la deuxième vie de Raymond Abellio.

[2] Bernard Gibello, Pensée, mémoire, folie, Odile Jacob.

[3] Cette polarité expliquant par exemple pourquoi (ou, plus exactement et seulement, si) vous vous entendez, ou pas, avec votre concierge, pourquoi Edith Stein s’intéressait vivement à Thérèse d’Avila, pourquoi le noir est tantôt le contraire tantôt le complément du blanc…ou les deux en même temps.

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