La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Marie-France Castarède, Samuel Dock, Le nouveau malaise dans la civilisation, Plon, 380 p., 19,90 €.

Sigmund Freud, Les Cahiers de L’Herne, 424 p., 39 €.

La personne de Marie-France Castarède serait à rapprocher de celles d’autres dames de la psychanalyse. Par exemple, feue l’épouse d’un des écrivains français majeurs du XXème siècle qui a nom Guy Dupré. Pensons aussi à la femme d’Alain Besançon. Toutes sont des psychanalystes de bon aloi, fidèle à la pensée du maître ; lequel s’inscrivait dans une sorte d’ordo-libéralisme des mœurs, ce qui a bien été détecté par nos cervelles libertaires : les stades oral, anal et génital ne sont pas pour leur plaire qui renvoient leurs vœux et leurs vices à cette immaturité institutionalisée et fragilisent en conséquence le bien-fondé de leurs revendications. Madame Castarède est avant tout une musicologue qu’on serait heureux de pouvoir imaginer chanter de tout son chœur à Saint Honoré d’Eylau : ce dernier site, cette bataile, comme on le sait, est à la fois une victoire et une défaite de l’épopée napoléonienne à l’image de certaine messe de Bach charriant dans le cœur des chanteurs et des auditeurs tous les moments heureux et malheureux d’une vie, mais transfigurés soudain dans leur compréhension intuitive. C’est la raison pour laquelle, notre premier auteur aurait peut-être dû plus établir un lien entre sa passion pour le chant et la musique et leur éminente vertu curatrice. Nous pensons au reste que son appréhension classique de la psychanalyse freudienne est à lier à son goût de ce qu’on appelait naguère la grande musique et qu’il aurait lieu d’écrire un ouvrage beaucoup plus poussé sur les rapports que notre époque post-moderne entretient avec la notion de vérité à travers ceux qu’elle entretient avec les sons. Vous l’avez noté : les gens (les jeunes…) n’écoutent plus en chœur, ils écoutent individuellement,- on allait écrire : égoïstement. Et lorsqu’ils vont au concert (de musique moderne), entendent-ils vraiment de conserve et en concert avec ce que le compositeur a lui-même compris et souhaité transmettre des vérités de notre univers ?

Marie-France Castarède, avec son blond chignon, est donc femme mesurée, bonne éducatrice, qui, comme telle, laisse parler son interlocuteur. Curieusement, alors que ce dernier, dans ce dialogue, détient le rôle du post-moderne un peu nietzschéen empli du désir d’imposition (ce qui pourrait être transcrit – mais la formule nous semble alors moins juste – par : habité par la volonté d’imposer l’implacabilité de ses positions doctrinales), Samuel Dock, donc, le co-auteur, fait montre d’un goût manifeste pour le verbe. Il se complaît dans une décortication incessante de toutes les notions, concepts, bref des idées qu’il emploie et défend au travers d’une recherche hédoniste de la, des phrases les plus heureuses, les plus aptes à rendre compte de la profondeur de ses analyses. On ne saura bien entendu lui en faire grief tout en nous demandant toutefois si ce langage de plus en plus spécieux (et on a vu que cet adjectif n’est pas ici pris en mauvaise part) est non seulement fondé mais, aussi, à la longue, contre-productif, nombres de penseurs (Paul Valéry et André Gide entre autres) ayant fait le constat que l’inflation littéraire (se voudrait-elle au service d’une pensée la plus précise possible), tout au bonheur de son expression, est antinomique avec l’ascétisme sémantique que commandent les descriptions proposées pas les sciences dures comme humaines.

Et c’est peut-être là que le bas blesse comme dirait ma concierge : la guérison des psychoses et mêmes de ce qui ressort des névroses pourrait bien être aussi et plus rapidement le fait parallèle de la neurobiologie. On a bien dit : le fait parallèle, c’est-à-dire qu’il n’y a pas lieu, sur le plan pratique de la guérison ou de l’amélioration de l’état psychique (et physique !) du sujet, de rechercher la nature (organique, physiologique etc ou événementielle, sociétale, ‘‘antipsychiatrique’’) de l’origine du mal, les deux types d’origine étant la plupart du temps corrélés. De la sorte, si la psychanalyse et certaines psychothérapies peuvent être efficaces à (souvent long) terme, agir neuro-chimiquement peut l’être à moindre délai. Attention : lorsque nous employons ce dernier adverbe, nous ne faisons nullement référence, moins encore n’appuyons-nous l’emploi de benzodiazépines, d’anti-dépresseurs dont les dernières recherches montrent le caractère globalement nocif et dépassé. Or, ces découvertes, cette saine biologisation du psychisme, dont le Cahier de L’Herne consacré à Freud montre que ce dernier la pressentait pour le meilleur et en étant partisan comme explication (et thérapie) parallèles de son art psychanalytique, sont ici quasi absentes de la discussion.

Tout à son hyper-démocratie participative, Dock fait de chaque individu le détenteur du ministère de sa parole comme si sa prise en compte était la condition sine qua non du respect de son être véritable et profond puis de sa guérison. Mais, dans le cas du problème des activistes islamistes (qui constitue le thème de la première partie du livre), le traitement du mal apparaît au principal tout bonnement politique, subsidiairement ethnopsychiatrique : le retour aux ancêtres et à la terre ancestrale (mis en évidence et à la mode récemment par un Tobie Nathan) est en grande partie le remède.

Un écart de condition(s) et de culture se manifeste dans la deuxième partie. Samuel Dock n’accroche pas lorsque Marie-France Castarède évoque un Theillard de Chardin, cela ne lui dit rien, en tous cas, rien de bon. Un Christ cosmique ? quésaco ? L’interlocuteur masculin habite un monde alors trop différent, il est nourri d’apriori négatifs envers ce qu’il croit des relents conservateurs alors qu’ils ressortent justement de la conservation, de la préservation du bon fonctionnement organique d’une société elle-même dépendante de l’agencement aussi bon qu’il puisse se faire des trois instances constitutives de l’être (surmoi, moi et ça) en chacun de ses membres.

L’art contemporain, son paradigme est à juste titre appréhendé en mauvaise part par nos protagonistes, décelant en lui la quintessence éhontée, exacerbée de la mentalité malade d’une époque qui fait commerce de sa fumisterie. Dans ce dernier substantif, il y a ‘‘fumées’’, ce qui est sans doute à terme le destin de ce qui ne s’est d’ailleurs jamais voulu, décrit comme « œuvres » tant l’art contemporain lui-même fustige-t-il le concept même d’œuvre.

Sur bien des questions – les nouvelles spiritualités, les nouvelles technologies et les conséquences de leurs usages et emplois invétérés (on ajoutera : invertébrés, -cf. par exemple la notion de société liquide de Zygmut Bauman etc) – les ‘‘disputateurs’’ à la fois ne distinguent pas, par leurs propos, et avec suffisamment de précision, leurs points de désaccords pourtant réels, manient trop d’idées générales, référencent des auteurs trop généralistes tout en ne mettant pas assez en exergue les dernières recherches en ces matières. C’est, répondra-t-on, les risques inhérents à ce genre d’ouvrage de culture générale, qui tient du genre ‘‘essai’’, s’adressant, fût-t-il présumé cultivé, au ‘‘grand public’’. On ne peut donc qu’encourager des approfondissements futurs au travers d’autres et non moindre travers et défauts conscients d’eux-mêmes et pouvant dès lors se muer en qualités. On en a déjà visé quelques pistes introductives, à savoir le savoir intuitif de la musique et ses propriétés et les différences des deux esprits : l’esprit spirit, qui correspond à l’esprit religieux de ce que nous nommons l’Ancien régime de la pensée, soit l’esprit qui relie verticalement, l’esprit de la transcendance, et l’esprit mind, qui renvoie au virtuel, à l’irréel propre au numérique et qui caractérise la post-modernité actuelle. Notre distinguée psychanalyste et musicologue doit savoir qu’elle pointe inconsciemment cette distinction sans la distinguer nettement en bas de la page 179 de ce livre. Quant à la détection par Samuel Dock du potentiel subversif d’une psychanalyse freudienne pourtant ô combien en elle-même garante des bonnes mœurs, sachons que, bien avant Marcuse et les freudo-marxistes, il avait été pressenti par Lou Andréas Salomé et Trotski. On a là ainsi un deuxième thème de livres, auquel on adjoindra un troisième thème : le traitement plus précis de l’apport des neurosciences (chimie, endocrinologie [par ex. rôle de la dialectique entre l’hormone première de la cognition, à savoir le 6 méthoxy- harmalan et celle du sommeil, la valentonine]) dans l’équilibre psychique de nos contemporains, relié, comparé à celui des différentes psychothérapies comportementales et autres et à celui d’une psychanalyse comme art et technique dont la science nous a montré récemment ce qui était valide en elle (par exemple, l’existence de l’inconscient) et un peu moins vrai et universel (par exemple, le complexe d’Œdipe.)

Amen.

Hubert de Champris

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