La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Nathalie Heinich, Des valeurs – Une approche sociologique –, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 410 p., 25 €.

Le positivisme absolu n’existe pas. Telle pourrait être la conclusion tant morale que logique de ce considérable travail de sociologie axiologique, constatative, descriptive ou, plutôt analytico-descriptive (pour reprendre les termes de l’auteur) des valeurs. Si cette dernière avait vécu pendant les Années Folles, sans doute aurait-elle frayée avec le Cercle de Vienne, fréquenté Wittgenstein et tout son monde, raisonner plus que de raison au risque d’arraisonner celle-ci dans son frère ennemi, la rationalité. Quelle ambition est-elle en l’espèce à l’œuvre ? « Produire du savoir […] non pas sur la valeur des objets, mais sur le rapport des acteurs à ces objets, via les valeurs qui leur permettent d’en juger. » Autrement dit, appréhender des jugements de valeur(s) uniquement au prisme de jugements de faits.

Nous nous situons dans une conception essentialiste ou auto-axiologique des valeurs dans laquelle les valeurs (au pluriel) sont nécessairement (c’est-à-dire logiquement, c’est-à-dire de droit) déductibles des trois valeurs suprêmes à la mode platonicienne, qui existent préalablement à toutes choses, déjà en soi (la Vrai, le Bien, le Beau). Est de la valeur, a de  la valeur, ce qui mérite d’être (et, ainsi, de demeurer). Vous placerez donc dans votre bibliothèque Des valeurs de Nathalie Heinich à côté de son tuteur, ou garde-fou comme vous voudrez, à (autre) savoir Max Scheler, Le formalisme en éthique et l’éthique matériale des valeurs, espace mixte dans vos rayonnages où la Bibliothèque des Sciences humaines de Gallimard ne saurait se séparer de celle de Philosophie. Dans ces trois valeurs-principes s’emboîteront telles des poupées-russes les valeurs non pas plurielles mais au pluriel c’est-à-dire incarnées par l’homme en tant que tel, ses actions et ses œuvres (au bas mot, ses objets), sous-réserve de garder à l’esprit qu’incarnées, ces valeurs directrices peuvent être mises en concurrences voire réduites à néant dans la mesure où cette valeur ne ferait plus montre de mérite, c’est-à-dire ne serait pas éprouvée. Cette dernière notion a partie liée, et bien liée, avec celle de souffrance. Ainsi encore peut-on parler de la beauté ou de la vérité d’une (bonne) action de l’homme, de la beauté ou de la vérité d’une de ses œuvres. Mais la beauté éventuelle de l’homme, de la femme ne peut en aucune manière détenir de la valeur, avoir de la valeur car elle n’est a priori pas éprouvée et ne dépend pas du mérite de celui par elle prétendument revêtu[1].

C’est le pendant sociologique pur – qui ne peut, s’il se respecte, que s’attacher viscéralement à respecter cette tournure apparemment unanimement objective – de ce schéma philosophique qu’articule notre distinguée sociologue, grammairienne de la grammaire dont use le commun des mortels dans leur faculté, qu’ils croient à tort omnisciente, de juger. C’est un régal de lire cette superbe analyse de notre entendement qui, esclave d’addictions d’autant plus prégnantes qu’elles sont ignorées, n’entend jamais rien sauf lorsque, à tête reposée, il se coule ici dans l’intelligence par nature pénétrante d’un verbe dont on se surprend à nous découvrir quasi-disposé à le parer d’une majuscule tant Nathalie Heinich excelle à nous faire discerner pourquoi notre constante pitié nous fait malgré tout aimer la corrida, s’exaspérer de dame Angot aux fictions sûrement plus salaces si elles n’étaient pas les siennes et aussi d’arts premiers qui ne sauraient s’offusquer de se voir dire de manière équipollente primitifs.

Nathalie Heinich a démontré dans un remarquable article paru dans le numéro 180 (mai-août 2014) du bimestriel Le Débat ce que la logique sémantique commandait de penser du mariage de gens de même sexe. Est-on fondé à prétendre à bon droit qu’elle n’a pas émis un jugement de valeur à ce sujet ? A première vue, non, si le sujet en question est la loi autorisant ledit mariage ; oui, s’il est sur dispositif factuel de la loi.

Mais tout se tient. Et cette ardente ambition, personnellement et pratiquement toujours aboutie chez Madame Heinich[2], mais cependant jamais théoriquement réalisable, de faire accéder les sciences humaines à une certaine scientificité (au moins au sens de Claude Bernard si ce n’est à celui de Karl Popper) est susceptible dès lors de voir porter sur elle un regard politique tant sur le procédé scientifique lui-même que sur ce qu’il laisse à penser des résultats mêmes de cette science humaine quelque déshumanisée en vertu même de sa volonté d’exactitude.

La numérisation de la pensée sociologique de notre auteur (comme pourrait en être l’objet toutes les sciences dites dures mais aussi, avec beaucoup de difficultés, les autres catégories de sciences) à l’instar de celle de l’arithmétique formelle réalisée par Kurt Gödel permettrait il se peut de démontrer que la sociologie des valeurs élaborée par Nathalie Heinich contient intrinsèquement une axiologie fondamentale.

Hubert de Champris

[1] cf. 212.

[2] Voir aussi les chroniques suivantes : « De mal en Picasso », « Building Information Modeling », « Le théorème de l’incomplétude de Gödel pourrait-il s’appliquer à la science du droit ? », « Pour en finir avec les surdoués, ou les hypies au fil de la pensée »

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