La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Les-enfants-intellectuellement-precoces

Gabriel Wahl, Les enfants intellectuellement précoces, PUF, coll. QSJ, 2ème édition 2017, 128 p., 9 €.

C’est dans cet opuscule, beaucoup plus que dans un ouvrage parallèle, Les adultes surdoués, que le spécialiste de la question, Gabriel Wahl, a mis toute sa science, et tout son esprit pince-sans-rire, dans l’élucidation du thème des personnes douées. Douées, et non surdouées : pour une fois, est-il préférable d’opter pour le terme anglo-saxons, gift, plus exact.

Car ces deux Que sais-je ? nécessiteraient d’être fondus, à tout le moins peut-on transposer le contenu des Enfants intellectuellement précoces dans le second volume ; on aura ainsi une vue assez exhaustive d’une question dont Gabriel Wahl pressent et affine pas à pas la problématique dans le présent petit traité.

Que quoi, de qui parle-ton ? Comme toujours, il nous faut tenter de remonter de manière très concise aux origines.

1/ Il existe donc cette capacité intrinsèquement psychique qu’on appelle l’intelligence ; celle-ci peut se trouver exacerbée chez certains. Les caractéristiques d’ordre biologique, physiologique – témoins d’une bonne ou moins bonne santé (voire de maladies) – d’une personne peuvent être objectivement identifiées et mesurées par certains marqueurs et autres mesures de paramètres. Dans l’ordre mental, psychique, étant donné que ce n’est pas encore pleinement le cas (malgré l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, par exemple, comme nous le verrons plus loin), use-t-on de tests (en particulier les WAIS) pour, non pas mesurer proprement dit l’intelligence, mais essayer d’en capter des signes et des caractéristiques (comme les astrophysiciens tentent de capter par de puissants radars et télescopes des signaux venant du fond de l’univers et de discerner ceux provenant des quasars de ceux émanant d’une intelligence extra-terrestre.) La passation de ces test est donc une étape obligatoire, mais leurs conclusions – comme la détention de la carte d’identité des journalistes – ne sont pas constitutives (d’un état) mais seulement déclaratoires.

2/ Historiquement, et dans l’inconscient collectif (surtout le latin occidental) cartésien, on a toujours globalement non seulement séparé mais opposé raison/intellect/idée et intuition/émotion/sentiment, masculin et féminin, puis cerveau gauche et cerveau droit, l’intelligence telle que nous la comprenions classiquement étant rattachée au premier triptyque.

3/ Reportons-nous de mémoire aux années soixante-dix (cf. par exemple Rémy Chauvin, Les Surdoués) : la nouveauté ne tenait pas tant pas à la mise en évidence de personnalités bénéficiant d’un quotient intellectuel élevé (QI global d’au moins 130), mais, déjà, dans la spécification de surdoués dits créatifs dont l’intelligence avait ceci de particulier que son intensité était indissociablement corrélée à une sensibilité/émotivité de même échelon.

4/ Cette distinction a été peu à peu oubliée, le passage par la passation du WAIS remettant dans le pot commun des dits surdoués des lots d’individus dépassant certes tous le « minimum légal » de QI mais pâtissant, pour parler pompeusement, d’une indifférenciation taxinomique (d’une étiquette trop généraliste en un mot) débouchant sur de fausses querelles.

5/ L’auteur perçoit bien cette classification erronée : p. 72 : (je propose) de désigner les enfants d’un nouvel acronyme : EIP/H, qui signifie enfant intellectuellement précoce  avec ou sans hypersensibilité puis page 90 : On pourrait craindre qu’il s’agisse d’artefacts cliniques (…) ou d’artifices conceptuels (…) , sauf qu’une recherche en cours, par l’Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), semble donner quelque…résonance à cette rhétorique binaire.

6/ De récentes découvertes confirment le bien-fondé d’une distinction fondamentale (c’est-à-dire tant dans le fonctionnement cérébral que dans les manifestations de l’intelligence) entre deux types de personnes à haut QI :

  • les premiers sont improprement qualifiés de doués ou surdoués. Il s’agit des laminaires – ceux dont Gauvrit et consorts montrent qu’ils ne détiennent pas de façon remarquable et, oserons-nous dire, spécifique, les caractères et caractéristiques toujours (ou, pour le moins, très majoritairement présents selon les observations cliniques et statistiques) chez les ‘‘surdoués’’ (EIP et autres adultes doués) créatifs, à savoir, parmi d’autres, l’hypersensibilité, un sens de l’humour très développé etc. Ce sont les doués classiques, avec une approche cartésienne, mécanique, linéaire de la pratique des maths : ils répondent à la vision classique que le commun des mortels se fait du « surdoué ». Leur QI peut être très élevé : ce dernier n’est d’ailleurs pas corrélé à la créativité. Ils sont, écrit sans l’écrire (c’est-à-dire qu’il le relate sans à tort systématiser ce constat) Gabriel Wahl, déductifs. Ils sont friands du WAIS qui ‘‘privilégie l’intelligence logico-mathématique’’ (Les Echos, 22 mai 2017, p. 12), obtiennent les meilleurs scores dans les épreuves visuo-spatiales (non pas verbales) et à l’indice de raisonnement perceptif (IRP).
  • Les seconds, seuls, répondent en tous points aux constatations cliniques du doué originel. Ce sont les complexes, intuitifs dont, selon Arielle Adda, c’est peut-être à tort qu’on les taxe d’une pensée que nous qualifierons de seulement arborescente, affluente alors qu’elle est apte, au cours de ses étapes ultra-rapidement parcourues, à converger, à confluer (elle ne se maintient pas en archipels) (cf. p. 89). Le ‘‘surdoué’’ créatif l’est par définition au long cours (de sa vie), en permanence, c’est un état, une manière d’être au monde.   

7/ Cette spécificité de l’enfant, de l’adolescent puis de l’adulte doué créatif  (liée à ce qui s’ensuit nécessairement et manifestement cliniquement), Gabriel Wahl la perçoit et la synthétise au mieux lorsqu’il écrit : « Si l’on considère que les deux hémisphères des surdoués sont indifférenciés [ce que les neurosciences tendent à prouver], et donc disposent chacun de toutes les qualités en doublon, on peut supposer que les registres de l’abstraction et de l’émotion sont indissociés [et, ajouterons-nous : chez eux, indissociables] ; ils donnent alors, à toute approche de la connaissance, une grande amplitude émotionnelle. »

8/Ces doués créatifs enfants puis adultes bénéficient et pâtissent tout à la fois d’un influx nerveux dans le cortex cérébral élévé, d’un rythme cérébral (onde alpha) supérieur à la moyenne (ce qui peut entraîner des troubles du sommeil) et, surtout, d’un activité onirique intense. Nous émettrons l’hypothèse que celle-ci, plus qu’une cause, est une conséquence nécessaire de leur très bonne mémoire et de leur permanente et intense activité cérébrale, les rêves permettant de la recycler, de l’épurer au quotidien.

Pour comprendre et assimiler la problématique desdits doués ou surdoués, nous préconiserons en conclusion plus encore la lecture des Enfants intellectuellement précoces que celles des Adultes surdoués. Dans ce  petit volume, il en est dit moins à propos des adultes doués que dans le premier (au reste, vérifiera-ton que l’auteur n’occupe matériellement pas l’espace de ses cent-vingt huit pages autant qu’il le pourrait), attendu que, dans cet ouvrage, est particulièrement remarquable l’élaboration par l’auteur du test d’auto-identification du haut potentiel intellectuel et cognitif, le bien-nommé par l’acronyme ATIPIC même si la science montre que cet atypisme peut être progressivement et de plus en plus précisément typé (sans qu’il y ait à ce stade lieu de distinguer entre classe, ensemble, catégorie et type), test qui montre d’emblée sa connaissance du sujet par l’auteur (ce qui est la moindre des choses dira-ton, mais qui n’est pas pour autant évident comme on a pu exceptionnellement le constater) et une bonne auto-compréhension des doués par eux-mêmes, ce qui est là aussi non moins logique.

Demeurent quelques incertitudes au sujet de la spécification du trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H) (cf. Arielle Adda, Thierry Brunel, Adultes sensibles et doués, Odile Jacob) étant donné que le composé propre au surdoué créatif contient, en proportions variables, des ingrédients que l’on retrouve, cette fois-ci majoritaires, dans des pathologies comme le trouble maniaco-dépressif ou le TDA/H. Comme le poison, tout est en effet affaire de dose. Mais, il n’est pas sûr, contrairement au sentiment de l’auteur, que, par exemple, « la curiosité intellectuelle se doublant d’effervescence, les pensées affluant alors à l’excès ou en ordre dispersé, trouble attribué classiquement au surdon, relève plus sûrement d’un TDAH. » Cependant, certaines phases et formes de tachypsychies relèvent en effet, en partie, de la neuropsychiatrie.

Hubert de Champris

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