La chronique anachronique d’Hubert de Champris

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Jean-Marie Rouart, Les romans de l’amour et du pouvoir, préface de Philippe Tesson, Bouquins/Robert Laffont, 960 p., 30 €.

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Jean-Marie Rouart, Le psychodrame français, Robert Laffont, 350 p., 21 €.

La transparence et l’obstacle : tel était le titre que le grand critique littéraire suisse, Jean Starobinsky, avait donné à son étude de l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, vaste profession de soi en butte au regard agressant d’une société qui vous est étrangère. Sentimental qui ne fait de sentiment, il y aurait un peu de Jean-Jacques en Jean-Marie Rouart, un Jean-Jacques ami de l’amante-mère vestige d’une défunte mère très aimée, un Jean-Jacques plus disert qui ne serait plus en conflit avec le monde. C’est cette fresque de lui-même mise en scènes variées, du Consulat à nos jours en passant (et en passions naturellement) par les Cent-Jours, le Restauration, l’Amérique ségrégationniste des années trente, l’Occupation et autres époques que nous donnent à lire cinq romans réunis ici dans cette petite Pléiade que nous semble constituer la collection Bouquins, et qui forment l’arrière-fond, non du secret d’une ambition comme d’aucuns seraient tenté de résumer cette œuvre mais, plus exactement, de l’ambition d’un secret.

Ledit secret l’est à double-titre comme l’est l’enfant secret, qui est en l’espèce sujet et objet, soi-même et un autre provenant de soi ; il est le non-dit qui ne cesse d’ambitionner de se dire et de se bien écrire au(x) travers de titres qui sont tout autant titres de défaites que de gloire. On y décèle, bien liées, la blessure externe et interne que la compassion du romancier lui fait ressentir et cette ambition tragique, cette fougue justicière qui fendent l’armure alors même que, tel Cyrano, vous vous videz de votre sang et condensez le sens de votre vie d’un mot fameux murmuré fermement comme l’ultime étendard : le panache ! Oui, écoutez ces titres qui annoncent la couleur du sang, de l’ambition meurtrie, de la déception : un ‘‘Cavalier’’ certes, mais qui est blessé, un ‘‘Georges Aslo’’ dont la densité si ce  n’est même la valeur tiennent à une blessure dont la douleur a partie liée non pas tant à sa nature (amoureuse) qu’au fait que cette blessure doit socialement être tenue secrète. Mais une exégèse d’Avant-guerre, des Feux du pouvoir et du Scandale nous renverrait à la confirmation, dans chacun de ces romans et qu’elle qu’en soit l’époque, d’une symbiose à la fois charpentée et subtile, à chaque fois renouvelée, de la geste martienne, de l’action enflammée visant le pouvoir et la reconnaissance avec l’enfant et l’adolescent encore imbibés, sans en être toutefois inhibés, des vapeurs lunaires, mélancoliques et grisâtres d’une adolescence teintée d’enfance.

Lecteur, si vous voulez mettre des faits derrière nos impressions, reportez vous à l’introduction juste de Philippe Tesson, lequel a pour une fois travaillé son texte, et à l’appareil critique en fin d’un ouvrage qui nous parle de la vie, de la vraie vie tandis que Le psychodrame français, recueil d’articles parus dans Paris-Match, s’il traite lui aussi du pouvoir et de la politique intérieure, ne met que trop en scène des personnages d’une piètre valeur comparés à aux anciens combattants, aux héros flamboyants, fiers et déchus campés par Rouart dans ses romans. Ce dernier s’efforce d’insuffler de la vie, de la fougue dans ces portraits, dans ces scènes de la vie parisienne, mais cette vie, cette fougue, ce sont les siennes, point celles que l’on pourrait objectivement y retrouver. Mais n’est-ce pas ainsi, dira-ton, que le reporter se fait écrivain – quitte, dans ce jeu consenti de séductions réciproques, à se faire naïf quand un Macron vous serre la main d’un regard appuyé – tablant qu’en son sein, en son monde intérieur, c’est déjà le macrocosme, fut-il réduit à ses mondanités, qui pré-existe.

Hubert de Champris

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