La chronique anachronique d’Hubert de Champris

mars 15, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Les adultes surdoués (2)

Gabriel Wahl, Les adultes surdoués, PUF, coll. Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

La fameuse collection Que sais-je ? avait jadis publié un opuscule, rédigé par un astronome, consacré à l’astrologie. Notre bon rationaliste nous décrivait un art, une science dépourvus de toute réalité, ce qui, sous notre plume, et en bon thomiste, signifie de toute vérité. Et voilà qu’une divine surprise se produisit en 1989 : un docteur ès sciences, directeur de recherche honoraire au CNRS, Madame Suzel Fuzeau-Braesch, confirmait ce que plusieurs siècles de grands esprits avaient déjà pressenti et vérifié en infirmant les préjugés de l’astronome : nous ne savons pas comment s’établit la relation entre l’astre et l’homme, entre le macrocosme et le microcosme, mais les prétentions psychologiques profondes de l’astrologie s’avèrent fondées, montrait-elle.

1/ Ce petit préambule nous fait comprendre que le premier mérite du psychiatre et pédo-psychiatre Gabriel Wahl est ici de nous montrer que le type ‘‘surdoué’’, contrairement à ce que soutient encore un collègue de notre auteur, Marcel Ruffo en l’occurrence, correspond à une réalité qui peut être discernée, identifiée, spécifiée et, à terme, affinée. En bon logicien, notre lecteur estimera peut-être qu’une réalité est, par définition, identifiable. Pourtant, le distinguo a bien lieu d’être. Einstein pensait que la réalité des ondes gravitationnelles ne pourrait jamais être prouvée étant donné l’impossibilité, jugeait-il, de disposer un jour d’un appareil qui puisse mesurer la courbure de l’espace-temps dont elles étaient à la fois le signe et la cause (des milliardièmes de millimètres venant de la nuit des temps…)

Mutatis-mutandis, il en est pareillement de la matière de la substance psychologique (mais aussi biologique etc.) des dits surdoués qui ne peut s’appréhender qu’avec une subtilité au moins égale à l’objet/sujet qu’elle traite.

2/ Les tests WAIS IV (échelles de Wechsler), mais aussi le Rorschach voire le Thematic aperception test et le MMPI-2 à proprement parler ne mesurent rien ; ils ne sont que des outils qui, comme le dit Jeanne Siauch-Facchin, comme l’écrit encore mieux une autre psychologue spécialiste des surdoués, Arielle Adda[1], permettent ‘‘d’attraper’’ (comme on attrape au vol un disque) certaines de leurs caractéristiques mentales, verbales.

3/ L’examen clinique est donc indispensable à la validation de l’insertion de l’individu dans le type, et cet examen sera aussi médical en ce sens que certaines constantes biologiques et neurologiques se retrouveraient chez lui (par exemple, le taux de testostérone).

4/ Il est à cet égard (comme, au reste, à celui de tous les autres !) pas indifférent de relever que l’auteur est un psychiatre étudiant en l’espèce un thème ne relevant pas au premier chef de la psychiatrie, ni de la neuropsychiatrie mais, tout bonnement de la psychologie, laquelle ne manque pas de drainer dans son sillage la biologie, la neurologie, la neuro-cognition.

Toutefois, la caractérologie (synonyme en l’occurrence de psychologie) pure est ici contiguë à la psychiatrie : il y a des traces voire des relents d’hypomanie chez le type surdoué, lequel est différent du bipolaire et du type hyper-actif, avec ou sans troubles de l’attention. Mais le surdoué peut éventuellement être l’un et l’autre.

5/ Gabriel Wahl a donc eu raison d’aborder la question sous les angles historique, philosophique et biologique. Nous aurons à creuser la chose : si les individus dits surdoués ne relèvent évidemment pas tous du génie, réciproquement, tous les génies ne correspondent pas à la définition du surdoué, lequel intègre de fait (puis de droit) dans la sienne la surcapacité neuro-sensitive (avec tous les bienfaits et les méfaits qu’elle implique.) Cependant, il est à noter que l’acte créateur du génie, quelque soit le ou les domaines dans lesquels il s’exerce, participe intrinsèquement du mode de fonctionnement (aux sens à la fois cognitif et large du terme) dudit surdoué. Le surdoué est un génie larvé au long cours, de basse ou moyenne intensité tandis que génie exacerbe ponctuellement, topiquement dans son œuvre la fulgurance des sensations côtoyant la précision et l’intransigeance de la pensée propre au surdoué. (Mais la consubstantialité en une personne du génie et du surdoué peut s’avérer.)

6/ Contrairement à la mode des multiples et différentes intelligences, intellectuelle, relationnelle, émotive etc, il ressort de cet ouvrage que l’intelligence est non seulement singulière mais que l’on ne doit la concevoir qu’au singulier. Et l’exercice de celle-là est concomitante à toute l’action du système nerveux central. A cet égard, notre auteur aurait sans doute pu plus amplement développer la différence première mise en évidence par les travaux de Revol entre le surdoué LAMINAIRE/HOMOGENE, qui gère ses affections (au deux sens du terme) beaucoup plus efficacement que le COMPLEXE/HETEROGENE, lequel est beaucoup plus sensible, vulnérable, excitable, et qui, aussi et corrélativement, accède, parmi les domaines où s’exercent en majorité les compétences reliées à l’hémisphère droit du cerveau, aux plus hauts degrés : le doué mathématicien a des amours beaucoup stables, linéaires et, le cas échéant, successifs, que le poète, écrivain, artiste avec ses amours multiples et passionnées, passionnantes voire torturantes. (Cette différence, visible à l’imagerie cérébrale, est liée au degré de mobilité de la «substance blanche» entre les deux hémisphères du cerveau.)

La grande synthèse sur ces surdoués en voie de démythification reste ainsi à être publiée. Celle-là repose sur le triptyque suivant :

I – LE CYCLE COGNITO-CREATIF CORRESPOND AU CYCLE AFFECTIF.

II – DE L’ARBORESCENCE A L’ESSENCE, OU LORSQUE LE ‘‘ET’’ ACCEDE A L’UNITE.

III – L’ERE NUMERIQUE, OU LE TEMPS DE LA DESAFFECTION.

Il ne saurait toutefois être question de brocarder un ouvrage par définition bienheureux et bienvenue dans cette collection. Le docteur Wahl nous y écrit en substance que si les doués ont tout pour être malheureux, ils ont aussi tout pour être heureux – et pas seulement euphoriques !- étant donné la similitude des circuits neuro-biochimiques mis en mouvement dans les deux processus.

On devra lire avec d’autant plus d’entrain la mise au point (certes jamais final) sur la question de Gabriel Wahl qu’elle est écrite avec ce chouia d’humour, si ce n’est d’esprit, typique de nos surdoués et qu’elle s’inscrit naturellement sur le fond de ce pyrrhonisme intellectuel, mais aussi affectif, qui leur est si coutumier : que sais-je ?

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-de-la-conscience-a-la-science/

http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-11/